03/01/2009

Un verre d'or bleu contre un plant de sorgho

 

 

 

 

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Voilà, le rituel des souhaits champagnisés est derrières nous! Il faut dire qu’il avait un drôle d’arrière-goût, le dom Pérignon, à la fin de l’an 2008. La gueule de bois qui s’en suivie aussi… Même le pur malt d'Ecosse, avec vingt ans d'âge, nous inspirerait cette semaine des haut-le-cœur. Nous ne soupirons plus qu'à boire de l'eau! Et de l'eau claire, s'il vous plaît!

 

De l'eau dite publique, universelle, à laquelle l'humanité entière a droit, si l'on ose encore se référer aux droits de l'homme. C'est l'eau qui provient du robinet de la cuisine, puis vous énerve insidieusement quand vous êtes couché, vous fait relever deux ou trois fois car vous ne savez serrer convenablement la manivelle chromée en forme de petite tête de mouton. Oui notre vieux robinet domestique. Cette eau divine, car naturelle, flue aussi de la fontaine de la place du hameau de Savuit, au-dessus de Lutry. Elle chante la nuit. De même, elle jaillit, en source biblique, du flanc d'une falaise de nos Préalpes. Ah! la saveur des gouttelettes recueillies à la sauvette au pied de la cascade de la Pissevache, près de Saint-Maurice, quand le printemps a fait fondre les neiges d'en haut, et que la Salanfe redevient nerveuse!

 

On se dit que les eaux minérales en bouteille, c'est du pipi de chat, qu'elles soient calciques, magnésiennes ou bicarbonatées; effervescentes ou non. Et les experts en écologie m’assurent que si j’en bois, je fais rouler des milliers de camions pollueurs à travers ma belle Europe! L’eau d’ici, celle que j’ai (encore) la chance d’avoir à portée de main et des lèvres, est certainement la meilleure. Voilà un adage que tous les citoyens de la terre aimeraient s’approprier.

 

 

C'est dire toute l'importance de l'eau dans la destinée des hommes et des femmes. Dès leur naissance, elle occupe 75% de leur poids immédiat. Un peu comme celle des mers - dont la composition saline est presque identique à celle du plasma humain - recouvre, affirment les meilleurs géographes, 75% de notre planète, qu'il nous faut désormais regarder tel un Léman sphérique et bleu aquamarine, parfois bleu roi, d'autres fois vert émeraude, et sur lequel les six continents forment un cortège distancié. Un très modeste archipel. L’homme, quel qu'il soit, et de quelque pays qu'il vienne, a toujours soif. C'est la loi la plus naturelle de son corps - l'esprit suit, par la force des choses. Il doit boire environ un litre et demi par jour, même s'il n'a pas la gorge desséchée. Il est condamné à le faire afin de favoriser l'élimination des résidus inavouables de son corps, hydrater sa peau, prévenir le vieillissement de son épiderme.

 

Or l'homme du Nord a la chance de pouvoir faire cela s'il est un riverain, s'il est propriétaire des berges du ruisseau en amont. L'homme du Sud, qui est en aval, ne récolte le plus souvent qu'un filet d'eau qui tarit au bon gré du capricieux riverain d'en haut. Il en récolte quelques écorchures d'oranges ou de mandarines de Noël. Parfois une vieille charentaise mangée de mites, qui lui servira peut-être d'oreiller, ou de doudou pour son fiston. Ne serait-ce que pour consoler la soif du petit bonhomme, quand la saison des pluies, en Inde ou en Ethiopie, est finie, et que les ruisseaux de fortune se dessèchent. Quand la plantation de sorgho est morte.

 

On nous dit aussi que l’eau, même ordinaire a un prix qui monte en flèche, bientôt coté en bourse. Qu’à l’instar du Pactole de Midas (le roi légendaire aux oreilles d’âne) elle est sur le point d’être évaluée en carats d’or. Et c’est ainsi que, dans ce nouveau marché de l’or bleu – comme dans tous les autres – «le Nord va mieux que le Sud».

 

L'humain occidental, avec les 150 litres qu'il consomme chaque jour, n'en ingurgite pour sa soif naturelle qu'un pour cent seulement. Ses lavabos déversent cinq litres, sa chasse des WC onze, sa douche quatre-vingts, son lave-vaisselle septante, son bain en baignoire jusqu'à deux cents... Et il suffit d'une coupure d'eau matinale, qui ne durera qu'une demi-heure, pour qu'il hurle de rage et se mette en quête d'avocats. L'humain du tiers-monde, lui, aimerait aussi hurler et chercher des appuis. Il ne les trouve pas, et sa voix s'égosille dans la nuit de sa débine, de sa faiblesse qui le rend violent quand il aspire à boire un peu d'eau qui viendrait du Jourdain, ou de ruisseaux qui déferlent au nord d'Israël, depuis le Mont-Liban. Il les entend, il les aime. Mais tout accès à ces promesses désaltérantes lui est interdit. Pendant ce temps, à Bénarès, dans le fleuve Gange qu'empuantissent des corps d'humains et de chiens à moitié calcinés, flottant dans l'onde vaseuse entre toxiques de plomb et de cadmium, plusieurs milliers d'hindous se lavent le corps, afin de se purifier l'âme. Ils conserveront, en une fiole, un dixième de litre du poison sacré. Et le boiront, rituellement, et à fines doses, aux heures graves et aux moments heureux. Quitte à en mourir.

 

Vite, garçon, un verre d'eau claire du robinet. (Retenez-le pour l’addition, pourquoi pas…) Mais de l’eau du lac de Bret, ou de la Torneresse, près de l'Etivaz. Car de ces deux lieux romantiques peuplés de hérons cendrés ou de bergeronnettes provient une douce eau potable qui alimente une partie de l'agglomération lausannoise.

 

En en buvant, je me laverai peut-être de ma mauvaise conscience…

Commentaires

C'est aussi beau (et presqu'aussi con) que du Michel Bühler.

Écrit par : Géo | 03/01/2009

Merci du rappel de la valeur - de VIE - de l'or bleu, du sorgho. Au Jura de mon enfance, l'eau du puits, seule source d'eau pour nous et pour les bêtes, était précieuse, surtout durant l'hiver!
J'ai lu et relu le livre de Doris Lessing intitulé: Mara et Dann, chez
(Flammarion, 2001, 488 pages) "Doris Lessing imagine la vie sur terre après qu'une interminable période de sécheresse aura décimé des populations entières, forçant les survivants à remonter vers le nord, là où se trouvent les dernières ressources en eau." Après "Un verre d'or bleu contre un plant de sorgho", le livre de Doris Lessing s'impose naturellement, tôt ou tard. La valeur de l'eau: un signe des temps qui mériterait d'être pris au sérieux. Car "L’homme, quel qu'il soit, et de quelque pays qu'il vienne, a toujours soif."

Écrit par : cmj | 03/01/2009

Car "L’homme, quel qu'il soit, et de quelque pays qu'il vienne, a toujours soif."
Oui, mais de quoi ?

Écrit par : Géo | 05/01/2009

La soif du coeur ne s'apaise pas avec une goutte d'eau.
[Mocharrafoddin Saadi]

Écrit par : Evelyne | 07/01/2009

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