28/12/2008

Surprises et aléas des déménagements

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Le fameux Docteur Tissot de Lausanne, dont j’ai souvent parlé dans cette chronique, ne fustigeait pas seulement les excès de chair (entendez, si j'ose dire, le plaisir solitaire) mais aussi les excès de l'immobilité - le mot immobilisme est venu plus tard, en 1830, trente-trois ans après sa mort. Ses patients étaient exhortés à bouger le plus souvent possible; les plus nantis en carrosse, ou en cabriolet, les autres à cheval, ou pedibus cum jambis.

 

Cette deuxième leçon était observée avec autant de mauvaise volonté que la première, et cela se vérifie encore aujourd'hui chez quelques adolescents qui me sont apparentés. Pour eux, faire quinze pas dans un appartement est un supplice, en exécuter dix-neuf pour aller chercher une canette de coca à la cuisine un vrai calvaire. J'en connais même de cet âge qui sont morts pour avoir dû descendre et remonter un escalier de 40 marches, à cause d'une vulgaire affaire de dépôt de poubelles. Je leur dédie trois vers d'une chanson de Brel: «Du lit à la fenêtre, du lit au fauteuil, et puis du lit au lit.» Oui, on est quelquefois déjà bien vieux quand on a 17 ans.

 

 

Bouger provient du verbe latin bullicare signifiant bouillonner, avoir le sang en ébullition: quoi de plus hygiénique pour le corps et pour la tête? Il me suffit de marcher deux cents mètres de ma maison à la pharmacie, et je n'ai plus besoin des capsules revitalisantes que je voulais acheter.

 

Après Jacques Brel, c'est à un de ses meilleurs ennemis, Léo Ferré que j'aimerais me référer maintenant. Au Ferré chantant un des plus beaux poèmes d'Aragon: «Tout est affaire de décor, changer de lit, changer de corps.» Ces deux vers devraient être la devise de tous les professionnels en transports mobiliers. Ceux dont on dit qu'ils ont des épaules de déménageurs, des mains puissantes  - au point de lancer des pianos à queue dans le ciel et de les rattraper par le bout de l'auriculaire, et en sifflant un impromptu de Schubert.

 

Car le déménagement de meubles n'implique pas que des modifications visuelles de locaux ou des changements de lieux: il peut métamorphoser également l'âme de leurs propriétaires, les plonger en un bain de jouvence revigorant. Certes, cela occasionne parfois des inconvénients que la médecine réprouve, et que les assurances ne cautionnent pas toujours: le déplacement d'un bahut breton, par exemple, accentue la voussure des échines, provoque des déboîtements de la hanche, des luxations d'épaules. De plus, il contrevient aux convenances les plus élémentaires de la conversation: si je transporte une longue table en bois brut avec mon ami Charles, je suis obligé de lui tourner le dos. Rien de plus mal élevé entre deux copains gentilshommes.

 

 

Autres désavantages: quand on déménage, on abandonne un point de l'univers pour un autre. On contrarie l'influence des astres, le contrôle du fisc, les relations d'amitié, ou, nettement plus grave: les relations d'affaires. Il est périlleux de jouer avec les lois antiques du Zodiaque, et avec celles de la finance.

 

Mais avant de déménager, il faut apprendre à jeter. Et moi, qui m’apprête à accomplir les deux prouesses simultanément, je vous jure que c'est toute une philosophie. Pour changer simplement de bureau et changer de quartier, il me faudra rouvrir des tiroirs que j'avais oubliés, et dont le contenu ressemble à celui des greniers à l'ancienne. C'est un exercice à la fois douloureux et salutaire, nécessaire au détartrage de la mémoire et éprouvant, par les choix cruels auxquels il nous accule: faut-il me débarrasser de cette chose précieuse que je possédais, dont j'avais fini par ignorer l'existence, et qui pourrait un jour redevenir utile? Non, tant pis, je la jette. Au diable les vieilles lunes et vive l'avenir! (Moins de douze heures après ce geste fatidique, l'objet en question se révélera indispensable...)

 

En farfouillant dans ces tiroirs-greniers, c'est comme dans les sacs de vieilles dames: on tombe sur des billets du Trans-Europe-Express, des billets suisses de mille francs ornés encore de la silhouette de saint Martin tranchant son manteau en deux; des livres sterling à l'effigie du roi George VI; une boîte de Congamol, qui fut une eau dentifrice d'avant-guerre; le médaillon en majolique de grand-maman jeunette. Plus, chez moi en tout cas, sur quelques documents d'intérêt journalistique. Notamment cinq cartons d'archives que m'avait offerts mon collègue Alain Campiotti, au début des années quatre-vingts. Après avoir été enquêteur à 24 Heures, il s'envolait pour Pékin où il devait travailler quelques années comme correspondant. Peu après, il se révéla un des meilleurs observateurs de la politique américaine à New York, pour le Temps.

 

Depuis une dizaine de jours, dans le même quotidien, il nous conte merveilleusement une « histoire communiste suisse » autour d’un Neuchâtelois surnommé Thiel le Rouge. (www.letemps.ch)

 

 

 

En retrouvant dans mes commodes ses blocs-notes d'antan et sa calligraphie précipitée de reporter intransigeant, je me suis enfin rendu compte que le monde aussi bougeait autour de moi.

 

 

Commentaires

Cher Gilbert,

Très vrai ce que vous dites!
Cela fait quasi soixant-cinq ans que je bouge, (on peut même dire qu'il est nécessaire que je "bouille") sans jamais me lasser. J'ai même habité "en" Boujean (Bözingen) pendant longtemps.
Que ce soit sur mes deux pattes, mes deux-roues (j'en ai deux) où encore sur un deux-mats, dans un deux-ponts, sur une deux-temps, où, plus poétiquement, sur un deux-quatre, je bouge.

Écrit par : Père Siffleur | 30/12/2008

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