24/10/2008

Derniers échos de l’été, la loutre et l’axolotl

 

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Retour aux chimères et dragons de l'Antiquité, nous créons un bestiaire fantastique nouveau. Mœurs du coucou, du tatou, du kangourou… L'œil d'or fatal d'une petite larve mexicaine…. Voilà des millénaires que des hommes et des femmes de tout continent tremblent et prient quand passe dans le ciel la comète. Ou quand se réveille le volcan, ou, plus souvent, rugit l'orage des étés. Nostalgie estivale: lorsque les premiers éclairs de juillet éclatent dans le firmament lémanique, les flâneurs bronzés de la charmante plage de Lutry, toute protégée par des peupliers, abandonnent impunément, et en courant, linges de bain et crèmes solaires, femme, enfants, bouées rondes à tête de canard, etc. Ils adoptent dare-dare la stratégie, un rien couarde, du rat qui quitte le navire.

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Tandis que la fumée de sa clope s'élève pour rejoindre les embruns des nuages noirs, toute la pensée de notre froussard à ventre rond vagabonde. Elle s'élève jusqu'aux dieux de l'Antiquité. Elle recrée des dragons chinois, des Loch Ness écossais, elle ne rêve que d'animaux difformes et énigmatiques. C'est fou comme une averse peut faire rejaillir, dans la cervelle d'un homme pas exagérément intelligent, mais à bedaine tranquille, un puissant bestiaire mythologique auquel personne ne croyait plus. Depuis l'enfance, nous chérissons tous les animaux. L'ours d'abord. Quelle bête féroce quand elle dévore un randonneur maladroit, qui a fait une mauvaise rencontre dans les Pyrénées! Ou un touriste qui serait tombé, par étourderie, dans sa fosse avant l’heure de son repas quotidien. Je rêve également à d'autres bestioles qui ont affirmé des expériences dignes de l'être humain. En s'y montrant plus audacieuses encore. Le corbeau, qui apprécie tant les noix, s'en empare entre ses serres, pour les laisser tomber sur le sol afin qu'elles s'y éclaffent et qu'elles deviennent comestibles à tout bec, à toute gueule. Le percnoptère, qui est un petit vautour d'Afrique méditerranéenne, utilise lui une pierre pour casser les œufs de l'autruche.

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La loutre de mer du Pacifique Nord, quand elle a faim, se met sur le dos, et son lit lui est doux, salin et confortable. Oui, qu'elle fait, en maintenant la planche, et en tenant entre de petites griffes finement soignées un caillou qu'elle a recueilli sur une rive quelconque. Elle y a fait ses dents, elle brise là avec adresse toute forme de coquillage. En cela, elle ressemble au chimpanzé d'Afrique, qui sait comment apprêter ses repas. Ce singe nettoie les fruits et légumes en les frottant de feuilles fraîches et proprettes. Il enfonce dans les termitières de longues tiges d'arbre bien choisies, et qu'il a soigneusement dépouillées de leurs feuilles. En les retirant des trous en terre qu'il a repérés et creusés, il les sucera avec la gourmandise de nos enfants, lorsqu'on leur offre des barbes à papa devant la ménagerie des Knie. Mais il y a tellement d'autres animaux qui sont fascinants. Je pense au polatouche, le seul écureuil volant européen. Long de dix-sept centimètres, il se prolonge d'une queue de douze, et il effectue dans les forêts de Finlande, de bouleaux en bouleaux, des vols planés d'une cinquantaine de mètres. Je songe beaucoup aux yeux du chien, à ceux du chat, à ceux du renard jeune quand il est éclairé, la nuit, par des phares de voiture du côté du bois de Sauvabelin, à Lausanne. Leurs prunelles paraissent alors irisées, en raison du fin tapis qui recouvre leur choroïde et se transforme en miroir.

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 Tout promeneur attentif et tendre peut s'y mirer. Même en pensée. Connaissez-vous Julio Cortázar? Ce très grand écrivain d'Argentine, d'expression latine, puis naturalisé français naquit à Bruxelles en 1914, mourut à Paris en 1984. Il fut un des meilleurs traducteurs de Jorge-Luis Borges dans la langue de Molière. En un de ses chefs-d’œuvre, Les armes secrètes, Cortázar s'affirme à l'orée des années soixante, comme un créateur littéraire de haute envergure. Une chenille éternelle, mais qui a soif. Elle lape la pluie de toutes ses forces, et par toutes saisons, tout en conservant une mentalité un brin méchante. Dans ce recueil-là des Armes secrètes, il y a un beau chapitre consacré à l'axolotl. Une sorte de faux lézard de carnaval (image ci-dessus). Mais quel est cet étrange animal, au nom trop mexicain, trop aztèque? Cortázar, qui a beaucoup visité le Jardin des Plantes, a été ému durant plusieurs journées par les yeux petits, vides d'expression, et dorés de cette minuscule larve qui avait une couleur de crème de petits fruits, une laiteur teintée de framboise. L’axolotl est un batracien fragile aux yeux d'or. Quand son visiteur qui l'a tant observé, en son carré de verre, l'abandonne pour se confondre en lui, l'homme devient lézard, et le lézard devient homme. Or, dans la nuit, voilà des étoiles qui deviennent aveuglantes, avec sérénité. J'ai la chance d'être un humain, pourquoi pas?

Commentaires

Quelle belle surprise! Je trouve ici ce matin la loutre de mer et les nouvelles de Cortázar. La première est intelligente mais menacée, par la pêche et la pollution. Des nuées de touristes qui viennent la voir parce qu'elle est sooo cuuute. Elle vit dans les forêts de Kelp et passe presque toute sa vie dans l'eau. Parfois, elle fait la planche en tenant une copine par la main (pardon, par la patte griffue), ce qui a donné lieu à des images vues par des millions d'internautes.

Julio Cortázar a également traduit les Nouvelles Extraordinaires de Poe en espagnol, et les Mémoires d'Hadrien, de Yourcenar. Il aimait les vampires et le jazz et son univers est à la fois gothique, urbain et musical. Comme j'ai lu toutes ses nouvelles, je ne me souvient plus dans quel recueil elles se trouvent mais, en plus des Armes Secrètes, il faut absolument lire 'Circe', 'Casa tomada', 'El otro cielo', 'La noche boca arriba', 'Continuidad de los parques', 'El perseguidor'. On y retrouve tous les thèmes de la littérature fantastique, toute son inquiétante étrangeté et des réminiscences de Maupassant, Poe et Borges. Il existe une édition en français de l'ensemble de ses nouvelles.

Écrit par : Inma Abbet | 24/10/2008

Oui, vous avez de la chance d'être un humain et j'ai la grande chance de lire cette page habitée de bestioles, d'animaux tellement humanisés que, les rencontrant, comme pour ce qui est du lézard, je deviens eux, et eux deviennent moi.

Écrit par : cmj | 24/10/2008

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