13/11/2008

Un esclavagiste morgien au Surinam

 

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Directeur de plantations dans l’ancienne Guyane hollandaise, Marc Warnery écrivait régulièrement à ses parents.

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1824

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«Le plantage où je suis a deux cents nègres, hommes, femmes et enfants. Ce sont des êtres qui travaillent le moins qu’ils peuvent et n’obéissent que par la force.» Dans cette troisième lettre qu’il envoie, cette année-là, à son cher papa, militaire, juge et conseiller municipal à Morges, Marc Warnery est un homme de 27 ans. Confus d’avoir réduit les siens à la pauvreté après une mauvaise expérience commerciale à Versoix, il a traversé l’Atlantique depuis Amsterdam avec l’espoir de renflouer le capital familial. Dans le sillage de milliers d’autres Helvètes du XIXe siècle fuyant la récession qui engourdit le Vieux-Continent, il croit pouvoir faire fortune dans le nouveau, en débarquant au Surinam, luxuriante colonie néerlandaise. Hélas, elle a cessé d’être un eldorado: les guerres de Napoléon et ses blocus économiques ont chamboulé la donne mondiale. En Guyane, même le travail servile a son prix: 30% de la valeur globale d’une plantation de canne à sucre ou de café. Or il a doublé depuis l’abolition de la traite des Noirs en 1804, et les esclaves fugitifs, les «marrons», savent négocier.

Composée d’une quarantaine de lettres, la correspondance de Marc Warnery est le seul témoignage en français sur cette tranche d’histoire du Surinam, et sa société composite, multiethnique et hiérarchisée où la caste des «Nègres» restait évidemment la moins favorisée. Notre émigré économique, comme on dirait aujourd’hui, en étudie les mœurs, le langage aussi: «Ce n’est pas celui de l’Afrique, ni celui des Indiens, c’est un assemblage de mots anglais et hollandais mêlés de quelques mots français, ils expriment le passé, le présent et le futur par trois mots différents qui s’emploient à tous les cas…» La liesse de leurs chants et danses funèbres le stupéfie, l’émeut. Mais il reste leur maître, ne se scandalisant jamais de leur assujettissement. Son discours est représentatif de l’esprit philanthropique et paternaliste qui régnait en Suisse romande au début du XIXe siècle: des esclaves noirs, oui, il en faut. Ils sont costauds, utiles, surtout à la culture épuisante de la canne à sucre. Mais faut-il vraiment les molester? «L’éducation ferait plus que la force.» Parmi eux, il se sent tel «un père au milieu de ses enfants».

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Il rencontrera aussi les Indiens, «petits et trapus, d’un rouge cuivré» qui lui fourniront des remèdes souverains contre les maladies de cette terre vouée aux fièvres putrides, infestée de serpents et de scorpions.

En fait, Marc Warnery est surtout préoccupé par son ascension sociale dans la colonie, et par son avancement qui ne vient pas. A son arrivée à Paramaribo, le chef-lieu, il doit d’abord passer par un apprentissage agricole, puis par un statut hybride, humiliant, de «blanc-officier». Il montera en grade, devenant directeur de plantation itinérant, mais ne s’enrichira jamais. D’où une rage nourrie envers ses pairs à peau blanche, ces colons hollandais hautains. D’où un ton de culpabilité qui prédomine dans sa relation épistolaire avec ses parents qu’il avait endettés.

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Cette correspondance se desséchait dans un tiroir morgien durant plus d’un siècle avant d’être découverte par un brocanteur, puis acquise par la Bibliothèque cantonale vaudoise. Grâce à Janick Schaufelbuehl et Thomas David de l’UNIL, et à l’ancien conservateur du Musée historique de Lausanne Olivier Pavillon, elle a été remise en lumière, décortiquée, commentée et annotée. La famille Warnery leur a prêté main-forte.

Les Warnery de Morges y sont établis depuis la fin du XVIe siècle. Le père de Marc, Jules-Henri, avait été le propriétaire du domaine de Riond-Bosson, à Tolochenaz, où vécut le politicien-musicien polonais Ignace Paderewski (1860-1941) qui donna son nom à un auditoire important, à Montbenon. Le neveu de Marc, Henry Warnery (1859-1929) sera, lui, professeur à l’Université de Lausanne, et auteur de poésies.

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De la poésie, on en trouve indéniablement dans les lettres du tonton Marc des Guyanes. Un rien embuée de nostalgie, épicée aussi d’humour noir: «Aucune de ces fièvres qui emportent en vingt-quatre heures n’a osé se hasarder à venir plaisanter avec moi, écrit-il en mai 1827. Cependant, j’ai une surdité de l’oreille gauche. Mes couleurs commencent à tirer légèrement sur le vert pâle ou jaune vert. Une couleur qu’on nomme teint de colonie.»

Il sera quand même emporté par la fièvre dans la plantation de Dijkfeld, à 43 ans. Sans avoir revu son doux Léman, ni les petites guérites de Morges, si chères à son cœur.

 

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Seul au milieu de 128 Nègres. Editions d’En-Bas, 242 pages.

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