29/11/2008

Eloge de la cannelle et du crétinisme

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En ouvrant ce lundi la première fenêtre du calendrier de l’Avent, votre enfant tombera sur une photo de cacahuètes dans leur coque tordue. Il ne fera pas grise mine sachant que les vingt-trois suivantes seront des promesses d’étrennes moins chiches: deux mandarines, une souris en chocolat, un marron glacé à trois francs de chez Mojonnier, et ouf! déjà une poupée Barbie, puis des Power Rangers, des Polly Pocket, une playstation, un ipod, un ludiciel dernier cri … L’espoir ne cessera de grandir – Noël n’est-il pas une fête de l’Espérance? Mais patatras! le cadeau qu’il déballera le jour J sous le sapin s’avérera un vulgaire ordinateur antédiluvien de 2002, que vous aurez acheté à bas prix dans quelque braderie. Sous prétexte qu’il y a crise… Et la crise de larmes de votre marmot, vous n’aviez pas prévue? Quel pingre vous faites! Sans jouer les nostalgiques, je préfère le charme franc, délicieusement kitsch des calendriers de l’Avent de mon enfance, au cap des années soixante. Leur carton était saupoudré de paillettes mal collées. Leurs lucarnes ne révélaient pas des produits de supermarché (prix en moins), mais des miniatures peintes sans ambition artistique, où l’esprit de la Nativité  se déclinait comme une initiation heureuse: le houx, le gui, la pive de sapin, étaient gages de durabilité; sinon d’immortalité. Les bâtons de cannelle – épice biblique, dont l’écorce s’enroule d’elle-même en séchant – symbolisaient la promesse d’une saveur de biscômes sucrés, de vapeurs de vin aux agrumes, et de belles roseurs aux joues des mamans, grand-mamans, tantines et marraines à l’heure où, un brin pompettes, elles crieraient : «Allez les enfants, ouvrez vos cadeaux!» Ces derniers avaient peut-être le défaut tragique de n’être point encore électroniques, mais, quarante ans après, j’en conserve encore: «Le Lotus Bleu», «Le Temple du Soleil», «Tintin au Tibet», le Quintette pour clarinette de Mozart sur vinyle.

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Sur ces vieux agendas muraux à guichets-surprise apparaissaient aussi des figures de la Crèche traditionnelle, qui ont peu à peu disparu. Elles n’étaient pas strictement bibliques ou testamentaires, mais rayonnaient de leur origine païenne ou apocryphe: quelques jours avant la fresque ultime réunissant l'Enfant sauveur, la maman de Dieu, et le demi-papa Joseph, on tombait sur un joli Cadichon aux oreilles élevées et aux yeux embrumés. Et sur un bovidé diablement cornu, mais gentil, surnommé Monsieur le Bœuf. Les précédaient une kyrielle de menus personnages de composition provençale, et en plâtre peinturluré. Donc des santons.

Cette bimbeloterie de Noël met en scène annuellement, tant dans les échoppes du Midi de la France que dans les marchés de Noël romands, les bergers de l'Evangile, les Rois mages. On y recense aussi le Meunier, l'ange Bouffareou, le Pistachier - de nature si peureuse que la tradition le fait tomber dans un puits. Il y a aussi Jiget, qui est bègue, le Boumian, qui est rouge de manteau mais coiffé d'un chapeau noir; il y a la Fileuse, la Porteuse d'eau, le sempiternel Rémouleur, la Poissonnière, le Tambourinaire.

Ma figurine préférée est le petit benêt qui élève ses mains menues mais éployées en direction des nuages. L’une d’elles tient une lanterne. Revoilà le Ravi, que j’ai souvent salué dans mes chroniques car je rêve de lui ressembler. «C'est le santon qui doit être le plus expressif de la Crèche, disent les spécialistes de la santonnerie. Le Ravi a le bonnet de nuit sur la tête; il est à une fenêtre, et il a les bras levés vers le ciel. Il est un peu simplet.»

 

Résumons, le Ravi incarne l'idiot des hameaux de Provence, mais aussi l’«imbécile» que nous côtoyions parfois ici, en nos quartiers urbains. L'imbécile est une espèce de saint. Etymologiquement, il est «sans bacille», donc sans bâton: un individu désarmé. Un vulnérable. Quoi de plus noble qu'un vulnérable?

 

En Valais, il y a plusieurs décennies, on l'appelait le «crétin», à cause de son goitre, pour sa façon maladroite de parler, de remplir sa déclaration d'impôts, ou de rapporter trop lentement les boilles de lait des bourgeois de sa commune à la laiterie de la Grand-rue.

Son cas a même intéressé Voltaire- un petit article du Dictionnaire philosophique lui est consacré…

Or, ce crétin-là était aimé et protégé par la communauté qui l'entourait.

«Crétin des Alpes», qui est une des insultes favorites du capitaine Haddock, provient itou du latin. Mais du bas latin. Du latin des Gaules: ça voulait dire alors «chrétien», rien de plus. Donc un être digne d'être aimé. Quel honneur!

A lever mes bras vers les nuages argentés de ce premier jour de décembre, j'ai le plaisir d'être moi aussi un imbécile, un idiot, un désarmé, un petit santon de plâtre coloré, un ravi! J’éprouve l’émotion suprême de m'insérer dans une des cases de l'Avent. J'aimerais être une qui suivrat l'Ane gris et précéderait Monsieur le Bœuf. Je sais, c'est prétentieux. Mais entre ces deux gaillards-là, il doit faire bon chaud en ces temps de rhume.  

26/11/2008

Comment Laverrière a conquis Mon-Repos

 

 

 

Il y a cent ans, dans un mémorandum daté du 16 octobre 1908, le président du Tribunal fédéral réclamait aux conseillers fédéraux un agrandissement du siège de la juridiction suprême de la Suisse, qui était alors l’actuel Tribunal de district de Montbenon. Voire la construction d’un nouveau bâtiment, sur la magnifique esplanade. La demande était justifiée: un an après l’unification du droit civil, les juges étaient surchargés de travail et les locaux du palais édifié par Benjamin Recordon en 1886 exigus. Elle était délicate, car cette butte en surplomb était trop chère au cœur des Lausannois – pour leurs réunions populaires, leurs fêtes de gymnastique. L’«enlaidir» encore était une gageure, car déjà trente-trois ans auparavant, en 1875, ils s’étaient insurgés contre l’implantation du Tribunal fédéral sur ce site au point que Berne menaça de porter son choix sur une autre des six villes qui s’étaient proposées pour l’héberger…

Entre-temps, les magistrats avaient exploré d’autres quartiers de ce qu’était Lausanne au début du XXe siècle: déjà une cité, mais avec de beaux reliefs champêtres. Ils jetèrent leur dévolu sur le domaine calme et patricien de Mon-Repos, acquis au mitan du XVIIIe siècle par le marquis de Langallerie (protecteur de Voltaire), repris en 1817 par le banquier Vincent Perdonnet. Après moult négociations entre autorités fédérales, cantonales et la Ville de Lausanne, celle-ci le racheta en 1910 pour en céder une parcelle septentrionale de 17 500 m2 à la Confédération – en contrepartie du palais de Montbenon, qui allait abriter le Tribunal cantonal jusqu’en 1987.

La partie sud, avec sa maison de maître, ses communs et jardins à l’anglaise, fut réservée aux loisirs des autochtones. C’est le parc de Mon-Repos que nous connaissons, avec sa fameuse volière.

En 1910, le projet d’un nouveau TF dans cet écrin de verdure est accueilli avec enthousiasme, car il promet une extension de la ville à l’Est et des embellissements urbains. Mais le Conseil fédéral attend 1913 avant de lancer un concours d’architecture. Six projets sur 82 sont retenus, dont celui d’Alphonse Laverrière (1872-1954), déjà attelé à la construction de la gare centrale de Lausanne. Nommé Sub lege libertas, son projet pour le nouveau TF est pourtant éliminé au motif d’«un cube tout à fait inadmissible». Mais on lui trouve un réel talent pour la composition des façades, pour l’aménagement des voies d’accès, et l’on finit par l’associer aux vainqueurs du concours, les Neuchâtelois Louis-Ernest Prince et Jean Béguin.

Pour Laverrière, c’est un retour inattendu à un académisme qu’il avait répudié. La monographie que lui a consacrée Pierre Frey* met en lumière sa force de caractère, et sa critique sévère, visionnaire, des mentalités routinières. «Le jury, écrit-il, comme s’il s’agissait d’un travail scolaire, recherche tout d’abord les solutions, les partis, puis il s’arrête à ce qu’il considère comme le meilleur «parti» et il arrive souvent que ce meilleur parti soit une image très poussée qui compte plus pour lui que la valeur générale du projet.»

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Le chantier du TF démarre en 1922 pour ne s’achever qu’en 1927, ralenti qu’il est par des travaux d’assèchement et de consolidation du terrain, ainsi que par la Première Guerre mondiale et ses retombées économiques. En Suisse comme ailleurs, les prix à la consommation augmentent de plus de 120%, ceux de la construction itou. Alphonse Laverrière respectera, comme ses collègues, les consignes expresses du Conseil fédéral, qui récusent toute «recherche de luxe», souhaitent une «simplicité de style», mais également une dignité qui exprime la «haute destination d’un édifice national». Il en résultera cette façade dépouillée, en retrait au-dessus des quartiers Mousquines et Florimont. Elle ressemble étrangement à celle de la Supreme Court de Washington, bâtie en 1929.

A l’intérieur, la patte de Laverrière l’emporte sur le style des deux autres: il impose ses propres artistes pour la décoration des trois salles d’audience, quitte à croiser le fer avec la commission fédérale des beaux-arts. Il choisit les matériaux: grès d’Argovie, granit du Tessin, pierre jaune de Neuchâtel, pierre noire de Saint-Triphon, marbres du Valais et d’Italie. Il tarabiscote sans scrupule l’esthétique classique générale d’éléments Art nouveau qui peuvent choquer. Il mignote le moindre motif des ferronneries, des plafonds et des parquets. Il dessine lui-même les chaises, les tables, les lustres. Il fignolera jusqu’à la forme des encriers, toujours en usage…

*Alphonse Laverrière, parcours dans les archives d’un architecte. ACM/EPFL, 1999, 280 p.

Le TF en quelques dates

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1874. La Constitution fédérale institue pour la première fois un Tribunal fédéral permanent. Pour l’accueillir, six villes sont en lice. Le choix est porté sur Lausanne.

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1875. Le premier TF siège dans un modeste casino, actuellement démoli, qui dressait son fronton à colonnades au sud de Saint-François.

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1886. Il siège durant 40 ans dans le palais de Montbenon, construit par Benjamin Recordon.

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1927. Il s’installe à Mon-Repos. Les plans d’alors prévoient des aires d’extension qui seront respectées en 2000, lors d’une adjonction de deux ailes à l’arrière du bâtiment.

09:21 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

22/11/2008

Déjà les menus de fin d’année…

  

 

 

Novembre ne s’est pas encore achevé que d’aucuns se soucient déjà de leurs réveillons de Noël et du Nouvel An. Y manger la même chose que l’an passé serait une faute de tact.

Cela dit, il ne faut pas que cette préoccupation les aigrisse. Sans bonne humeur, point d'appétit. Qu’on me pardonne ce dicton éculé, mais les plus grands gastrosophes lui donnent raison: l’heure venue, le caviar de Sterlet moscovite prendra une arrière-saveur d'encre de calamar. La dinde deviendra plus sotte que jamais, et coriace. Le soufflet à la cerise s'affaissera, la maîtresse de maison sera humiliée. Du coup, son mari éprouvera des constrictions épigastriques.

. En attendant, les traiteurs rehaussent à l’envi les attraits de leur vitrine; ils en font un paysage exotique peuplé d'araignées de mer, d'oursins, d'anguilles québécoises, d'algues tentaculaires et même de chapons de Bresse, dont la présence désassortit sensiblement le décor général.

De leur côté, les plus hautes toques de Suisse romande proposent, dans les magazines, des menus de fête qui font tourner la tête aux épouses de directeurs de fabriques d'ascenseurs ou de marchands d'hélicoptères. On y accorde autant d'importance à l'apparat, aux orchidées blanches, aux faveurs en satin lila enrubannant les bouts des cuisses des ortolans, qu'à l'envoûtement en bouche que ces fines chairs sont censées apporter.

. Ce ne sont chanterelles d'automne, cèpes et trompettes de la mort; coquilles Saint-Jacques - le saumon est devenu trop vulgaire, trop «peuple». Parallèlement, on se fait un honneur de sauvegarder un vocabulaire extrêmement français pour désigner les modes de cuisson et les apprêts.

Sachons, que Joinville ne désigne pas seulement l'historiographe du roi saint Louis au temps des Croisades, mais une garniture à base de crevettes et de champignons cuits liées au beurre d'écrevisse, avec lames de truffes. Que Colbert, le grand ministre de Louis XIV, retrouve son nom dans une préparation elle aussi à base de beurre, mais cette fois enrichie de jus de viande rouge, de persil et d'estragon hachés. Windsor est plus qu'une famille royale d'Angleterre: c'est une salade. Elle contient du céleri, des truffes, du blanc de volaille, de la «langue écarlate» (extraite de quelle gueule ou museau? je n'en sais fichtre rien), plus de la mayonnaise relevée de Derby-sauce... Enfin, la Tosca, c'est presque un opéra dans une jatte ample en porcelaine: julienne de carotte et quenelles de pintade arrangée au tapioca. Ajoutez de l'huile, du vinaigre et de l'essence d'anchois à volonté!

. Mais je reviens à la dinde, et à l'air dépité qu'elle doit montrer à présent - surtout de profil - depuis que ce prétentiard de poulet fermier la supplante dans les menus huppés de fin d'année. Elle en devient d'autant plus hautaine, fessue et méchante en physiognomonie (ses bajoues sont grumelées de sang) qu'elle vient d'Amérique puritaine. Depuis que nos fermiers lui ont rogné les ailes, elle court, elle caquète, elle médit telle une belle-mère, mais elle ne vole pas.

Son frérot, le dindon de basse-cour vole un tantinet. Disons qu'il se contente de sauts de puce. De trajets ridicules, du genre New York – Baltimore retour, ou Cointrin-Kloten - Kloten-Cointrin. Son arrière-cousin, le dindon grec a davantage de vigueur: par quelques coups d'ailes, il arrive à se jucher au cœur des branches d'un olivier. Leur aïeux, toujours en vie, sont nettement plus puissants, libres et sauvages. Leurs envols donnent le vertige. Et ils sont magnifiques à regarder quand ils se pavanent dans les sablières. A regarder, pas à manger, car hélas ces mâles dindonniers sont absolument incomestibles. Trop vieux? Non trop musclés, pas assez juteux, trop libres et heureux.

. Leurs parentes sédentaires et européanisées ont plus de chair tendre à offrir. Elles s'accommodent généralement mieux aux farces traditionnelles (à base de choux et de noix, de marrons et hachis de viande), qui confèrent à Noël tout son esprit sacré.

Quant à moi, je me prépare à des réveillons particuliers qui n'affrianderont personne. Le 24 décembre, au soir, j'irai en gare d'Olten. Il y fera très froid. Il n'y neigera même pas, il pleuvinera, ce qui est nettement plus triste.

. En entrée de mon souper de fête, je mangerai un croissant au jambon acheté au snack. Le plat de résistance, du Buffet 2e classe, se composera de deux saucisses de Vienne avec moutarde mi-forte. Une bière-bibine les arrosera. Au dessert, il y aura deux mandarines et une branche de chocolat à huitante centimes. Je les mangerai dehors, dans le vent et la bruine. En déambulant en touriste maladroit sur le vieux pont en bois. Mais je contemplerai les eaux turquoise de l'Aar, et mon émerveillement achèvera de me rassasier.