14/12/2008

Parures de coquettes aux couleurs de l’hiver

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Pour se prémunir contre le froid, nos aïeux les plus lointains se contentaient d'une peau de loup, ou d'ancêtre de loup, ou encore d'une peau de cerf à bois spatulés - mais ça se discute. Aujourd'hui, ils seraient affreusement houspillés par les ennemis de porteurs de fourrures. Même des femmes se déclarent prêtes à marcher «plutôt nues» sur les quais d'Ouchy en décembre, tant la préservation des derniers animaux à poils leur semble primordiale.

 

Mais elles redoutent quand même les morsures de la bise, et toute pelisse ocellée continue de les subjuguer à travers les vitrines: du coup elles ont trouvé une solution intermédiaire qui ménage, si j'ose dire, et la bête vivante et le bon goût féminin. J'ai nommé la jupe en laine mohair imitation panthère.

 

Rassurons-nous, ce n'est que du faux fauve qui entoure leurs hanches quand elles arpentent à petits pas inquiets le pavé escarpé de la rue de Bourg. Si vous marchez derrière elles, vous jurerez un défilé de léopardes du Cirque Knie, à l'instant de la parade. Il ne leur manque qu'une queue longue, effilée, dont les oscillations régulières leur assureraient un bon équilibre sur la venelle trop pentue.

 

Si elles sont moins riches, elles troquent le mohair contre la viscose, qui est un tissu plus moins onéreux, le résultat d'une solution colloïdale de cellulose et de soude. Un vent noir, à la fois polisson et cruel, s'y engouffre, pour faire claquer le modeste vêtement tel un drapeau de guerre. Elles se voulaient seulement coquettes, un chouia aguichantes, les voilà prisonnières d'un uniforme - car à force de suivre la mode des magazines, de se ressembler, elles finissent, malgré elles certainement, par constituer une troupe d'armée. «En vous voyant sous l'habit militaire, j'ai deviné que vous étiez soldat», écrivit au début du siècle passé un certain Nicolas Brazier, dont on ne sait rien, sinon qu'il devait être d'une perspicacité époustouflante.

 

Pour le reste, dès que l'hiver approche, les dames les plus préoccupées par l' élégance vestimentaire ne s'habillent que de couleurs grises ou noires ou beiges ou brunes. Leurs pulls en jersey sont jaune potiron, jaune cognac; leurs collants rappellent la teinte de la feuille d'érable morte, noyée dans une flaque de pluie et qu'une lourde semelle de ramoneur a écrasée.

 

Elles s'évertuent à ressembler aux fleurs les plus ordinaires de la saison, aux chrysanthèmes. Sinon, elles imitent aussi les fruits: la poire conférence, qui est verdâtre, oblongue, telle une institutrice vaudoise. Le pruneau sec, la banane flambée, que sais-je? la mousse de gingembre.

 

En remontant un peu dans le temps, je suis tombé sur des magazines des années trente, qui prouvent que vos grands-mères s'habillaient pour l'hiver avec des teintes plus tristes encore. Ce ne furent que manteaux en reps, toujours cintrés, avec col haut, ou jaquettes droites, avec double rangée de boutons et col à revers. Les étoffes étaient taillées bien sûr dans les coloris les plus sombres, les plus maussades. «Le temps est au gris, donc soyons grises», méditaient-elles déjà.

 

La théorie vaut toujours: puisque la nièce d'une de mes voisines a eu l'outrecuidance d'entrer en classe, au Gymnase d'Yverdon, en une robe bleue fleur de lin, et des boucles d'oreille roses scintillant à ses joues fines, elle a été éjectée dare-dare par ses meilleures copines: non, on ne trahit pas les couleurs de la saison!

 

Au début de cette chronique, j'ai évoqué des ancêtres échevelés, et vêtus de peau de bête à la Caïn. Le moment est venu de célébrer les hommes du début du XXe siècle, les dames aussi, qui s'accoutraient sans honte à la mode hirsute de cette époque charnière. Si l'on y était riche et femme, on portait des manches à gigot, des robes victoriennes tombant jusqu'aux chevilles, plus des cheveux tirés en chignon; des chapeaux en forme de champignon noir et vénéneux, d' éteignoirs d' église.

 

Pour les hommes de cette étape-là, qui virent un siècle puissant tourner ses talons, les effets furent plus désastreux. La plupart avaient été photographiés dès leur petite enfance sous l'apparence de fillettes: chevelures longues et bouclées, robettes blanches à collerette, jupons festonnés, etc. Ces angelots ont grandi: les voici devenus camionneurs barbus, ferblantiers à avant-bras poilus, sapeurs-pompiers à cheveu dru et sauvage.

 

Je conclurai cette chronique par un poème méconnu d'Eugène Rambert sur L'habit du poète. Entendez le «broussetou» des vignerons vaudois, qu'il avait été condamné à porter au mitan du XIXe siècle: «Ce tricot roux et brun, fait selon la coutume. Rien qu' à considérer sa laine nuancée, l'image du pays flotte dans ma pensée.»

 

 

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