07/11/2008

Eloge de la châtaigne

 

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Le cauchemar d’Halloween est loin derrière nous, et nous venons de redécouvrir l’Amérique que nous aimons sous ses meilleurs atours et de plus belles lumières. Je ne reparlerai pas pour autant de la citrouille, ni de la coloquinte sa petite cousine incomestible. Ni du potiron, ni même du potimarron qui est pourtant bien charmant dans sa robe garance, légèrement froncée. On a tellement célébré ces derniers jours la soupe de courge, la confiture de courge, le gâteau à la courge, que nos lecteurs en ont attrapé une compréhensible indigestion.

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 Le moment est arrivé, je crois, d'aérer les pensées, de rêver à d'autres saveurs, à d'autres images. Ne serait-ce qu' à celles qu'on voit, en ce début de novembre, par nos champs et nos vallons. Ce ne sont que terres charruées et ensemencées qui viennent d'entrer en hibernation - tout comme les grenouilles. De Combremont-le-Grand à Combremont-le-Petit, chaque lopin de terre est noir, les prés sont rasés de près. Sur les berges de la Lutrive, entre Savigny et Lutry, les closeries sont encore garnies de quelques choux, de salades, de sept ou huit raves. Le parfum froid du céleri qu'on a butté sur place se mélange subtilement à celle de la glèbe. Dans l'air orangé, les étourneaux sansonnets volent et virevoltent en essaim, dessinent des versets du Coran, de la Kabbale, puis crient en imitant le loriot, quelquefois la buse (la buse miaule à la façon d'un chat de six mois, phénomène certifié par les ornithologues les plus sérieux). Pendant ce temps, les vaches de L'Etivaz frottent leur échine au tronc des épicéas ou, quand elles sont à l' étable, lapent à longs traits la muraille à cause du salpêtre qui en suinte. Le vent tombant des sommets fait mugir la cheminée. Au loin, un âne brait pour annoncer la neige.

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 En ville - qu'on me permette ce pléonasme nécessaire - le décor est nettement plus citadin. En dépit de la tourmente financière, les banques de la place Saint-François n'ont jamais été aussi hautes sur leurs ergots de marbre et sur leurs colonnes. Les châtaigniers de l'avenue du Théâtre ne sont pas encore nus. Le soleil couchant illumine, dès cinq heures du soir, leurs feuilles telles des mosaïques byzantines, ou les toiles mordorées de Gustave Klimt. Les passants ont des figures oblongues et alanguies, comme dans les plus mauvais tableaux de Bernard Buffet. On n'aperçoit du lac Léman que son ciel fauve, et c'est celui que Courbet fit pour l'Enterrement à Ornans. Résumons: à l'orée de novembre, Lausanne est une cité éminemment picturale. Le froid, dit-on, conserve les coloris, il les ravive. Vive le froid!

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Les marchands de marrons, eux, ont des allures de patriarches. Ils ressemblent au fameux Juif en vert de Chagall: même front plissé par l'infini du souvenir, même barbe qui flamboie au soleil mourant. Mains claires et pures, quand bien même elles remuent des heures durant des châtaignes noires comme la suie. Des vapeurs bibliques s' échappent de leurs fourneaux en fonte. Mais que dire de la beauté et du parfum de ces cupules chaudes? Elles sauvegardent intactes les sensations les plus vivaces de notre enfance. La saveur du pain a changé, celle du lait, de la viande et même du chocolat aussi. Pas celles des marrons de Saint-François! Un petit cornet de marrons, c'est un brasero portatif qu'on peut garder dans la poche de son manteau. Il nous console des frimas, de la bise qui mord les joues, de la maussaderie générale. Un marron, c'est si réchauffant, si réconfortant, que, quand ça commence à refroidir, l'air ambiant semble se radoucir. Par osmose, probablement. Il doit y avoir une magie intime entre sa bogue - une fois débarrassée des piquants - et la loi des vents.

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J'aime la saveur du marron chaud: on croirait du miel sauvage en moins sucré. J'adore surtout son onctuosité, sa farine un chouia gluante, qui s'efflue entre le palais et la langue, rappelle la consistance des pommes nouvelles peu bouillies. Je suis ému également par la forme du marron chaud: une fois décortiqué, on jurerait le visage fripé et gentil de nos grands-mères. Grosses bajoues, front étroit, presque pointu. Je resonge surtout au temps - peu ancien - où il nourrissait des populations entières. Les Cévenols, vos ancêtres protestants, le surnommèrent l'arbre à pain, tant il leur fut important quand les gendarmes de Louis XIV les pourchassaient, les assassinaient ou, faute de mieux, s'arrangeaient pour les priver de blé. Si le protestantisme français a survécu, c'est entre autres grâce au fruit du châtaignier, et à ses vertus médicinales... Enfin, dans le volume onze de l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud,  on décrit avec précision le rituel des pillonniages du bois de Bex. Ce mot barbare est vaudois, il rappelle le temps où les gens du Chablais grimpaient aux arbres pour en faire tomber les châtaignes. Après quoi, les femmes transformaient, avec leurs doigts gourds, lesdits pillons en galettes, en gâteaux, ou en soupes revigorantes. Et c'était presque meilleur que le pain.

Commentaires

Il faut noter que selon un ambassadeur vénitien du XVIe siècle, en Savoie, on ne pouvait guère, à cause du relief et du climat, cultiver de céréales : on dépendait pour celles-ci de la Bresse (alors partie intégrante du Duché). Dans ce qui est resté la Savoie jusqu'à nos jours, on mangeait des châtaignes, et les vieux de Chambéry se souviennent aussi du rôle majeur de la châtaigne par exemple pendant les guerres. Il semble que les protestants ne soient pas les seuls à avoir survécu grâce aux châtaignes.

Écrit par : R.M. | 07/11/2008

"Une légende, inventée par un poète italien de la Renaissance, veut que le châtaignier soit né de la fureur (pro)créatrice de Jupiter. Courtisée par Jupiter, l'une des nymphes de Diane, Néa, préféra se tuer plutôt que de perdre sa vertu. Pour lui rendre hommage, le maître des dieux transforma sa dépouille en un arbre majestueux, le Casta Néa, dont les fruits garnis de piquants symbolisent cette triste aventure."(Wikipedia)

Écrit par : calu schwab | 11/11/2008

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