05/10/2008

Impressions de l’adolescence 1967

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A treize ans, on tombe sur une citation de Marcel Proust, tirée peut-être d' A l'ombre des jeunes filles en fleurs. En fait, elle se trouvait en exergue, dans une petite brochure destinée aux gens de mon âge: «L'adolescence est le seul temps où l'on ait appris quelque chose», qu'elle disait. Elle m'a laissé perplexe, car à cet âge-là, au collège des chanoines de Champittet où j'étais pensionnaire, je passais pour un bon à rien, un mauvais élève - de la mauvaise graine, du «verjus» clamaient les profs en soutane. Je n'étais qu'un apprenant.

Avec quelques autres camarades à mine chafouine comme la mienne, j'avais un tempérament plus farceur que studieux. A chaque récréation, on se retrouvait en catimini sous un grand cèdre qui alors éployait toute sa gloire par-dessus le terrain de foot, et l'on imaginait ensemble, tout en fumant une même cigarette Parisienne, de nouveaux tours d'astuces afin de rendre «foldingue» (expression à la mode en ce temps-là) la maîtresse d'anglais qui, pour son malheur, était la seule personne de sexe féminin travaillant dans le digne établissement.

Avec la lavandière, l'infirmière et la sœur, très adorable, de Monsieur le Recteur, à laquelle les ados potaches de mon espèce faisaient mille misères.

De ces farces-là, qui étaient plus taquines que vraiment méchantes, et plus drolatiques que cruelles, je retiens un souvenir plutôt heureux. De l'humour réel commençait à s'instiller dans nos veines, quand bien même il lui arrivait d'être lourd, «trop facile», comme on dit dans les cours de récréation d'aujourd'hui. Il avait le mérite de faire vibrer nos imaginations en développement. De nous faire préférer les comédies de Plaute et de Térence, si difficiles à traduire du latin, aux plaidoyers barbants de Cicéron, qui étaient fastoches.

Grâce à cette citation de Proust, je me suis mis à lire A la recherche du temps perdu plus tôt que cela n'était prévu dans les programmes scolaires. J'y ai gagné au change: depuis, la chose que je préfère au monde est la littérature. Donc aussi la musique et la peinture. La bêtise légendaire de l'adolescent, qui est parfois réelle, finit souvent par le rendre un peu poète. A treize ans, mon neveu Richard, qui est maintenant quadra et chef d'orchestre à Londres, avait coutume de rétorquer tout en larmes à sa mère, lorsqu'elle lui disait: «Mon pauvre, t'as l'âge bœuf.»

- Non, Maman, j'ai l'âge taureau!»

Mais que fomentions-nous sous le grand cèdre? D'abord une attitude de garnement type, singularisée à l'extrême: le plus cancre de nous tous devait s'arranger pour être placé dans le fond de la classe, dans le meilleur des cas à côté d'un fort en thème à cœur doux qui ne rechignerait pas à lui glisser, à l'heure des examens, quelques formules mathématiques, le nom de la capitale de la Bolivie ou un vers de Racine. Le jocrisse idéal doit toujours «paraître plus con» qu'il ne l'est, écoper au minimum d'une punition par semaine. Répondre toujours incorrectement aux questions que lui pose l'instituteur, rendre en retard ses copies, enduire de vernis les craies du prof pour qu'elles deviennent inutilisables à l'instant où il ferait une démonstration magistrale au tableau noir ou vert. Envoyer, de son poste stratégique d'observation, des craies et des gommes, sur les frimousses de ses camarades. Coller à la glu forte une pièce de monnaie sur son banc, de manière que ceux qui occuperont cette place se cassent les ongles par la suite. Et puis, évidemment tricher: en inscrivant une date historique sur un morceau de papier dissimulé dans le plumier.

Si le cancre désigné a une copine télépathe, elle lui transmettra par la force de la pensée les dates de la victoire (pardon, de la défaite) de Marignan, celle de la victoire japonaise (une vraie celle-là) de Pearl Harbour, puis toutes sortes de notations chimiques qui ressemblent à de l'écriture arabe.

Mais c'est par la puissance de sa paresse que le cancre modèle parvient à éblouir vraiment. Sur son pupitre en bois de sapin strié, il a inscrit avec la pointe de son canif - donc pour l'éternité: «Heureux est l'étudiant qui, comme la rivière, peut suivre son cours sans sortir de son lit.» Un poète, je vous dis.

Tandis que la prof de grammaire égrène, en bêlant un peu, tous les préceptes passionnants d’une méthode renouvelée de l'enseignement du français, il enfouit sa bouille maculée de chocolat dans ses bras croisés et tatoués.

Il se fera forcément rappeler à l'ordre. Il se redressera donc, mais il obéira aux injonctions de ses amis, les conspirateurs du cèdre, qui le guettent, en manifestant une flemme politique par un bâillement exubérant, communicatif, et si possible sonore.

S'il n'arrive pas à bâiller spontanément, je lui suggère une technique assez efficace: renifler rapidement, avec légèreté, plusieurs fois de suite en fermant d'abord la bouche, puis en l'ouvrant. Le bâillement suivra automatiquement.

Le mauvais élève sera puni. Mais, à la fin des cours, dans le préau de l'école, ses potes comploteurs le couronneront d'un splendide bonnet d'âne en carton. Qui est le plus beau des diadèmes: celui qui nous reste de notre jeunesse farceuse perdue.

Commentaires

"Mais que fomentions-nous sous le grand cèdre? D'abord une attitude de garnement type, singularisée à l'extrême: le plus cancre de nous tous devait s'arranger pour être placé dans le fond de la classe, dans le meilleur des cas à côté d'un fort en thème à cœur doux qui ne rechignerait pas à lui glisser, à l'heure des examens, quelques formules mathématiques, le nom de la capitale de la Bolivie ou un vers de Racine. Le jocrisse idéal doit toujours «paraître plus con» qu'il ne l'est, écoper au minimum d'une punition par semaine. Répondre toujours incorrectement aux questions que lui pose l'instituteur, rendre en retard ses copies"
Mais que tout cela sonne juste, M.Salem ! Le problème, c'est que les jocrisses sont maintenant au pouvoir...

Écrit par : Géo | 05/10/2008

Merci des "impressions d'adolescence"! Quelle chance quand l'adulte ne perd pas la curiosité de son enfance!

C'était un peu comme ça à l'école à Montenol. Nous étions une quinzaine, de la 1ère à la 8ème pour un seul maître, dans une seule classe. Nous avions le courage de jouer des tours au maître lorsque sa tête reposait sur ses deux poings fermés, sur sa table. Dans un sommeil profond. Pas de pupitre à l'époque. Et puis je volais des cerises dans le verger de M. le Régent sur le chemin du retour. Il écrivit une lettre pour avertir mes parents que, si je rentrais avec du retard à la maison, ce n'était pas parce que j'avais été punie!!! C'est moi qui ai dû donner la raison!

Comme Instit bien plus tard en Afrique du Sud, dans l'école européenne où j'ai travaillé quelque temps, j'ai découvert une chose qui sentait très mauvais entre les cahiers corrigés. Le pire, sous le coussin de ma chaise, un serpent en caoutchouc bougeait et sifflait! J'ai été de glace.

C'est très vraie que c'est à l'adolescence qu'on dévore toutes les lectures qu'on trouve. On sait qu'on ne sait pas. On veut savoir.

Plus tard quand les élèves posèrent des questions surgissant de leurs expériences de vie, j'ai su que je ne savais rien. J'ai essayé d'apprendre.

Mon petit ami Thibault, récemment à l'école à Champittet a vraiment, lui, souffert de l'apparence de sa vieille prof d'anglais...il en savait plus qu'elle.

Écrit par : cmj | 06/10/2008

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