11/01/2009

L’hiver au cimetière des Chamblandes

rammmu.jpg

A Pully, c’est un des plus beaux du monde, puisque ses centaines d'habitants peu ou prou réguliers bénéficient d'une vue impressionnante sur les Alpes de France et, qu'en cette saison surtout où les couleurs sont ravivées par les frimas, un empyrée cousu de nuages d'ors et d'argent, de bleus audacieux, veille sur leur sommeil éternel. A certaines heures de décembre, le ciel lémanique peut ressembler à un plafond d'église baroque.

 

Changements d'éclairages au rythme de la bise, croassements de corneilles sous les ifs et cyprès, dialogues de jolies nonagénaires entre les allées déclives qui semblent conduire le promeneur jusqu'au lac:

 

— C'est tout frisquet, Yolande, tu vas fleurir le Général ?

 

— Non, Henriette, moi je vais au Poète.

 

Donc, il est aussi un des cimetières les plus poétiques du monde — avec celui de Sète, célébré par Paul Valéry — parce que le tombeau de Charles Ferdinand Ramuz s'y trouve depuis 1947, sous un cyprès géant, au tronc couvert d'anfractuosités savamment sculptées par les ans, par le mystère de la vie végétale, par le ciselet secret de Sa Majesté la Mort, qui sait donc faire usage également d'autres instruments qu'une faux.

 

Le tombeau de Ramuz est entouré d'une haie de buis et surmonté d'un haut crucifix, non pas en marbre mais en bois, plus exactement en châtaignier. Il y a soixante-deux ans, celui qu'on avait érigé avait été taillé dans la vis d'un pressoir ancien de la maison de « La Muette », à Pully, où l'écrivain acheva ses jours. Puis, comme ce bois qui avait été sacré et béni par le raisin du pays, par son vin, par le sang de la terre, avait été attaqué par de la pourriture, on a remplacé la croix par une autre, sculptée dans la même essence.

 

En saisons moins froides, on y fait pousser des pensées de couleurs diverses. Quel hommage à un homme de génie ! dont l'écriture ne se consacrait pas seulement à de la poésie, à des nouvelles, à des romans, mais à des essais, à de la polémique viscérale, à des pamphlets sur la mentalité suisse et vaudoise sur lesquels dans ce pays qui fut le sien, qu'il aimait tant, qu'il a fait connaître jusqu'au Japon — où il est très admiré — on ne revient pas, ou alors discrètement, de loin en loin.

 

Dans Conformisme, un texte puissant paru en 1931 dans la revue Aujourd'hui, qu'il dirigeait, l'auteur d 'Aline et de Derborence déclarait, après une critique sévère sur l'esprit fermé de ses compatriotes: « De sorte que j'aime ce pays, qui est le mien, et j'y participe, puis m'en évade ; je ne peux pas ne pas y vivre, et j'y vis, mais je n'y suis pas. »

 

A plusieurs centaines de pas de la tombe de Ramuz, vers l'ouest du cimetière, côté Lausanne, il y en a une qui est beaucoup plus impressionnante. Elle est en marbre gravé, elle est chargée de drapeaux cantonaux et fédéraux, de feuilles de lauriers militaires. C'est celle du général Henri Guisan, qui fut certainement un des plus grands soldats suisses du XXe siècle et qui, lui de même, acheva ses derniers jours à proximité. Très vénérée par les gens qui ont connu l'angoisse de la dernière guerre mondiale, très choyée par les jardiniers pulliérans, elle a failli être profanée, en 2000, par des goujats sans scrupules. En l'occurrence par une famille de renards qui descendent de plus en plus souvent des collines, des Monts-de-Pully, ou de forêts plus élevées encore, afin de trouver en ville une pitance qui se raréfie dans leur environnement naturel.

 

Or, quelques bébés goupils avaient commis un crime impardonnable après avoir rongé des os — probablement de souris, de chatons égarés dans le royaume des morts — en abandonnant les vestiges de leur festin aux abords de la sépulture du général. Quelle choquante profanation ! Quel crime de lèse-majesté ! Depuis, on les extermine tant que possible. Et les arrangements floraux du cimetière s'en portent mieux. Allez en enfer, renardeaux fouisseurs et salisseurs ...

 

Avant de quitter cet endroit silencieux mais, comme on le voit, un peu mélodramatique du quartier de Chamblandes, j'aimerais revenir devant le tombeau de Charles Ferdinand Ramuz. Certes, il est séparé des autres tombes par des rideaux de buis qui ruisselleront sous la pluie de demain, d'après-demain, de tous les lendemains. Ils le protègent, mais son sommeil en est-il mieux allégé ?

 

Je ne le crois guère, en vous citant pour terminer un extrait d'un livre de lui que j'aime infiniment, Beauté sur la terre:

 

« O séparation ! Ils sont là, moi, je suis ici. Ils ne comprennent pas, eux qui sont mon père et mes frères, parce qu'on ne peut pas se comprendre, parce qu'on est seulement posés les uns à côté des autres, parce qu'on ne peut pas communiquer, parce qu'on est un, puis un, puis un ...»

 

Commentaires

Merci beaucoup! Aussi, Georges Brassens a son tombeau à Sète! Mais, souvent, sa pensée m'aide parfois à rire de moi-même.
En Afrique du sud, les cimetières étaient nommés: God's acre! A présent le centre "palliatif" des multitudes d'orphelins sidéens s'appelle "God's Golden Acre". Le champ des blés d'or! Au fond toute la surface de la terre est un "Golden Acre". Un champs planétaire de blés d'or qui surgit des petites graines enfouies ... en train de donner vie "sous nos pieds". Pour nous.

Écrit par : cmj | 12/01/2009

Merci de parler de ce bel endroit.... mais êtes-vous descendus à l'angle sud-est du cimetière? Il y a encore deux tombes extraordinaires, coffres de pierres plurimillénaires de l'époque de Chamblandes.

Écrit par : HOFFER-Massard Françoise | 22/01/2009

Eh bien je me réjouis de m'y rendre, grâce à vos précieuses indications!

merci

Écrit par : Gilbert | 22/01/2009

Le cimetière de Pully n'accueille-t-il pas aussi la sépulture de Jean Anouilh ?

Écrit par : Matts | 04/12/2010

oui Anouilh y repose

Écrit par : olivier racine | 06/04/2013

Matts va être content... d'avoir ENFIN une réponse (0_0)!

Et moi aussi de découvrir ce billet qui dévoile la tombe de Ramuz, un écrivain que j'ai découvert il y a seulement trois ans, avec son Journal. Ce fut une révélation...
Cette croix est d'une épure absolue et "il ne doit pas s'en plaindre"!

13 mai 1897
"[...]
Lire un beau livre c'est contempler un beau paysage. Les mêmes impressions nous envahissent, les mêmes sentiments de calme et de paix bercent l'agitation "puérile" de tout notre être et le même idéal de beauté se dresse devant nous comme une statue sortie en un instant du ciseau d'un Phidias invisible."

C.F. Ramuz, in Journal, tome 1, 1895 - 1903, éditions Slatkine, Genève.

Écrit par : Ambre | 07/04/2013

Les commentaires sont fermés.