05/11/2008

Les choristes de Tcherkassov chanteront en russe

 

 

messager06.jpg

 

Pour émoustiller les chanteurs des trois formations vaudoises qu’il dirige, Sergueï Tcherkassov recourt à un langage imagé, et ça leur plaît. «Avant de déchiffrer le  Sanctus d’une messe en si bémol de Mozart, par exemple, je leurs dépeins une société bourgeoise allemande de la fin du XVIIIe. Ou je leur dis que pour entrer dans les Vêpres de Rachmaninov, il faut avoir le courage d’un individu qui va plonger dans le Léman à l’aube en hiver. Souvent l’image de départ est fausse, mais le résultat – le tempo recherché – est juste.»  Ce ressortissant russe, récemment naturalisé, fait de même avec ses élèves de piano ou d’instruments à archet, dans l’école privée qu’il a créée il y a quatre ans à l’avenue des Alpes, à Lausanne. Des marmots, des ados ou même des septuagénaires. Au lieu de marteler dans leurs cerveaux une encombrante algèbre de croches, de double-croches ou d’indications de mouvement conventionnelles, il les charme avec ses imageries poétiques et sa jubilation pour la musique. Grand lecteur de Marc-Aurèle, Montaigne et Pouchkine, il aime se ressourcer aux Robaiyat d’Omar Khayyam – il aurait, comme Vladimir Nabokov de lointains ancêtres persans. Sergueï se réclame de l’amour foncier, populaire, que tous les Russes éprouvent pour la poésie. Un vrai musicien doit être poète, dit-il en riant. Toujours tiré à quatre épingles, il a conservé à quarante-cinq ans une sveltesse athlétique, et dans ses traits réguliers d’acteur hollywoodien, le sourire est juvénile. Né à Iaroslavl, sur la Volga, au Nord-est de Moscou, Sergueï Tcherkassov est prématurément arraché à sa mère pour être élevé à Moscou dans une maison de l’enfance: «En URSS, un fils de pauvre était condamné à devenir ingénieux, méritant.» Il fait merveille au football, au hockey, au tennis. A sept ans il tombe amoureux du violoncelle «comme d’une femme» - de fait, en russe violontchel est un nom féminin... Ou peut-être comme d’une mère dont il a été privé. La sienne, il la reverra au pays, mais après des décennies et de longues recherches: retrouvailles pudiques, douloureuses. Devenu citoyen suisse, il retourne souvent à Iaroslavl, renouant avec d’anciens profs, sensibilisant ses ex-compatriotes aux subtilités de la musique française (César Franck, Maurice Duruflé), acceptant de diriger la Chapelle vocale de la Philharmonie de la ville, qu’il escompte faire venir à Sion en 2010, à la Fête cantonale valaisanne de chant, où il animera un atelier de la musique russe. De chant sacré surtout: voilà trois ans qu’il l’enseigne à des dizaines de chanteuses et chanteurs vaudois dans un séminaire organisé par Pierrette Frochaux à Crêt-Bérard. «Cela répondait à un intérêt évident et grandissant pour la liturgie orthodoxe. A la fin de ces stages qui ont lieu en été, nous donnons un concert à l’Eglise catholique de Vevey. Le public est nombreux et enthousiaste.» Chanter en russe quand on est francophone est une gageure, même sur des partitions dont les paroles ont été transcrites du cyrillique en caractères phonétiques. Des translittérations plus nuancées ont été éditées aux Etats-Unis et en Allemagne, jamais en France. Or elles sont destinées à des anglophones et des germanophones. Elles ne s’adaptent pas à la prononciation française. Voilà pourquoi Serge Tcherkassov s’est associé à Frédy Henry, de Vullierens (ex-Foetisch, Lausanne) pour lancer une collection de partitions qui comblera cette lacune. La première, qui va paraître prochainement, est une œuvre pour chœur mixte de Dmitri Bortnianski, un compositeur du XIXe siècle qui eut Moussorgski pour élève. Ainsi, les stagiaires de Crêt-Bérard pourront la chanter sans accent. Tcherkassov espère qu’ils seront plus nombreux*. Ce système de translittération en français a été mis au point par lui-même, et s’accompagne de recommandations techniques pour la prononciation.  Depuis seize ans qu’il est établi en Suisse, il maîtrise les deux langues. Il éprouve beaucoup de sympathie pour les intonations des Vaudois, et leur sens de l’autodérision. . www.tcherkassov.ch .

 

BIO

.

1963

Naît à Iaroslavl sous l’ère Khroutchev. On le sépare tôt de sa mère pour en faire un enfant surdoué.

1970

Commence le violoncelle. Il l’enseignera déjà à 11 ans. Excelle dans tous les sports, et en ébénisterie.

1991.

 Diplômé du Conservatoire de Moscou, rencontre sa première femme, une Suissesse, lors d’un festival à l’île de la Réunion. Peu après, s’établit en Suisse, devient guide russophone  pour l’Office du tourisme vaudois.

2000.

Dirige déjà des chœurs fribourgeois, et vaudois, dont celui de l’église Saint-Amédée, de Bellevaux, et la Lyre de Moudon.

2003.

Reconnaissance fédérale de son diplôme moscovite d’enseignement en musique.

2005.

Ouvre une école privée pour petits et grands. Devient directeur artistique du chœur russe des stagiaires de Crêt-Bérard.

.

(Article paru dans 24 Heures, le 5 novembre 2008)

12:24 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.