28/09/2008

Coquillages, crustacés et poésie nervalienne

 

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En Suisse, nous pêchons des truites magnifiques, des perches uniques au monde, et des écrevisses à foison, que nous apprêtons tantôt à la sauce Nantua, tantôt à la mayonnaise façon cousine Lilette ­ qui aimait trop la ciboulette. Tantôt à rien du tout. Or c'est fou ce que ça crisse, ces petiotes de bestioles-là dans la baignoire, jusqu'à ce que celui qui les a pêchées quelque part dans le pied du Jura les assomme, les tue sans pitié, les ébouillante, puis les dépiaute. Une fois «pacifiées», ­ pour reprendre une expression d'Attila et de Napoléon, ­ on les dispose en rangs circulaires sur un plat d'étain, avec un peu de persil d'Italie. Quand elles étaient vivantes et qu'elles criaient à la salle de bains, elles étaient grises et moches. Les voici sereines, roses de bonheur. Mais souvent, l'Helvète ne supporte plus sa réputation d'Alpin qui ne se nourrit que de laitages, de cochonnailles ou de poissons d'eau douce. Alors il émigre, le temps de vacances scolaires par exemple, pour redécouvrir Paris (qui est une banlieue charmante d'Eurodysney), sa Contrescarpe et les beaux plateaux de fruits de mer de la rue de Buci, dans le quartier de l'Odéon. A la terrasse du Petit Zinc ou du Muniche, les plus beaux trésors de l'Atlantique brillent sous ses narines dilatées, sa barbe d'armailli et la grande serviette blanche empesée qu'il a nouée autour de son cou. Il se sent heureux comme un navigateur au long cours. Il a rasé ses Alpes. Il est si beau le plateau de fruits de mer quand il est servi à la parisienne! D'abord à cause de tous ces glaçons ovales qui chatoient autour des nourritures, et de ces algues noires, caoutchouteuses mais décoratives, garnissant le fond du plat long. Ce sont des fucus incomestibles, mais j'ai quand même observé des touristes californiens en mastiquer bruyamment, avec méthode et une espèce de ravissement étrange; quitte à renoncer aux huîtres creuses du Calvados, ou, à mes préférées: les plates du Finistère.

 Vive l'huître de France! Elle est d'ailleurs d'autant plus savoureuse qu'elle est vive, quand elle est vivante, et qu'elle vous fait un clin d'œil quand vous la surprenez par un jet de citron. Je suis sûr qu'en se laissant engloutir par une bouche goulue et moustachue elle frissonne de plaisir. La plupart de gens n'acceptent de la manger que pendant les mois «en R», soit les quatre premiers de l'année et les quatre derniers, puisque l'été est pour elle une période de laitance (elle y devient femelle, disait Vialatte, «donc dangereuse»...). Or, c'est justement en mai et en juin que les meilleurs connaisseurs de cette chair légère, presque inconsistante, sacrée et nacrée qui a donné naissance aux plus belles perles, l'apprécient. Avec un verre de bourgogne blanc, ou de gewürztraminer de Colmar. Sur les plateaux d'étain de la rue de Buci, les huîtres forment un collier irisé autour d'autres animaux de la mer, bien plus charnus, plus fibreux, plus compliqués. Voilà un bestiaire océanique enchanté, dont la variété aurait donné le vertige à Jean de La Fontaine, qui a pourtant écrit L'huître et les plaideurs. Le génial fabuliste ne mettait jamais en scène que deux ou trois personnages à la fois (un plaideur, soit un avocat, est aussi un animal en somme). Mais là, devant un assortiment d'animaux mystérieux que le dieu Neptune a fait jaillir des abysses avec son trident, il en aurait perdu tout son grec et tout son latin. D'une petite fable, il aurait fait une vaste pièce de théâtre shakespearienne. Un opéra de Mozart! Au sommet du butin gastronomique règne le crabe, ou le tourteau. Ou encore l'araignée de mer, qui est épineuse et n'a fait en sa courte vie que des songes bleu et or dans les fonds les plus sablonneux. Les pêcheurs sont allés la chercher jusqu'à cinquante mètres de profondeur. Ses pattes longues et fines sont disposées en étoile, telle l'araignée justement. Elle règne sur les plateaux de la rue de Buci comme un mastodonte, une belle reine vaincue livrée enfin aux goujats. A ses pieds, il y a la moule, le bernique et le bigorneau. Il y a le bulot et la clovisse, qui est un gros coquillage verni de couleur brune, et puis la praire, le flion tout blanc et oblong à l'instar de l'onglet et de la palourde. Moi, j'adore le pouce-pied, à cause de sa silhouette de petit sabot surmontée de tuyaux d'orgue. Il est particulièrement apprécié dans les gargotes de Lisbonne. Mais n'oublions ni le pétoncle ni, surtout, la noix de Saint-Jacques! Hélas, ces précieuses délicatesses marines, qui réclament d'être dévorées, sont généralement cuirassées comme des soldats espagnols du XVIe siècle. Pour parvenir à les savourer, il faut briser leurs armures différentes avec des accessoires de dentiste, de chirurgien: pour les minuscules bigorneaux, on a recours à des épingles, pour les pinces du tourteau à des casse-noix et des curettes métalliques. Et un couteau pointu est indispensable pour trancher le cordon ombilical de tous les bivalves. Gérard de Nerval était moins cruel envers les crustacés: il promenait au bout d'une laisse un homard domestique dans les jardins. Car il était poète.

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24/09/2008

Le vrai Monsieur M2, c’est Marc Badoux

 

 

 

 

 

Dans cette quasi mythologique épopée du M2, il est resté le plus discret des Argonautes. Marc Badoux est pourtant l’ingénieur principal, le chef du projet. De même qu’on sait maintenant que ce n’est pas Louis XIV qui a bâti Versailles mais son architecte Louis Le Vaud, les Lausannois de l’avenir retiendront peut-être mieux le nom de cet homme aux sourcils noirs, qui n’aimait pas beaucoup les journalistes. «C’est faux, j’aurais même rêvé d’en être un. J’ai leur curiosité! » Après un peu de réticence, notre homme sait tenir son crachoir, mais c’est pour parler des autres. «Il serait indécent que l’on me mette en avant dans cette fantastique expérience professionnelle. Le projet du M2 fut rassembleur. Nous sommes une bonne vingtaine à l’avoir monté de toutes pièces : des ingénieurs, des techniciens, des informaticiens, des secrétaires, des Vaudois de l’EPFL, des Alémaniques, quelques Français. Parmi ces acteurs, il y a de jeunes ambitieux, et des aînés qui ont trouvé une belle manière d’achever leur carrière. Toute cette équipe est sur le point de se disséminer…»  Leur chef – qui accédera en octobre au poste de directeur adjoint des Transports publics lausannois – en éprouve une nostalgie authentique, un zeste de chagrin. Mais ses grandes prunelles peuvent être matoises. C’est que tout va très vite dans la solide caboche de Marc Badoux, dont le grand front est déjà paré de ridules à 47 ans. Si la pensée est expéditive, la parole est mesurée à la vaudoise. Le lancement du m2 fait entrer Lausanne de plain-pied dans le IIIe millénaire? On ne s’en glorifie pas. On attend pour voir. Il ne dit pas ça comme ça, le Badoux: «Mes racines rurales m’ont enseigné la prudence et l’humilité. Les usagers de ce métro en jugeront… dans dix ans.» En en dirigeant le chantier, il avait l’impression dit-il de remonter sa chère Venoge  - il vit actuellement à Préverenges: «Un sentiment d’ascension. On en connaît le but, la destination, mais pas le chemin ni ses méandres, ni ses imprévus techniques.» Qu’est-ce qui l’a conduit aux métiers de l’ingénierie? «Un rêve adolescent. Celui assez courant de vouloir changer le monde, de contribuer à l’améliorer, mais en ayant prise sur le réel.» Lorsque, frais émoulu de l’EPFZ, il s’établit au Texas pour peaufiner sa spécialité en recherches parasismiques, il a 23 ans. Il s’éprend viscéralement de cet Etat, contre lequel souvent le Vieux-Monde se récrie, puisque George W. en fut naguère le gouverneur, et qu’on y applique  la peine de mort aussi régulièrement qu’en Chine. «C’est l’Etat le plus vaudois des Etats-Unis, le seul où il y ait un esprit cantonal!» C’est d’ailleurs dans sa capitale, au bord du Colorado,  qu’il se marie avec une autochtone originaire du Nouveau-Mexique. A l’instar de toutes les universités américaines, celle d’Austin est un melting-pot fertile de cultures cosmopolites. Au passage, il y devine que sa vocation première, celle de contribuer à changer le monde, ne pourra s’épanouir vraiment que par la pluridisciplinarité. C’est pourquoi, six ans après sa nomination à l’EPFL, il agrémentera avantageusement sa formation d’ingénieur civil par un MBA (Master of business administration) à l’IMD de Lausanne, une des écoles internationales de commerce les mieux cotées au monde. Un rendez-vous planétaire de ce qu’on appelle le leadership. «Une des forces de la Suisse est d’offrir cette possibilité de formations complémentaires.»

Quand Marc Badoux  le texanisé dit qu’il aime et admire son pays, il ne fait pas du charre. Il est sincère. Mais la corde qui le fait vibrer le plus est moins patriotique que prénatale, comme disait notre grand poète Schlunegger. Elle a une arrière-saveur de petit lait, de tomme et de pain frais. Elle s’accompagne des sonnailles de Forel-sur-Lucens.  Le petit citadin retrouvait là les fragrances immortelles du cellier de ses grands-parents. La maison paysanne réunissait chaque week-end une famille nombreuse, très soudée.

«On faisait les foins. A la ferme, j’ai appris à traire les vaches.»

BIO

1961. Naît à Berne. Aîné de quatre enfants, il grandit à Lausanne dans le quartier de La Blécherette. Son père est l’ingénieur  Jean-Claude Badoux, ancien président de l’EPFL.

1979. Etudie le génie civil à l’EPFZ, Zurich.

1984. Long séjour à Austin, Texas. Thèse de doctorat sur le renforcement parasismique des structures existantes. Il y enseigne, il y épouse une Texane. Il sera père de cinq enfants.

1997. Après avoir travaillé dans des bureaux entre Zurich et les Etats-Unis, il est nommé professeur assistant à l’Institut des structures de l’EPFL.

2003. Il complète sa formation technique par un MBA à l’IMD de Lausanne, avant de rejoindre les TL pour réaliser la nouvelle ligne de métro.

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21/09/2008

Avenir incertain de l'argent et morale de l'éléphant en bois

 

 

 

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Les Suisses, c'est connu, n'aiment pas l'argent (le Vaudois non plus). Voilà un sentiment que leur religion chrétienne leur interdit; et c'est probablement pour expier quelque faute originelle qu'ils se condamnent, depuis la nuit des temps, à le fructifier quand même, ce misérable argent.

 

A force de cultiver un produit qu'ils détestent, ils font peine à voir: leurs paupières sont lourdes et gouachées, ils sont tourmentés de douleurs physiques qui proviennent de la position assise prolongée, et d'une l'allergie au métal, voire au plastique de la carte de crédit. Ils se mettent à ressembler aux éplucheuses d'oignons, dans les cuisines d'un grand hôtel, à l'aube de la Saint-Sylvestre. Ou, quand le printemps est de retour, à ces maîtres jardiniers qu'un rhume des foins est venu ravager à quatre mois de leur retraite. Oui, cette vie sur terre n'est qu'une vallée de larmes! L'argent est une matière qui a peu inspiré les artistes et les écrivains pour leurs créations (non, je n'oublie pas la Comédie humaine de Balzac, oui j'oublierai sans faute les romans de M. Paul-Loup Sulitzer). Mais tous ou presque n'ont jamais cessé de le convoiter. Qui pour tromper sa faim, qui pour s'offrir un train de vie répondant au prestige de son talent tel qu'il l'évalue lui-même. Qui, encore, pour changer de bagnole, de verres de contact, de chalet anniviard ou de maîtresse; qu'elle soit mannequin de mode ou journaliste à la télévision. Toutefois, quelques auteurs, qui avaient le sens de l'humour chevillé au coeur, n'ont pas eu honte de parler d'argent, en en disant éhontément le plus de bien possible. Je vous livre une petite anthologie de leurs propos: «L'argent aide à supporter la pauvreté» (Alphonse Allais), «Il faut choisir, dans la vie, entre gagner de l'argent et le dépenser; on n'a pas le temps de faire les deux» (Edouard Bourdet). «L'argent ne fait pas le bonheur de celui qui n'en a pas» (Boris Vian). Je me rends compte, avec navrement, qu'en cette même chronique j'ai déjà utilisé le mot argent huit fois; alors qu'il a tant de synonymes en notre belle langue française. En vrac, je vous rappelle qu'un domestique touche (touchait) des gages, un notaire, un avocat, des honoraires, un commerçant des bénéfices, un propriétaire un loyer, un fonctionnaire un traitement, un administrateur de société des jetons de présence, un comédien un cachet, un gratteur de guitare de la place de la Palud, à Lausanne, deux fois cinq sous, ou trois fois un bouton de culotte. A l’issue de la plus grande catastrophe bancaire de l’histoire, qui a eu lieu la semaine passée, d’aucuns saluent la mort du capitalisme de marché, l’ensablement prochain de Wall Street. Il y a dix ans, on nous préconisait à la veille des premiers jours de l’an un scénario encore plus épouvantable : tous les systèmes informatiques du monde seraient bloqués, rendus impraticables, pour la bête raison que leurs programmateurs auraient oublié de réadapter leur méthode de datation. Toutes ces prophéties donnent le frisson. Je me demande si, au cap du 31 décembre 2009, l'argent existera encore. Ou, s'il en reste un peu, cela servirait à quelque chose. On pourrait recommencer à pratiquer le troc, à l'instar des médecins de la campagne vaudoise: «Je te calme une otite et tu me donnes deux poules; un lapereau bien dodu correspond à vigoureux massage du haut du dos», etc. Mais s'il elle revient, la loi du troc risque d'être pire que celle du fric. Ou de la loi des séries selon Henry Ford, le pionnier de l'automobile américaine et de la standardisation. Terminons par une anecdote africaine. Elle met en scène, au marché d'Abidjan, un touriste français et un artisan autochtone. - Il est bien joli, cet éléphant en bois de mahougouni! Est-ce toi qui l'as fait? - Oui Monsieur, il coûte dix francs CFA. (Donc un centime français, un quart de centime suisse, ndlr.) - Fabrique-m'en dix, que je viendrai chercher dans une semaine. Le jour est venu, le marchand a achevé sa besogne. Mais ses dix figurines valent cette fois 150 francs CFA. - Tu te fiches de moi! hurle l'acheteur. Tu aurais même dû abaisser le prix. - Mon ami, rétorque l'Ivoirien, en fabriquant ma première sculpture, j'ai éprouvé du plaisir. A en réaliser dix autres, rapidement, et pour toi seul, ça m'a ennuyé et fatigué...»