23/12/2008

Noël 1931 à Lausanne

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Il fait froid en décembre de cette année-là. Au large de Cudrefin, le lac de Neuchâtel a gelé. A Lausanne, qui est alors une commune de 75 000 âmes, il fait moins huit à Ouchy, moins onze à La Sallaz. On patine à Sauvabelin et sur l’étang de Sainte-Catherine. On s’emmitoufle dans des fourrures en lapin et l’on se désengourdit dans les vastes brasseries de Sain’f , autour d’une ovomaltine ou d’un vin chaud épicé. On y devise encore du passage historique de Gandhi, au début du mois; de sa maigreur protégée par un léger sari, et de son discours à la Maison du Peuple, située alors rue Caroline. Le Mahatma n’y prôna pas que les vertus du végétarisme, mais un pacifisme outrancier qui indigna les chroniqueurs de la presse bourgeoise: la Confédération devrait donner l’exemple en abolissant son armée, qui d’ailleurs «ne réussirait jamais à empêcher une invasion étrangère»…

 

Pendant ce temps, à Montbenon, un certain colonel Henri Guisan se fait acclamer par des artilleurs. La dépression économique n’entame pas l’allégresse de Noël, même si les effets de la crise de Wall Street, en octobre 1929, gangrène déjà le Vieux-Continent, la Suisse itou. Pour s’être fragilisé en s’insérant dans des affaires financières internationales, son système bancaire n’est pas aux abois. Nos banques détiennent 4 milliards de francs pour les disponibilités immédiates et 950 millions en réserve. Pourtant, la bourse de Genève s’est effondrée, l’industrie horlogère est partout à la dérive. En cet hiver, le chômage affecte 50 570 citoyens de notre pays.

 

A Lausanne, on s’apitoie sur la condition d’une cinquantaine d’entre eux: l’Etat a mis à la disposition de la Ville l’ancien pénitencier de Béthusy, à l’emplacement duquel sera construit un collège classique en1935. «Dortoir pour hommes», que ça s’appelle – le statut de «chômeuse» n’existe pas encore… Rue de l’Ale, on récolte des couvertures à bon marché «légèrement défraîchies», et sur les places enneigées se répandent les fumets de la soupe populaire.  Des ouvriers, qui n’ont pas perdu leur emploi, viennent s’y réchauffer avec leur famille. Car dans les constructions qui leur ont été attribuées il y a un an par des coopératives, il n’y a plus d’eau chaude: prévention de crise économique oblige. Pour ces indigents réfrigérés, les étrennes du Noël 1931 se résumeront à des sachets de noisettes et à quelques mandarines – à 70 centimes le kg chez Grandjean, rue Chaucrau.

 

Dans les foyers de la classe moyenne, on ne s’arme pas encore de précaution.  On se ruinerait même pour un nouvel appareil ménager: l’aspirateur portatif, maniable, électrique est l’objet de toutes les convoitises. Et ne pas être équipé d’un téléphone privé (à cinq chiffres), serait une offense à l’esprit du progrès: depuis juin, les abonnés lausannois peuvent appeler Berne par sélection numérique, sans plus recourir à l’intervention de la standardiste.

 

Au mieux, on s’offrira pour les fêtes un phonographe de chez Schwind, rue Haldimand, au prix moyen de 200 francs. En comparaison, le kilo d’endives est de 95 centimes. Sinon une radio: l’émetteur en français de Sottens est opérationnel depuis avril. A midi, les actualités sont répercutées par la voix aiguë, emphatique, et la diction délicieusement théâtrale d’un certain Marcel Suès, alias Squibbs. Un chroniqueur illuminé qui marquera plus tard l’histoire des actualités sportives en Romandie.

 

A l’intention des enfants, le Lausanne-Palace a décoré un sapin géant dans son hall, autour duquel s’organisent des matinées costumées. Leur apparaît le Bon Enfant. Une espèce de Père Noël local, aux origines mystérieuses. Il n’habiterait pas au Pôle Nord mais dans une gorge de la Covatanne, sous Sainte-Croix. Sa hotte est chargée de bonbons, de souris en chocolat, de soldats de plomb, mais aussi de verges de correction. Il y a du père fouettard en lui…

 

Au réveillon du 24, papa et maman s’offriront en amoureux un menu à 6, 60 francs à l’Hôtel des Palmiers, rue du Petit-Chêne: crème de Cherbourg, suprêmes de féras, dindonneau à la broche… Après, ils iront au bal du Théâtre Bel-Air s’amuser d’un vaudeville de Courteline. De l’autre côté de la rue s’élève déjà le gratte-ciel du Métropole. Il n’est pas encore achevé, mais après-demain, le 26, le public pourra exceptionnellement admirer le décor brun et beige de sa grande salle à 1600 places. On y projettera la version française des Frères Karamazov, un film allemand de Fedor Ozep, d’après Dostoïevski.

 

Pour Nouvel-An, les plus rupins s’offriront un voyage de quatre jours à Paris : 170 francs tout compris par personne. Soit autant de kilos d’endives…

 

 

09:40 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Bonnes fêtes, Gilbert.

Écrit par : Calu Schwab | 24/12/2008

A vous aussi, de tout coeur, cher Calu,
mes amitiés à l'Argentine!

Écrit par : Gilbert | 24/12/2008

A mon tour de vous souhaiter d'excellentes fêtes, Gilbert, sur le coup de minuit.

170fr pour un voyage de quelques jours à Paris. Cela devait être bien cher pour l'époque. Le plus étonnant, pour moi, c'est d'apprendre que les restaurants & hôtels faisaient recette le soir du 24. Je situais cela plutôt le 31 décembre. Dans certains pays, Noël était, jusqu'à une époque récente, une fête exclusivement familiale, riche en nourriture, boissons et disputes. Les plus heureux étaient tout de même les enfants, qui n'étaient pas obligés de se coucher tôt ce soir-là. Je retrouve un écho de ces pratiques dans la programmation de différentes chaînes de télévision de différents pays.

Écrit par : Inma Abbet | 25/12/2008

Bonjour !
Merci pour toutes ces infos d'époque ! :-)
Mais j'imagine que les mandarines (70ct) et les endives(95ct) étaient des produits de luxe, donc plutôt chères pour l'époque.

D'autant plus si on apprends qu'un repas gastronomique coutait 6.60CHF ! :-D

Auriez-vous des ordre d'idées de prix pour les denrées de base ?
(kg de pain, de farine, un litre de lait, ... ?)


ça m'aiderait à mieux saisir le luxe que représentait un gramophone ou un voyage à Paris ! ;-D

Merci et bonne année à vous !

David vdm

Écrit par : David | 02/01/2009

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