28/01/2009

Les premières infirmières de la Source

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1859. Cette année-là, un certain Henri Dunant assiste à la bataille de Solferino, et marche parmi des milliers de blessés abandonnés. C’est alors qu’il imagine un service de soins et de secours à toutes les victimes de guerre. Pour étayer son projet, le futur fondateur de la Croix-Rouge se réfèrera aux oeuvres d’une amie pionnière dans la lutte contre le paupérisme: la comtesse Valérie de Gasparin (1813-1894). Une femme de lettres genevoise qui avait déjà créé à Yverdon une unité de balnéothérapie destinée aux pauvres. Elle vient d’implanter à Lausanne, entre la campagne chic de Beaulieu et le quartier miséreux de Saint-Roch, une école normale de gardes-malades. Celle de la Source qui commencera à former des infirmières non religieuses. Une première mondiale – en Angleterre, la célèbre Florence Nightingale, de retour des fronts de Crimée, n’en fondera une portant son nom qu’un an après, en 1860.

L’idée de la comtesse est révolutionnaire: il n’est plus nécessaire d’entrer dans les ordres pour soigner autrui. Les soignantes, qui peuvent se marier, doivent être élevées au rang de professionnelles et être rémunérées en conséquence.

 

Epouse d’un huguenot français, Agénor de Gasparin, qu’elle suivra à Paris pour répandre ses idées dans le grand monde, cette philanthrope, très impliquée dans le mouvement du Réveil protestant, n’est pas à vrai dire une féministe avant l’heure: dans ses écrits sur la famille, elle ne croit à l’égalité des sexes que sur le plan divin. Elle estime que «le pouvoir va à l’homme et l’influence à la femme»… Mais la charité directe aux personnes nécessiteuses étant pour elle un impératif supérieur, il devenait urgent que les infirmières fussent instruites convenablement et honorablement traitées.

 

Pourtant, si le soin aux malades dans les hôpitaux d’Europe était assuré, jusqu’au XIXe siècle, par de révérendes sœurs, elles étaient secondées par des servantes sans statut officiel, qui apprenaient «sur le tas». Leur pratique se transmettait oralement d’une servante hospitalière à l’autre. On n’exigeait d’elles qu’une connaissance rudimentaire de l’écriture et de l’arithmétique. Elles étaient assignées essentiellement à l’hygiène des locaux, à la gestion du linge et des draps, à la surveillance des dortoirs (où les patients étaient regroupés par plusieurs dizaines…), celle de la réserve de médicaments. Peu à peu, on exigea qu’elles fournissent aux médecins des indications plus médicales, et qu’elles appliquent (même sans formation) les ordonnances et les prescriptions. Moins bien loties que les religieuses, elles étaient rarement payées en espèces, plus souvent en nature: logement, nourriture, bois de chauffage, chandelles pour l’éclairage, etc.

 

Mais si l’école de Valérie de Gasparin veut instruire des infirmières laïques, son enseignement est imprégné d’esprit évangélique. Durant une trentaine d’années, sa direction est confiée à des pasteurs. Il faudra attendre 1891 pour qu’elle soit enfin attribuée à un médecin: le Dr Charles Krafft, qui transforme l’institution de la Source en école-hôpital, complétée par une clinique privée, un dispensaire, une infirmerie et un service de ville.

Au cap du XXe siècle, les sourciennes suivent une formation de huit mois de théorie et de trois ans de pratique, dont deux de stage. Durant la Première Guerre mondiale, elles mettent en valeur leurs compétences dans les hôpitaux militaires de France et de Belgique. Durant la seconde, elles y sont mêmes mobilisées et incorporées, en raison d’une convention signée en 1923 entre leur institution et la Croix-Rouge suisse. Entre-temps, l’éventail de leurs spécialisations s’est élargi, dont celle d’infirmière-visiteuse – «une porte de sortie vers la sphère publique, trop longtemps interdite aux femmes». Et en 1950, c’est pour la première fois l’une d’elles, une sourcienne, qui accédera à la direction de l’institution: Gertrude Augsburger.

L’Ecole de la Source et la clinique du même nom ont pris tellement d’importance au fil des ans, que leurs directions se sont séparées en 1988, afin de mieux naviguer de conserve. En 150 ans, la première aura conduit jusqu’au diplôme 5291 élèves. Devenue membre de la HES-SO, elle compte aujourd’hui 550 étudiants, qu’elle forme aux niveaux Bachelor et postgrades. C’est la plus grande école de soins infirmiers de Suisse romande. L’esprit évangélique n’y prédomine plus depuis longtemps.

 

www.ecolelasource.ch

 

(Cet article a paru dans 24 heures du 24 janvier 2009)

09:47 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

"Gertrude Augsburger, dès 1950 était à la Direction de la Source". La Source, proche de Vinet 27, proche de l'arrêt du Bus No 2 (désert). C'est à cette arrêt que j'ai rencontré cette dame, Gertrude Augsburger! Elle avait un petit "appartement" juste en face de la Source. Elle m'a raconté des expériences de sa vie, y compris celles vécues à La Source qu'elle chérissait. On est devenu amies. Autour d'une tasse de thé, soit chez elle, soit dans mon studio on a parlé "du monde" proche et lointain! Elle prenait le bus pour aller à Saint Laurent le samedi matin, et moi pour aller à Notre Dame. Puis nous avons perdu contact et c'est très très dommage! Mais je la retrouve, là où on s'était rencontré: à La Source!

Écrit par : cmj | 28/01/2009

Waw, superbe site, je vous remercie pour l'astuce, et notez que je "plussoie" ce point de vue... Permettez-moi d'insister, votre travail est vraiment très bon, je viens tout juste de découvrir votre blog et l'ai complètement dévoré ! PS : Merci encore !

Écrit par : poele a granules | 19/10/2010

Merci chaleureusement de ce clin d'oeil,
cher Poète-poêle granulaire.

Bienvenue!

Gilbert

Écrit par : Gilbert | 19/10/2010

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