17/12/2008

Le duel d'Othon de Grandson

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1397. 

Le 7 août de cette année-là, la petite cité de Bourg-en-Bresse, en France voisine, est le théâtre d’un duel judiciaire retentissant. En présence du suzerain, le nouveau comte Amédée VIII de Savoie, des représentants de sa noblesse mais aussi de ses sujets vaudois, on assiste à la mise à mort (probablement organisée) d’un personnage de belle stature: Otton III de Grandson (1340-1397), un chevalier-poète de haut lignage. Il sera vaincu par un nobliau de moindre envergure, et désargenté, de la Broye fribourgeoise, Gérard d’Estavayer.

 

Othon III est l’arrière-petit-neveu d’Othon Ier de Grandson, le héros des croisades dont le gisant se trouve dans le chœur de la cathédrale de Lausanne. A la fin du XIVe siècle, il en est le digne héritier : il fut brillant capitaine au service des rois d’Angleterre durant la guerre de Cent Ans. Propriétaire de plusieurs châteaux et domaines vaudois, il y a peu vécu, fréquentant surtout les grandes cours d’Europe: ses ballades et complaintes à fibre élégiaque sont remarquées par Chaucer, l’auteur des Contes de Canterbury, et par la piquante franco-vénitienne Christine de Pisan. Il serait même l’inventeur de la Saint-Valentin, fête des amoureux! Voici les vers qu’il composa pour le cérémonial (graphie d’époque):

 

«Je vous choisy, noble loyal amour, (...), Je vous choisy, gracieuse doulçour, Je vous choisy de cuer entier et vray, Je vous choisy par tele convenance que nulle autre jamaiz ne choisiray.»

 

 

Après ses campagnes anglaises, Othon III se rapproche de ses terres romandes et d’Amédée VII de Savoie, le très populaire Comte rouge, dont il est le vassal. Il devient son ami et son conseiller. Mais il est resté trop longtemps à l’étranger pour comprendre qu’il fait des jaloux – tant par ses richesses de famille que par sa nouvelle influence – et que des alliances locales se sont contractées contre lui. Après une chute de cheval en 1391, son protecteur meurt d’une maladie probablement tétanique mais que l’on attribue à un empoisonnement. Les soupçons se portent surtout sur Othon. En 1393 un procès conclut à sa culpabilité. Tous ses biens sont confisqués. Il fuit en Bourgogne, puis à Londres, chez le roi Richard II. C’est durant cet exil que notre Vaudois , disciple de Guillaume de Machaut, sera le plus productif sur le plan littéraire, s’inscrivant dans la tradition courtoise et l’exaltation des tourments amoureux. Son Livre de Messire Ode est homologué par le Larousse.

 

Un peu étourdiment, il revient au pays en cette fatidique année 1397, afin de faire réviser son procès et récupérer ses seigneuries. Celles-ci ont été confiées provisoirement à des baronnets autochtones, bien décidés à les conserver. Des instances supérieures et secrètes les y encouragent.

 

Gérard d’Estayayer, qui convoite particulièrement les biens domaniaux de Grandcour, est le plus enragé d’entre eux. La plupart des historiens le décrivent surtout comme un fourbe, un tendeur de pièges. Et son défi au comte qui veut plaider ouvertement son innocence en est un: profitant d’une particularité encore en vigueur à la fin du XIVe siècle, le duel judiciaire, le Sire Estavayer le convie à l’antique et médiéval jugement de Dieu par les armes – épée, hache ou pertuisane*. Même si l’accusé pourrait se blanchir par des preuves dans un procès en tribunal, sa défaite dans l’arène prouvera qu’il est un coupable. Or Estavayer a une vingtaine d’année, Grandson cinquante-sept.

 

Claude Berguerand, qui vient de signer une analyse exhaustive de ce duel de Bourg-en-Bresse*, a le mérite d’y inventorier celles qui l’ont précédée, et qui sont innombrables. Son ouvrage ne cherche pas à démasquer les véritables coupables de la mort agencée d’Othon III - des tireurs de ficelles liés aux Valois, aux Bourbons, aux Bourgogne, aux Savoie? Sinon une ligue acariâtre de petits propriétaires terriens vaudois, qui ne supportaient pas déjà qu’un des leurs les dépassent d’une tête, tout prince qu’il fût…

 

L’auteur décortique ce fait divers dans son contexte historique, soulignant que ses retombées politiques l’emportèrent sur les considérations juridiques: il fut la cause de la disparition d’une des plus anciennes et puissantes familles du Pays de Vaud.

 

 

Avant de revenir au bercail, inconscient tel un mouton qui va à l’abattoir, le poète Othon écrivit ces vers prémonitoires, mais trop optimistes :

 

 

«Genz ennuyeux et commun trop puissant,

 

M’ont eforcé, du mien déshérité (…)

 

Mais, se Dieu plaist, j’en seray deffendant,

 

Prest de venir à l’épreuve certainne.»

 

 

 

(*) Le duel d’Othon de Grandson. Cahiers lausannois d’histoire médiévale. 244 pages. Selon M. , les pertuisanes…..

 

 

 

 

 

09:17 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Il me semble qu'Estavayer, à cette époque, faisait partie des Etats de Vaud, et que la seigneurie s'est rattachée à Fribourg de la même façon que la Gruyère, pour rester catholique.

Pour Bourg-en-Bresse, c'était alors une cité importante du comté de Savoie, une ville de magistrats, où il y avait un Parlement, notamment depuis qu'on avait donné le comté de Bresse à un frère du comte de Savoie, Philippe de Bresse, devenu duc sous le nom de Philippe II, ensuite. La tradition des magistrats de Bourg ne s'est pas perdue, puisque l'uhn des premiers grands présidents du Sénat de Savoie, Antoine Favre, en était issu ; or, il s'agit du père de Vaugelas, le grammairien. Bourg était alors un centre culturel important. Cela explique que dès le XIVe siècle, la question juridique se soit réglée à Bourg.

L'écrivain savoyard Jacques Replat, dans les années 1840, a écrit un roman gothique, dans la veine de Walter Scott, et parsemé de magie et d'êtres fantastiques tapis dans l'arrière-plan, sur la mort du Comte Rouge et le duel qui s'en est suivi entre Othon et Gérard. Lui aussi dit que Gérard était fourbe et cruel. Le roman se termine par son châtiment spirituel : il erre dans une forêt dont il ne peut plus sortir, ensorcelé par le diable. Les éditions Le Tour ont pour projet de rééditer ce roman, après avoir édité le précédent de Jacques Replat, sur la guerre entre le comte de Savoie (qui sioégait alors à Saint-Jean-de-Maurienne) et le seigneur de Tarentaise, "Le Siège de Briançon".

Écrit par : R.M. | 17/12/2008

Henri-Charles Tauxe a traité le sujet dans l'une des dernières grandes pièces écrites pour le théâtre du Jorat où elle fut jouée à la fin des années septante. Elle a été publiée aux éditions L'Âge d'Homme.
Avec mon chaleureux salut,
Pierre Louis

Écrit par : Pierre Louis Péclat | 18/12/2008

Très belle image, de surcroît !

Écrit par : Une Ville Un Poème | 18/12/2008

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