09/01/2009

Daniel Marguerat, narrateur limpide du sacré

 

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En ce jour d’Epiphanie, il expliquerait que les Rois mages évoqués par saint Matthieu n’auraient été que des astrologues, mais que toute légende dorée – même mensongère – a été nécessaire. Car Daniel Marguerat est un historien du Nouveau Testament trop sérieux pour mésestimer la part d’imagination qui moire les saintes écritures. Jeune retraité barbu au regard clair, il se sent «enfin un homme libre» depuis mai 2008: en devenant professeur honoraire de l’UNIL, après vingt-quatre ans d’ordinariat, il consacrera plus de temps aux passions qui ont façonné sa vie: la recherche scientifique la plus pointue et la pédagogie la plus ouverte. Donc voilà en perspective encore plus de tournées de conférencier - en Belgique, au Canada, aux Etats-Unis, en Italie, en France… En Egypte aussi, où son livre sur la vie Jésus (L’homme qui venait de Nazareth, 1995) sera traduit en arabe par des Coptes. Cette version écourtée d’un livre destiné aux chercheurs existait déjà en allemand, en tchèque, en espagnol. «Au Caire, elle ne coûtera que l’équivalent d’un euro pour être à la portée des démunis. Ça m’émeut.» Spécialiste mondialement reconnu de l’historicité des enseignements de Matthieu, Paul, Luc (les Actes des Apôtres), Daniel Marguerat est un orateur disert, apprécié des médias. Il est un des intervenants de la série à succès d’Arte sur la vie du Christ, inspirée des travaux de Prieur et Mordillat. «J’éprouve le besoin de descendre au plus profond des textes pour les analyser, et en réémerger pour les expliquer.» Gymnastique intellectuelle délicate, qui oblige à réduire à l’essentiel des kilomètres de phraséologies antiques, qu’il ne faut pas dénaturer. A dire simplement la complexité des choses. «La vulgarisation devient une trahison si elle laisse croire qu’une théorie est simple. Aux auditeurs qui me posent des questions vraies, répondre devient un exercice fascinant. Ils ont ma gratitude.» Mais Daniel Marguerat est un pasteur protestant vaudois, nourri d’expériences locales. Fils d’un maître de maths au Gymnase de la Cité, sa vocation religieuse ne l’a pas foudroyé du jour au lendemain. «Adolescent, j’aspirais à un métier qui me rendît utile aux autres. Médecin? J’étais trop émotif.» Dans les années soixante, la Faculté de théologie de Lausanne est encore à l’enseigne de l’Eglise libre. Daniel Marguerat s’y inscrit «juste pour voir», puis se laisse pénétrer «tranquillement» par la lecture de la Bible, jusqu’au jour où le choix professionnel s’imposera. De 1972 à 1976, il est le pasteur d’une importante paroisse urbaine: celle d’Ouchy, en amont des Jordils. Quatre ans après, le voici, par choix, responsable d’une petite paroisse de campagne dans la Broye: à Syens, près de Moudon, il découvre la richesse des mentalités rurales. «Ce fut mon premier face-à-face avec la mort, à cause des veillées funèbres. Dieu est-il vraiment le grand ordonnateur des trépas?» Des livres théologiques naîtront de cette interrogation (Résurrection, 2003). Parallèlement, c’est à la Faculté catholique de Fribourg qu’il s’initie à l’enseignement universitaire, en y intervenant en protestant. «J’y ai appris que les frontières religieuses n’étaient pas interconfessionnelles. Qu’elles se situaient entre la théologie qui permet à un individu de s’épanouir, et celle qui lui assène des vérités absolues.» Début des années nonante: Daniel Marguerat s’ouvre à une lecture plurielle, telle qu’on la pratique en Californie. Il sera un des premiers à la développer en Europe: «Ma préférence va à une articulation de l’analyse narrative et de la critique historique.» L’analyse narrative explore l’architecture cachée des textes, elle fait appel à l’imagination du lecteur. Quand ses filles étaient petites, il transformait les rares heures qu’il pouvait leur consacrer en instants magiques. Chaque soir, il leur racontait une histoire de son invention qui était adaptée à elles, à leurs émotions, craintes ou rêveries respectives. Saint Luc – auquel consacre un commentaire en deux volumes - fit probablement de même en rédigeant les Actes des apôtres…

www.unil.ch/theol/page14561.html

(Article paru le 6 décembre 2009 dans 24 Heures)

BIO

 

1943 Naissance, enfance et scolarité à Lausanne. Son père est professeur de mathématiques au Gymnase de la Cité.

1967

Epouse Claire Diserens. Ils auront deux filles: Isabelle Maud, née en 1971, Laurence, née en 1973, et quatre petits-enfants. 1968 Licence en théologie, après des études à Lausanne et Göttingen.

1981

Thèse de doctorat: Le jugement dans l’Evangile de Matthieu, (Prix de la Société académique vaudoise)

1984

Professeur ordinaire de Nouveau Testament à l’UNIL, jusqu’en 2008. 1992 Inaugure en théologie l’analyse narrative alliée à la recherche historique. 1993 Découvre son auditoire québécois, «doué d’une grande capacité d’imagination». 2007 Parution du premier volume d’un commentaire sur les Actes des Apôtres. 2008 Professeur honoraire de Nouveau Testament.

09:53 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

L'homme qui venait de Nazareth a aussi été publié en catalan, qui pour information n'est pas un dialecte.
Bonne année, Nathalie Reverdin, pasteure genevoise en Catalogne depuis 1985

Écrit par : NATHALIE | 10/01/2009

Hommage et respects au professeur dont j'ai bénéficié des lumières ex cathedra pendant deux semestres genevois. Sa présentation de la figure de Paul dans les Actes des Apôtres fut aussi magistrale que limpide, brillante et vivante. Ses interventions dans la série "Corpus Christi" m'ont pareillement séduit.

Alors, sur le chapitre de la séduction, s'il s'est laissé séduire par une Suzette Sandoz à propos du partenariat enregistré (c'est du moins ce que j'ai pu conclure de ce qu'il m'a dit en vitesse sur le sujet), que dire sinon "nobody's perfect".

Écrit par : Jean-Paul Guisan | 10/01/2009

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