14/01/2009

L’âme du Poverello à la place Saint-François

1209

 

sainf3francoisparzurbaran.jpgCette année-là, le pape Innocent III donne son approbation aux règles d’un nouvel ordre, celui des Frères mineurs, conçu par dom Francesco, le fils d’un drapier d’Assise. Un jeune godelureau devenu  humble et qui se désignera lui-même comme le Poverello – le «petit pauvre». Il convie ses frères à ne vivre que du travail de leurs mains, et à précher l’idéal biblique à tous. Sa communauté connaîtra un vif succès dans toute l’Europe et, trente ans après la mort du saint aux stigmates et aux cantiques solaires, un couvent franciscain sera implanté à Lausanne, en un lieu hors les murs au pied de la Cité.

Situé entre le quartier de Bourg, le faubourg du Chêne et la porte de Rive (à l’emplacement actuel du vieux kiosque des TL), cet espace constitue alors un balcon exceptionnel sur le Léman: au sud du monastère, en deçà d’un cimetière, la vue n’est pas bouchée au XIIIe siècle,  comme elle l’est aujourd’hui par l’Hôtel des Postes. Ce dernier a d’ailleurs été édifié sur d’ultimes vestiges médiévaux , démolis en 1895 – ceux d’un mur  flanqué de tourelles, dont une porta le nom de Grotte. Située au-dessus des caves des moines, elle laissa son nom à une rue pentue (celle de notre Conservatoire de musique) par laquelle des chars hissaient des tonneaux de vin local, ou d’Italie, depuis le port de Vidy.

 

Le 13 janvier 1257, c’est cette fois  le pape Alexandre IV qui intervint auprès de l’évêque de Lausanne Jean de Cossonay, pour qu’il favorisât cette implantation franciscaine. Le terrain dépendait de la paroisse Saint-Pierre, en amont. D’autres ordres religieux coexistaient dans la haute ville: des augustins, des dominicains. Pourtant, l’arrivée dans la basse ville de ces frères mineurs cordeliers de Bourgogne ne bouleversa pas le protocole. Ils ne se mêlèrent pas de politique. Ils eurent le tact de se comporter toujours en invités reconnaissants, vivant et priant dans une quartier à l’écart. Cela même si leurs recrues nouvelles portaient des noms très vaudois: Jean de Bioley, Girard de Goumoëns, Rodolphe de Lutry… Et quand bien même, cette zone en retrait allait devenir un carrefour stratégique dans la future capitale vaudoise. Qu’elle serait un jour entourée de cafés fameux, de commerces, de banques internationales, d’opérateurs de téléphonie mobile!

Au cœur de cette métamorphose urbaine, seule persiste l’église qu’ils ont bâtie «de leurs propres mains», selon la règle de leur gentil fondateur. Ils le firent avec discrétion, en frocs gris de laine serrés par une ceinture de chanvre, et sous des capuchons pointus. Ils vouèrent tous leurs soins au chœur, qui se termine en un demi-octogone, et dont l’arc triomphal s’élève jusqu’à 14 m de hauteur.

Depuis, le bâtiment a été plusieurs fois modifié. Ce chœur-là et le plan d’ensemble  sont les seules traces authentifiées de leur appoint. Au début du XVe, on procédera à des travaux de surélevage, de voûtage. Le clocher date de cette période.Peu d’indications nous éclairent  sur le mobilier intitial. Probablement des statues, des autels dédiés à saint Antoine de Padoue, à saint Bernardin, à saint Louis, roi de France, à saint Sébastien. Autant de représentations païennes qui seront méthodiquement  anéanties quand viendra l’heure austère de la  Réforme. Et du protestantisme inhérent à la spiritualité vaudoise.

Quant à la façade méridionale de l’église, celle aux arcades et arc-boutants, et cette galerie qu’il nous arrive de traverser en hâtant le pas au sortir des trolleybus, elles ne sont hélas qu’une fantaisie néo-gothique de la fin XIXe siècle. Au Moyen age l’église était plus sobre et plus belle.

 

 

Mais revenons au réveil de la Réforme: l’évêque de Lausanne prend la fuite; les Bernois imposent leur loi guerrière. La foi protestante est révélée par Pierre Viret, un prédicateur originaire d’Orbe, qui dès 1536 prend la chaire de Saint-François, désormais propriété de la Ville. L’église devenant  pour longtemps le second lieu de culte protestant de la ville, on y installe des tribunes. Le brillant orateur  y «répand son miel» sous des ogives où avaient été dispensé jadis l’enseignement d’un amoureux de Dieu différent, d’un catholique «primitif» nommé François d’Assise.  Lui aussi un chantre des «sens naturels» de l’homme, d’une relation nécessaire avec tout le monde vivant -  les arbres, les animaux, les oiseaux.

Huit siècles après, le clocher de l’église qui porte encore son nom sert d’abri  à des martinets alpins. Et sa puissante poutraison héberge pigeons, colombes et tourterelles…

 

 

Cet article a paru dans 24 heures du 10 janvier 2008.

 

 

Image ci-dessus : François d’Assise, peinture à l’huile de Zurbaran, XVIIe siècle.

 

 

 

12:40 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

À l'église Saint-François les assises de pierres sont de Saint-François. Là où Pierre Viret virait les statues et les disciples de Pierre. Pierre, celui qui est pierre sur laquelle a été bâtie l'Église et qui, de ce fait, en est l'assise.
Comprenne qui pourra!

Écrit par : Père Siffleur | 14/01/2009

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