21/12/2008

Noël dans les traboules lyonnaises

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Il y a une semaine, dans mon portrait de Brigitte Romanens - qui dirige à Yverdon-les-Bains le Théâtre de l’Echandole -  j’évoquais son enfance à Villeurbanne et ses souvenirs inextinguibles de la Fête des Lumières que les Lyonnais célèbrent chaque 8 décembre depuis cent cinquante six ans. Les premières fenêtres s’éclairent  de bougies à dix-huit heures précises, et à vingt la ville entière est illuminée par des diodes polychromes: de la place des Terreaux à celle du Griffon, ou de la statue de Louis XIV à Bellecour jusqu’à la poupe monumentale de la basilique de Fourvière, qui se met à ressembler à un vaisseau spatial romano-byzantin…

 

Ces réjouissances de fin d’année sont atypiques, puisqu’elles surviennent deux semaines avant Noël. Elles sont derrière nous, mais cela ne me retiendra pas de m’embarquer jeudi pour la gare de Perrache, avec la vive intention de déguster un demi-poulet fermier bien rôti et juteux sur  les quais de la Saône, debout et dans le froid, parmi les maraîchers du Beaujolais, les accordéonistes amateurs des Balkans et les badauds.

 

A l’exemple de la plupart des Suisses romands, je suis un amoureux de la France. Mais rares sont mes compatriotes qui, comme moi, respirent plus le bonheur à Lyon qu'à Paris. Paris est une ville tentaculaire, majestueuse. Sous Napoléon III, le préfet-baron Haussmann l'avait embellie et assainie en créant de vastes jardins, et en ouvrant des boulevards rectilignes.

 

Entre un Rhône vert jade et une Saône jaune ambré, le Vieux-Lyon a su, lui, conserver de son mystère antique puis médiéval, et de ses apparats Renaissance puis Grand Siècle, une puissante atmosphère de chenit, comme on dit en terre vaudoise. C'est un capharnaüm qui flamboie quand il fait soleil et qui mène au rêve baudelairien quand ça pleut. En cette capitale vieillie, le génie de l'histoire va directement au cœur.

 

L'adverbe directement est peu approprié, car justement Lyon est une ville entortillée: ses rues sont courbes, pentues, en zigzag. Ses baraques s'enchevêtrent en hauteur, comme dans les prisons fantastiques dessinées par Piranèse.

 

Dans les venelles du quartier Saint-Jean, par exemple, ou de la Croix-Rousse, il souffle un vent ensorcelé, un peu noir, vaguement indigo. Même par beau temps. On n'y sent pas la fumée industrielle de Gdansk ou Birmingham, mais un fumet de viandes variées, de saucissons compliqués et savoureux appelés étrangement «rosettes» ou même «jésus».

 

Le soufre des sorciers est aussi dans l'air. Car Lyon, à l'instar de Prague, la patrie du Golem et des magiciens juifs, est un creuset de mysticisme obscur de méditations ésotériques. Les écritures «prophétiques» de Nostradamus, l'astrologue du XVIe siècle qui revient en odeur ­ si j'ose dire ­ de sainteté, y ont été régulièrement éditées.

 

Le chimiste-guérisseur Nizier Philippe, alias Philippe de Lyon (1849-1905) aurait sauvé entre les deux fleuves confluents des enfants condamnés à des souffrances impitoyables. Soit par une parole seule, ou par des prières chrétiennes, ou encore en faisant promettre à leurs mamans de renoncer à jamais à la médisance, à la calomnie... Philippe exhorta surtout ces dames à vénérer le Jésus ­ non, pas celui de la charcuterie artisanale du pays, en forme de bébé emmailloté conçu pour la crèche de Noël. Mais Notre Seigneur Bien-Aimé, tout simplement.

 

Pourquoi tellement aimer Lyon et les Lyonnais (les «Gones», c'est leur sobriquet) quand on est enfant de Lausanne? A cause d'une pierre monumentale, et d'eaux amples et vertigineuses qui font la mémoire du monde. A la Croix-Rousse, il suffit de gravir un haut caillou pour reconnaître, en clignant les paupières et si le ciel est sans nuages, le Mont-Blanc en personne. Donc la lumière du lac Léman...

 

Puis à Lyon, il y a un fleuve vert qui déferle depuis un glacier lui aussi helvète: c'est le Rhône charriant entre la Péninsule et les Brotteaux, des alluvions de toute espèce: flore alpestre, faune en détresse, capsules de bouteilles en plastique de la Migros du Bouveret. Mais surtout de la mémoire artisanale, des idées centenaires, des mots, du langage franco-provençal. De la musique ramuzienne.

 

Je reviens au charme le plus beau de Lyon. A ses traboules, dont une carte détaillée est disponible à  l'office du tourisme de la ville. Les dédales les plus pittoresques qu'on peut y explorer vont du 27, rue du Bœuf, au 54, rue Saint-Jean. Ou du 14, rue de la Bombarde au 31 de la même rue du Bœuf. On peut leur préférer, dans le quartier de Saint-Paul, la galerie de l'Hôtel Bullioud, édifiée et sculptée en 1536 par Philibert Delorme. Elle offre un bariolage fou de styles superposés.

 

Au fait, c'est quoi une traboule? L'origine du mot est latine: trans-ambulare, donc «aller au travers». Le terme s'est laissé moudre par le parler riche et sauvage de la plus vieille cité gallo-romaine de France. Il désigne un passage, souvent anguleux ou tortueux, traversant un pâté de maisons. Car au Moyen Age lyonnais, entre les quartiers de Saint-Georges et de Saint-Jean, les bâtisses s'entassaient au point d'empêcher des voies transversales, et qu'il avait fallu aménager des passages à l'intérieur des bâtiments. Ces trous de taupes devinrent très précieux pour les héros de la Résistance sous l'occupation allemande, de 1940 à 1944.

 

Depuis, à Lyon, les rues principales ont été élargies, mais nombreuses sont les traboules sauvegardées. Elles sont protégées. On s'y égare à volonté. Ce qui me ramène à une pensée de Jacques Attali, l’ancien conseiller de François Mitterrand. Elle concerne la mentalité des cybernautes d'aujourd'hui, donc aussi la nôtre, amis blogueurs.  Selon lui, l'homme n'avait cessé de progresser que d'une façon rectiligne. Maintenant il fait des ronds dans l'eau de son bocal à poissons rouges. Il crée des vertiges pour lui tout seul. Il ne fait que surfer et farfouiller. C'est un «nomade virtuel».

 

Je pense aussi au rat-taupe, qui creuse en nos jardins des carrières sinueuses et dévastatrices. Nous lui ressemblons un peu car il est hanté par une folie qui à la fois détruit et crée. Monsieur Maurice, le jardinier de ma grand-tante, à Ouicherens, veut sa peau à tout prix, mais le respecte quand même: c’est un chasseur qui respecte la vénerie.

 

Commentaires

J'ai passé quelques à m'égarer, toute seule, en gare de Lyon en attendant un train. Il me fut difficile de revenir vers la gare à temps, une attirance semblait dire: viens plus loin.

"Pourquoi tellement aimer Lyon et les Lyonnais (les «Gones», c'est leur sobriquet) quand on est enfant de Lausanne?" C'est qu'on est tous, toutes, à deux pas les uns des autres où que nous soyons.

Pour les cybernautes,je préfère le cyclique au rectiligne dans le virtuel comme dans "le temps", à moins que les deux existent parfois la main dans la main.
Merci.

Écrit par : cmj | 22/12/2008

Lyon capitale des Gaules est un canton suisse romand qui se serait égaré en terre de France, le parisien qui se moque de l'accent et de la lenteur lyonnais se moque aussi de ce sud-est un peu burgonde qui l'intrigue.
Genève a des airs de petit Paris, mais Lyon et Lausanne sont vraiment comme des soeurs.

Écrit par : a.guilleminaz | 27/12/2008

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