24/01/2009

Masques de fête et réincarnation à la carte

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Jadis, nous priions Dieu, ses saints et surtout ses diables pour que notre pire ennemi se métamorphosât en crapaud vilain, en lombric gluant, en quoi encore? en betterave bouillie, en brosse à récurer, en vespasienne turque.

Maintenant, tout a changé: une mode imprévue (elle nous arrive des Amériques, par le Gulf Stream probablement) oblige Madame Suzette Goittraux, qui blanchit mon linge depuis quinze ans, dans la ruelle à côté, à ne plus vouloir de mal à personne. Pas même au percepteur d'impôts, pas même à sa propre belle-sœur! Dans notre quartier, cette volte-face a été accueillie, croyez-moi, comme une réelle révolution.

Ce n'est pas tout: la Suzette ne rêve plus que de se transformer elle-même, après sa mort (le plus tard possible évidemment) en haut mélèze de la vallée du Trient, puis en perruche ondulée - «qui a une gorge blonde et une belle indépendance de caractère» - puis en capitaine de vaisseau spatial. «Après quoi, on verra, fait-elle. On a bien le temps, l' éternité est assez longue.»

Ainsi parle ma blanchisseuse depuis qu'elle croit ferme aux théories de la réincarnation. A l'exemple des chanteuses Shirley MacLaine et Sheila, dont elle a lu avidement les fantasmatiques témoignages, elle s'est rendue chez un hypnotiseur-magnétiseur-radiesthésiste d’Annemasse qui a prouvé scientifiquement qu'elle est restée riche de vies antérieures innombrables.

Elle a été tour à tour la reine égyptienne Hatshepsout, la tante paternelle de Vercingétorix, et, peu après, un des deux larrons crucifiés à Golgotha, mais elle ne se souvient plus lequel. Puis la reine Berthe. Enfin, la danseuse Isadora Duncan, qui périt en 1927, étranglée par une écharpe enroulée dans une roue de sa voiture à Nice. De là proviennent certainement ces maux de gorge qui étreignent chaque soir Mme Goittraux, au chemin des Mouettes. Et qu'aucun représentant de la médecine officielle ne parvient à expliquer...

Bref, il est de bon goût de se réincarner en autre chose que soi. Lassé d’être toujours lui-même, de moins en moins tenté par l' éternité blanche, absolue et morne, promise aux chrétiens, l'individu aspire à changer de peau, de sexe, d'espèce, voire d'époque.

 

***

Ce rêve deviendra réalité au cours des semaines qui viennent dans toutes les terres catholiques où rituellement on célèbre et on brûle Carnaval. A Châtel-Saint-Denis, Bulle, Broc et Fribourg, vous verrez des notaires distingués s'affubler en conseiller fédéral vaudois, en présidents étasuniens de taille et de couleur différente, en championne de ski obwaldienne. Et des mères de famille honorables se vêtir de la peau squameuse d'un monstre préhistorique, comme en fabriquent les décorateurs de films californiens.

A Kippel, Blatten et Wiler, dans le Lötschental, les maris les plus timides se vengeront de leurs épouses impérieuses en les effrayant à l'aide de masques cauchemardesques (image d’en haut). Ces bacchanales se prolongeront dans des vapeurs de vin chaud, et en une nuit brune passementée de soies blanches et or. Mais voici que l'aube déjà se met à poindre, frileuse, enjouée, rose comme de la gelée de sureau: sous la lumière du jour, c'est connu, les ombres raccourcissent, elles redeviennent platement humaines et vivantes. Le carton-pâte, le raphia polychrome, le sapin taillé ont vite perdu leurs pouvoirs hallucinants. Avant de se rendre vers le lit conjugal, les maris infâmes, à présent tout penauds, devront longuement frotter leurs grosses semelles sur le paillasson du vestibule.

Mais je reviens à cette théorie modernisée de la transmission des âmes: selon des statistiques récentes, elle enfièvre plus d'un Français sur quatre, et beaucoup plus de gens d'outre-Atlantique. Là-bas, on va au «réincarnationniste» aussi souvent que chez son dentiste ou son pédicure. Tandis que les orientaux brahmanes, qui la professent depuis des millénaires, l'observent avec soumission et résignation, la métempsycose a acquis en Occident une souplesse digne d'un programme d'ordinateur.

Comme dans le ludiciel de Second Life, les usagers choisissent leurs avatars anciens ou futurs selon leur humeur et leurs goûts culturels. De fait, on recense trop de personnes qui s'annoncent comme une réincarnation de Cléopâtre, par exemple, d’Einstein ou du général De Gaulle. Et pas assez qui optent pour une arrière-mouture d'un esclave romain, d'un brave palefrenier d'Echichens au siècle dernier. Ou de ce ramoneur qui maculait de ses doigts poisseux les jolis napperons en dentelle filée par votre grand-maman.

Sachons enfin que ceux qui à l’éternité d'amour, promise par Dieu, préfèrent l'immortalité transmigratoire prônée par les vedettes de la chanson, vouent une affection accentuée envers les animaux. On leur tend un miroir docile: ils s'y regardent avec le regard jaloux, exigeant, des artistes qui se font plaisir à guinder leur modèle. Ils s'y comparent au tigre du zoo de Servion, qui déteste comme eux la salade cuite. Ou à la corneille mantelée, qui se nourrit de restes de poubelles, mais que l’immensité du ciel n’effraie pas.

 

 

Commentaires

J'ai l'impression que masques et personnes (personnage et personnalité), ne font que un, l'origine du mot "personne" est lá pour l'attester. N'oublions pas dans le chapitre "réincarnationniste" d'Allan Kardec, disciple de Pestalozzi...

Écrit par : Calu Schwab | 26/01/2009

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