02/11/2008

«Etonner», «classieux», «brut de décoffrage»

Bernard Pivot a publié dernièrement un charmant reliquaire d’expressions françaises qui risquent de tomber dans l’oubli au profit de nouvelles - issues de la frénésie technologique ambiante, pour la plupart américanoïdes, et qui les éjecteront inéluctablement des dictionnaires.

Si j’applaudis la démarche muséologique de ce grand restaurateur et vulgarisateur de l’exercice naguère honni de la dictée, je ne succombe plus à la nostalgie des puristes (dont je fus longtemps), pour lesquels la langue de Molière, Voltaire, Proust & Ramuz serait un chef-d’œuvre en péril. Une glorieuse caravelle vouée au naufrage. Car elle se fragiliserait au fur et à mesure qu’on la leste de mots ou locutions qui n’ont pas jailli de son giron.

Mais qui est ce on? Ce ne sont pas les lexicographes du Littré ou du Larousse. Ce ne sont pas non plus de machiavéliques cybernéticiens étasuniens imbus d’ambitions hégémoniques.

C’est en fin de compte vous et moi, c’est l’usage.

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J’ai appris à croire à la puissance, et à la beauté de l’usage.

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Au XVe siècle, le verbe étonner (du latin attonare, frapper du tonnerre), signifiait faire trembler d’une violente commotion. Aujourd’hui, il est synonyme simplement de surprendre. Car entre-temps, la litote et l’euphémisme avaient fait leur œuvre dans les vogues du beau parler.

Plus récemment, lorsque Serge Gainsbourg, mort en 1991, et dont on commémore un peu trop intempestivement le quatre-vingtième anniversaire de la naissance, forgea l’adjectif classieux, c’était pour dauber méchamment des snobinards des seventies. Des individus méprisables qui tout en même temps avaient de la classe et des yeux chassieux - c’est-à-dire ourlés d’une substance gluante et jaunâtre. L’expression fut tellement usitée, et du coup érodée, qu’elle perdit rapidement son acception péjorative. Désormais, elle signifie «qui a de la classe, de l’allure» (homologué tel quel par le Robert depuis 1985)…

 

 

Intéressante aussi est l’évolution du mot brouillon, soit l’ébauche d’un texte destiné à être publié, ou être lu à voix haute dans une conférence. Durant quelques années, il a été supplanté par son équivalent anglais: «Coco, tu m’envoies un draft, et je me débrouille.»

Or j’observe depuis peu le recours insistant à une locution, vaguement homonyme, et qui ressortit au langage de la maçonnerie: «Coco, je te balance mon exposé brut de décoffrage, et tu l’améliores…»

Un béton brut de décoffrage, ou brut de fonderie est un béton qui n’a pas subi de transformation, qui apparaît sous sa forme première. Auquel on a enlevé les coffrages. Mais déjà qu’est-ce qu’un coffrage? C’est une forme de bois, de métal ou de toute autre matière qui sert de moule. Naguère, il fallait être un peu maçon pour le savoir. Ou alors érudit comme un encyclopédiste.

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Non l’usage ne fragilise pas la beauté d’une langue. Il lui arrive même de l’enrichir par d’étonnants retours vers un académisme désuet et classieux.

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Bernard Pivot: 100 expressions à sauver, Ed. Albin Michel.

 

Commentaires

Bonjour !
La langue est un outil de communication VIVANT et forcément elle évolue.
Le français n'est pas en danger: il enrichit d'autres langues et notamment l'anglais.
Je vous recommande le très intéressant ouvrage de M. Sergio Corrêa da Costa "Mots sans frontières" paru aux Editions du Rocher (1999)

:o)

Écrit par : Blondesen | 02/11/2008

Il y a aussi une expression qui se généralise dans les tritrailles de journaux: "S'inviter à..."
- "La crise s'invite dans les débats oecuméniques"

- "Les présidentielles américaines s'invitent dans les dissertations scolaires"...

Écrit par : Xenius | 04/11/2008

Jadis, il y avait "ça m'interpelle quelque part", "à hue et à dia", "deci-delà"...

Écrit par : Cyberprince | 04/11/2008

J'ai lu le livre de Corrêa Da Costa. Vraiment excellent!

Écrit par : Hélène | 04/11/2008

entièrement d'accord. pas de poussière sur nos mots.
je croyais que classieux venait de classe et gracieux, à tort donc?

Écrit par : olivier | 04/11/2008

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