10/12/2008

Denis de Rougemont chez les nazis

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1938. C’est la date de parution chez Gallimard, à Paris, d’un livre qui n’a plus été réédité. Le sera-t-il l’an prochain, à l’occasion du septantenaire du déclenchement de la IIe Guerre mondiale? Journal d’Allemagne, de l’écrivain romand Denis de Rougemont (1906-1985), est un recueil de notes circonstanciées qui ausculte avec une justesse visionnaire le climat de peste brune qui régnait déjà outre-Rhin, quand pour beaucoup d’Européens avisés elle n’était qu’une fièvre passagère. Parmi eux le premier ministre britannique Neville Chamberlain: «M. Hitler est par nature artiste et non politique et, une fois réglée la question de la Pologne, il se propose de finir ses jours en artiste et non en faiseur de guerre.» (août 1938.  Cinq ans plutôt, Georges Simenon, alors globe-trotter et filandier de récits plus vrais que vrais, avait croisé le nouveau guide des Allemands dans un ascenseur berlinois: «Il  les a remis dans le rang. Il va les astiquer, leur redresser la tête, les mettre à neuf du haut en bas…»

 

Loin de comprendre cette admiration, mais sans préjugés exagérés, Rougemont avait 29 ans lorsqu’en octobre 1935, il obtint un poste de lecteur au séminaire de langues romanes de l’Université de Francfort. Ce fils de pasteur neuchâtelois débarquait de Paris, où une maison d’édition qu’il avait fondée venait de faire faillite. Dès le premier jour, il ouvrit grand ses yeux mais aussi sa toute conscience de philosophe: « S’ils sont dans le vrai, il est urgent de le dire, et de me dédire. Et s’ils se trompent, je saurai mieux pourquoi. De toutes façons, vivre à l’époque d’Hitler, et n’aller point l’entendre et voir, quand une nuit de chemin de fer y suffirait, c’est se priver de certains rudiments de toute compréhension de notre temps.»

 

 

Les nazis étaient au pouvoir depuis 18 mois, mais déjà tous les individus saluaient en tendant le bras. Y compris la quarantaine d’étudiants (des férus de Gide, de Giraudoux) auxquels il enseignera jusqu’au printemps 1936.

 

D’emblée il s’effare des défilés dans sa rue: «Je comprenais à peine le sens des phrases brèves, clamées à pleine voix, entrecoupées de pas rythmés. Un voisin me les répète entre les dents: il est question de «notre force » et de drapeaux qu’il faut teindre dans le sang des juifs.» L’Helvète fait le candide: «Ces types se préparent à la guerre?» On lui répond : « De tous temps, les Allemands ont aimé la marche et le chant par groupes. Ainsi, tenez, les Suisses se passionnent pour le tir au fusil. Vous n’irez pas leur reprocher d’être un danger pour leurs voisins? »

 

 

Le 11 mars 1936, Rougemont voit enfin apparaître le Führer devant quarante mille bras levés ; des femmes s’évanouissent, on joue le Horst Wessel Lied.  «Cela ne peut se comprendre que par un frisson et un battement de cœur – cependant que l’esprit demeure lucide. C’est cela qu’on doit appeler l’horreur sacrée. La grande cérémonie sacrale d’une religion dont je ne suis pas. Je suis seul et ils sont tous ensemble.»

 

 

Il assimilera le nazisme au jacobinisme de 1793, à cette dictature au nom du peuple qui engendra la Terreur en réprimant toute libre expression, en exaltant le culte de la nation, en divinisant  et abrutissant les masses. Mais «Robespierre n’a pas réussi, il a posé les principes dans l’abstrait. Il fallait le génie prussien pour organiser cette affaire, et pour qu’elle devienne rentable». Puis, s’adressant à la France de Daladier: « Il est clair que la menace de guerre se confond actuellement avec le fait totalitaire. C’est pourquoi, préparer la paix, c’est préparer d’abord l’instauration d’un régime à base fédérale. Et qui prendrait l’initiative, sinon le pays qui a pu faire avant tous l’expérience d’un centralisme dont les caricatures brutales, artificielles, épouvantent le modèle lui-même? Fédéralisme: dernière chance de la paix!» Le fédéralisme mais aussi reconstruction de l’individu, de la personne humaine bafouée et humiliée.

 

 

Quand la guerre éclate, la Suisse rappelle Rougemont sous les drapeaux. Avec d’autres éclairés, il  rédige en 1940 un Manifeste de résistance à Hitler et adhère à une Ligue du Gothard qui fustige la «neutralité complaisante» de la Confédération vis-à-vis des forces de l’Axe. Indésirable, il est «envoyé en mission de conférences» aux Etats-Unis. Dès son retour en 1947, il ravive son militantisme en faveur d’un fédéralisme européen structuré à partir des régions. Son combat fructueux sera, entre autres, à l’origine de la création en 1954 du Cern, à Meyrin, le laboratoire pour la physique des particules qui géographiquement se trouve à cheval entre la Suisse et l’Union européenne.

 

 

Journal d’Allemagne, Gallimard, novembre 1938, 94 p.

 

 

Cet article a paru dans 24 heures le samedi 6 décembre.

 

 

 

 

09:37 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Oui, Rougemont était un grand homme. Pour penser la région transfrontalière, on peut aussi se souvenir de la manière dont il définissait la vie associative : tout est perdu, quand on pense à ce que l'autre pourrait faire ; la vie associative ne fonctionne que quand chacun se demande ce que lui peut faire. Mon article du jour évoque justement cette question, à propos des transports en commun transfrontaliers. Je suis un peu perplexe, devant les reproches que notamment à Genève on peut faire contre les Français en général et les Savoyards en particulier, lorsqu'ils ne font pas ceci ou cela.

Écrit par : R.M. | 10/12/2008

"« Il est clair que la menace de guerre se confond actuellement avec le fait totalitaire. C’est pourquoi, préparer la paix, c’est préparer d’abord l’instauration d’un régime à base fédérale. Et qui prendrait l’initiative, sinon le pays qui a pu faire avant tous l’expérience d’un centralisme dont les caricatures brutales, artificielles, épouvantent le modèle lui-même? Fédéralisme: dernière chance de la paix!»

Cette déclaration montre bien les limites de l'intellectuel : il n'avait pas compris que le jacobinisme est un pur produit de l'identité française, tel que des siècles, voire des millénaires d'histoire, l'ont façonnée.

Il n'avait manifestement pas compris non plus que les institutions qui conviennent à un peuple ne conviennent pas forcément à un autre peuple, fut-il un proche voisin...

Écrit par : Scipion | 10/12/2008

"institutions qui conviennent à un peuple"
Existe-t-il un peuple suisse ou une confédération de divers peuples ? Si c'est la première proposition qui est juste, pourquoi par exemple jamais une entreprise, un bureau d'ingénieurs, d'architecture, etc.. n'obtient un mandat dans le pays des Valaisans s'il n'est pas d'origine valaisanne ???
Traduisons donc par "institutions qui conviennent à une confédération de divers peuples"...

Écrit par : Géo | 10/12/2008

Bravo de nous rappeler le souvenir de Denis de Rougemont, grand penseur Européen, grand écrivain Suisse et son "Journal d’Allemagne".

Par les temps actuels, on serait bien inspiré de lire ou de relire l'oeuvre de Denis de Rougemont, surtout parmi les milieux politiques. Ses réflexions sur la construction européenne sont saisissantes d'actualité. Ainsi sa "Lettre ouverte aux Européens" est trop méconnue, même, et surtout dans son propre pays. Saura-t-il inspirer nos politiciens Suisses à l'heure où un Ueli Maurer accède au Conseil fédéral ?...
On peut rêver ...

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 10/12/2008

"Existe-t-il un peuple suisse ou une confédération de divers peuples ?"

Les deux, puisque l'identité cantonale constitue un élément essentiel de l'identité nationale. En France, on est Français breton, ou alsacien, ou franc-comtois. En Suisse, on est Suisse PARCE QUE Valaisan, Neuchâtelois ou Appenzellois.

En Belgique, en revanche, on est Flamand ou Wallon et c'est tout, puisque l'identité nationale n'existe pas. Cette absence explique pourquoi la Belgique ne fonctionnera jamais... Malgré les conseils de Micheline Calmy-Rey, qui s'est fendue, là-bas, de quelques réflexions bien senties.

Comme elle ne sait pas pourquoi la Suisse "marche" tandis que la Belgique pas, ses conseils sont tombés à côté de la plaque... A moins qu'elle le sache et qu'elle n'ait pas osé dire à ses hôtes de laisser tomber, vu que c'est ce qu'ils auraient de mieux à faire...

Écrit par : Scipion | 11/12/2008

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