11/10/2008

Les flamboiements d'octobre

 

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Ça y est, le feuillage de mon marronnier préféré a changé de parure! Tel qu'on l'aperçoit de la fenêtre, il ne jaunit pas encore, disons qu'il se cuivre, se rengorge avec la prestance d'un aïeul dandy et gominé. Il inaugure métaphoriquement le crépuscule des âges : il donne le la de la vieillesse à tous les autres arbres du quartier de Georgette, partant, de Lausanne, ou d'un pays entier. «Cette fois, qu'il leur dit, vous êtes autorisés à blondir, et bientôt à roussir, puis à brunir.»

Et il n'y a pas que la végétation régionale qui obéira à son injonction, mais les meilleurs couturiers parisiens, les meilleurs restaurateurs tout émoustillés par la teinte marron, beige foncé ou bordeaux de leurs menus de chasse. Je signale en passant, qu'au pied des tilleuls de l'avenue de la Gare s'amoncellent déjà de menues oreilles blondes et sèches que le vent fait tournoyer en essaim autour de nos souliers. Les feuilles qui deviennent les plus belles en automne sont celles du bouleau: voyez celles des arbres jeunes qui jalonnent la promenade lacustre entre Territet et Veytaux. Admirez, en y musant, la boulaie royale des anciennes tourbières de Rogivue (étymologiquement, c'est l'eau rouge!), où prospère aussi le tremble dont, en cette saison, les pétioles deviennent argentés.

 Quand le soleil du matin fend la brume, l'arbre se met à scintiller, à ondoyer à la façon de reflets dans l'eau. Les nouveaux adeptes de la religion druidique y reconnaissent la fée celtique Morgane, aux cheveux d'or - leur chevelure à eux est plutôt chenue et en bataille, tout comme leur barbe caricaturale. Ils ne s'habillent que de chanvre et mâchent du gui pour se prémunir contre la grippe. Le jour proche où elle les rattrapera quand même, ils ingurgiteront des pastilles industrielles contre la toux, voire des bonbons antibiotiques. Marchez quand même dans leurs pas, non sans avoir entouré votre cou d'une écharpe en laine. Et entonnez dans le fond de votre cœur un air de Gabriel Fauré: car les violons et les violoncelles vont à merveille avec le camaïeu du paysage automnal. A ces usagers réguliers et émerveillés comme moi des petits sentiers de l'automne, je rappelle qu'on peut aussi cesser de regarder les frondaisons des arbres pour river son regard au ras du sol forestier et des jardins. C'est-à-dire sur les feuilles des plantes vivaces, telle la pivoine, qui varient du vert sombre au rouge pourpre. De leur côté, les feuilles du géranium des prés se déploient comme des langues sataniques. La fougère la plus répandue (Matteuicia struthiopteris ) se pare de reflets ocre et rouille, et on l'a surnommée la «plume d'autruche».

 

Mais abandonnons pour une fois ce lyrisme rituel qui nous étreint le cœur à chaque automne. Rappelons qu’octobre est aussi un mois qui accule les agriculteurs et les jardiniers à des travaux compliqués. Ne serait-ce qu'au ramassage des feuilles mortes: jadis, ce labeur s'accomplissait liturgiquement à l'aide d'une simple pelle, celle-là même qui inspira Jacques Prévert et Yves Montand. Désormais, il s'opère à l'aide de pinces en aluminium, d'un râteau à gazon équipé de roues latérales, ou de balais à dents plates interchangeables, tantôt verts tantôt bleus. Autant d'outils modernes, «révolutionnaires» même, qui améliorent les conditions de travail de nos paysans, et dont on ne déplorera jamais assez la déconnexion définitive de l'univers poétique. Pendant ce temps, les travaux d'automne se multiplient partout à la ronde. Le vigneron de Lavaux se déguise en tâcheron balourd dessiné par André Paul, avec pantalon gigantesque et gris, que soutiennent des bretelles ornées de fleurettes en tissu blanc. Le soleil lui hâle déjà le front et les bajoues. Ses arrière-cousins de l'intérieur des terres, je veux dire le jardinier du Jorat, le légumier de la Broye, sèment l'engrais vert, l'épinard et repiquent le chou cœur-de-bœuf du printemps. Ils cueillent les premiers chrysanthèmes et le souci, le dahlia; ils plantent les campanules, les œillets-de-poète, récoltent les dernières pommes pour les mettre à l'abri. Ils prépareront des trous spéciaux pour y planter des arbres nouveaux.

 

Enfin ils passeront des soirées longues et nerveuses à récurer tous leurs instruments de labour, leurs serpes, leurs faucilles, leurs sécateurs dantesques, et toutes ces inventions métalliques modernes, contondantes, coupantes et menaçantes. Ils leur attribueront des puissances guerrières, découlant d'une civilisation très évoluée. Et ce sera tant mieux pour nos vignes, tant mieux pour les vergers et jardins. Après quoi, ces gens iront boire, dignement, la meilleure liqueur qui soit: celle qui fait rougeoyer le ciel après la pluie.

Commentaires

Bonjour Monsieur Salem,

A travers vos lignes je perçois une nostalgie poétique très touchante. Peut-être que je me trompe en parlant de nostalgie...?

J'ai toujours apprécié vous lire dans le 24 heures et maintenant que j'ai découvert les blogs, je me délecte de plusieurs lectures chaque matin, à l'affût de quelque merveille que je récolte parfois...

Alors je veux vous dire tout simplement merci pour vos impressions sur octobre et aussi sur celles de votre adolescence.

Écrit par : Sissi | 11/10/2008

Oh! lire lentement le texte "les flamboiements d'octobre", c'est comme faire une promenade à petits pas dans la nature. Il y a la nature tout entière, son âme, ses couleurs, sa musique, ses parfums, sa tendresse et, oui, son message du "crépuscule de l'âge" et sa joie grave, mûre sans être triste, et qui nous aide à découvrir le sens de la Vie dans "les feuilles des plantes vivaces", et même dans les feuilles mortes qu'on ramasse comme de beaux souvenirs.

Écrit par : cmj | 11/10/2008

Monsieur Salem,

Dans votre évocation d'outils «révolutionnaires» qui améliorent les conditions de travail, vous avez oublié le moins poétique, le plus absurde, même si l'absurde est un des moteurs de la poésie!
Voilà, le mot est lâché "moteur", car il s'agit bien d'un outil équipé d'un moteur pétaradant et malodorant: la "souffleuse"! Non pas celle qui se cachait jadis dans le trous du souffleur et gardait ses feuilles en bon ordre devant elle! Non! Je parle de celle que les jardiniers portent sur le dos et utilisent pour rassembler les feuilles éparses.
Un gadget diabolique, inventé par un savant fou, mais fou "grave"! Le contraire de Triphon Tournesol, qui, lui, n'est que très doucettement fou et qui, en plus est "dur de la feuille"!

Écrit par : Père Siffleur | 12/10/2008

On voit que ce n'est pas vous qui ramassez les feuilles...
Future initiative de l'extrême gauche persiffleuse : obliger les balayeurs de rue de revenir au balai...

Écrit par : Géo | 12/10/2008

Géo,

Faites attention à votre propre balai! Il va s'envoler seul si vous continuez de "parloter" ainsi au lieu de rejoindre votre réunion du sabbat.

Et merci d'avoir repris contact! Je finissais par m'ennuyer sans vous! Surtout que vous m'aviez averti ne plus vouloir écrire à la suite de mes interventions qui sont par trop nulles:

"Bonjour le niveau, PS [pour Père Siffleur]*. Je n'écrirai plus chez vous, trop nul."
Ecrit par : Géo | 05.10.2008

... Mais, je vous comprends! Même si ça reste toujours aussi nul, en voyant "Père Siffleur", vous ne pouvez vous en empêcher: un réflexe d'Иван Петрович Павлов (Ivan Petrovitch Pavlov). Si cela peut vous rassurer (mais j'en doute), j'ai le même symptôme lorsque je lis "Géo".

* C'est moi qui ai ajouté les [ ]

Signé: Père Siffleur de l'Extrême Gauche Persifleuse (EGP).
(Je me permets d'écrire "persiFleuse" avec un seul "F", comme dans "Foutaise")

Écrit par : Père Siffleur | 13/10/2008

A tout hasard, ce billet est celui de Gilbert Salem, non ? vous vous sentez chez vous ?

Écrit par : Géo | 13/10/2008

Tu me dis: de ne pas m’en faire au sujet de l’échauffement atmosphérique dans lequel nous nous trouvons actuellement, que de toute façon notre vie n’est pas éternelle… Moi je pense que: Une goutte de pluie, une étoile de neige, un brin d’air, un reflet de soleil, une toute petite herbe, une biche, un papillon, une abeille, une poignée de terre…sent mieux que l’être humain la responsabilité de servir la Vie, l,^Existence pour sa continuation, et accomplit mieux le devoir qui lui a été confie par la Providence pour cet objectif. La Vie, c’est l’Amour, c’est la Beauté offerte pour tous les êtres par la Providence. L’être humain est tellement aveuglé par ses intérêts matériels, qu’il n’arrive pas a enlacer cet Amour précieux et jouir de sa beauté. İl est le seul responsable de l’échauffement. J’espère et je prie Dieu pour que la Raison le réveille un moment plus tôt de ce rêve artificiel, et lui montre la Réalité.

Écrit par : Evelyne | 16/10/2008

Monsieur Géo,

C'est vrai! Le blog et le billet sont à et de Gilbert Salem. Il nous y invite sans "modération" (quel terme barbare) et avec beaucoup d'égards.
Dans la discussion sur son site, c'est bien vous qui m'avez apostrophé, bien que mon propos ne s'adressât point à vous. Alors, poli j'ai répondu tout de même. N'allez donc pas vous fâcher! Le seul à en avoir le droit, ne le fera pas. Lui, il est trop sage!

PS: ... Et je m'y trouve bien... comme chez moi! Même lorsque vous y êtes aussi, vautré sur le tapis.

Écrit par : Père Siffleur | 16/10/2008

"Bonjour le niveau, PS [pour Père Siffleur]*. Je n'écrirai plus chez vous, trop nul."
Ecrit par : Géo | 05.10.2008
Pour n'importe quel esprit, cela parait pourtant clair.

Écrit par : Géo | 17/10/2008

Bonjour, sur ce point : "celle qui fait rougeoyer le ciel apres la pluie"n ; je ne vous suis pas tout à fait: ) billet intéressant en tout cas ! tiujours un plaisir de vou lire, @+

Écrit par : mister bark | 26/11/2008

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