22/11/2008

Déjà les menus de fin d’année…

  

 

 

Novembre ne s’est pas encore achevé que d’aucuns se soucient déjà de leurs réveillons de Noël et du Nouvel An. Y manger la même chose que l’an passé serait une faute de tact.

Cela dit, il ne faut pas que cette préoccupation les aigrisse. Sans bonne humeur, point d'appétit. Qu’on me pardonne ce dicton éculé, mais les plus grands gastrosophes lui donnent raison: l’heure venue, le caviar de Sterlet moscovite prendra une arrière-saveur d'encre de calamar. La dinde deviendra plus sotte que jamais, et coriace. Le soufflet à la cerise s'affaissera, la maîtresse de maison sera humiliée. Du coup, son mari éprouvera des constrictions épigastriques.

. En attendant, les traiteurs rehaussent à l’envi les attraits de leur vitrine; ils en font un paysage exotique peuplé d'araignées de mer, d'oursins, d'anguilles québécoises, d'algues tentaculaires et même de chapons de Bresse, dont la présence désassortit sensiblement le décor général.

De leur côté, les plus hautes toques de Suisse romande proposent, dans les magazines, des menus de fête qui font tourner la tête aux épouses de directeurs de fabriques d'ascenseurs ou de marchands d'hélicoptères. On y accorde autant d'importance à l'apparat, aux orchidées blanches, aux faveurs en satin lila enrubannant les bouts des cuisses des ortolans, qu'à l'envoûtement en bouche que ces fines chairs sont censées apporter.

. Ce ne sont chanterelles d'automne, cèpes et trompettes de la mort; coquilles Saint-Jacques - le saumon est devenu trop vulgaire, trop «peuple». Parallèlement, on se fait un honneur de sauvegarder un vocabulaire extrêmement français pour désigner les modes de cuisson et les apprêts.

Sachons, que Joinville ne désigne pas seulement l'historiographe du roi saint Louis au temps des Croisades, mais une garniture à base de crevettes et de champignons cuits liées au beurre d'écrevisse, avec lames de truffes. Que Colbert, le grand ministre de Louis XIV, retrouve son nom dans une préparation elle aussi à base de beurre, mais cette fois enrichie de jus de viande rouge, de persil et d'estragon hachés. Windsor est plus qu'une famille royale d'Angleterre: c'est une salade. Elle contient du céleri, des truffes, du blanc de volaille, de la «langue écarlate» (extraite de quelle gueule ou museau? je n'en sais fichtre rien), plus de la mayonnaise relevée de Derby-sauce... Enfin, la Tosca, c'est presque un opéra dans une jatte ample en porcelaine: julienne de carotte et quenelles de pintade arrangée au tapioca. Ajoutez de l'huile, du vinaigre et de l'essence d'anchois à volonté!

. Mais je reviens à la dinde, et à l'air dépité qu'elle doit montrer à présent - surtout de profil - depuis que ce prétentiard de poulet fermier la supplante dans les menus huppés de fin d'année. Elle en devient d'autant plus hautaine, fessue et méchante en physiognomonie (ses bajoues sont grumelées de sang) qu'elle vient d'Amérique puritaine. Depuis que nos fermiers lui ont rogné les ailes, elle court, elle caquète, elle médit telle une belle-mère, mais elle ne vole pas.

Son frérot, le dindon de basse-cour vole un tantinet. Disons qu'il se contente de sauts de puce. De trajets ridicules, du genre New York – Baltimore retour, ou Cointrin-Kloten - Kloten-Cointrin. Son arrière-cousin, le dindon grec a davantage de vigueur: par quelques coups d'ailes, il arrive à se jucher au cœur des branches d'un olivier. Leur aïeux, toujours en vie, sont nettement plus puissants, libres et sauvages. Leurs envols donnent le vertige. Et ils sont magnifiques à regarder quand ils se pavanent dans les sablières. A regarder, pas à manger, car hélas ces mâles dindonniers sont absolument incomestibles. Trop vieux? Non trop musclés, pas assez juteux, trop libres et heureux.

. Leurs parentes sédentaires et européanisées ont plus de chair tendre à offrir. Elles s'accommodent généralement mieux aux farces traditionnelles (à base de choux et de noix, de marrons et hachis de viande), qui confèrent à Noël tout son esprit sacré.

Quant à moi, je me prépare à des réveillons particuliers qui n'affrianderont personne. Le 24 décembre, au soir, j'irai en gare d'Olten. Il y fera très froid. Il n'y neigera même pas, il pleuvinera, ce qui est nettement plus triste.

. En entrée de mon souper de fête, je mangerai un croissant au jambon acheté au snack. Le plat de résistance, du Buffet 2e classe, se composera de deux saucisses de Vienne avec moutarde mi-forte. Une bière-bibine les arrosera. Au dessert, il y aura deux mandarines et une branche de chocolat à huitante centimes. Je les mangerai dehors, dans le vent et la bruine. En déambulant en touriste maladroit sur le vieux pont en bois. Mais je contemplerai les eaux turquoise de l'Aar, et mon émerveillement achèvera de me rassasier.

Commentaires

"Le plat de résistance, du Buffet 2e classe, se composera de deux saucisses de Vienne avec moutarde mi-forte. Une bière-bibine les arrosera. Au dessert,"

Original. Personnellement, le pento-barbital du bon Dr Sobel me parait un menu de choix à côté de cela. Vous ne voulez pas discuter avec maître Fernagut de vos goûts quelque peu déprimés ? Noël ne me parait pas le meilleur jour pour se jeter dans les eaux turquoises de l'Aar.

J'essaie d'être cynique, mais votre texte fait peur, Salem. Détrompez-nous. C'est un ordre.

Écrit par : Géo | 22/11/2008

Je comprends la maîtresse de maison à qui on "affaisse" un soufflet sur la cerise! Il y a vraiment de quoi en être humilié... et même un peu soufflé !


Cette jolie "erreur" sera la cerise sur le gâteau de votre texte. Un texte triste puisque sans gâteau ni bûche de Noël...

Et que celui qui ne c'est jamais trompé, crache le premier noyau (Stein en allemand d'Olten et d'ailleurs)!

Si pour Noël, ni votre voyage à Olten, ni le vieux pont de bois, ni l'Aar ne sont de réelles obligations, il y a une assiette fumante posée sur une vieille table de bois qui vous attend chez nous !

Écrit par : Pere Siffleur | 22/11/2008

"il y a une assiette fumante posée sur une vieille table de bois qui vous attend chez nous !"

Jeeezesss ! Vous voulez donc vraiment l'assassiner ???

Écrit par : Géo | 23/11/2008

Monsieur le Géotrupe,


Heureusement que le ridicule ne tue plus, sinon c'est vous qui étiez mort!

Écrit par : Père Siffleur | 23/11/2008

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