01/02/2009

Février est un vilain petit farfadet

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Des douze mois de l'année, il est le deuxième et le plus petit. Donc forcément le plus compliqué: février a un complexe d'infériorité, l'humeur félonne des fils puînés - ceux qui ragent de n' être point fils unique et ne rêvent que de fratricides épouvantables, voire de parricides. Je me le figure sous un long bonnet de lutin rhénan, comme en dessinaient les imagiers allemands du XVe siècle. Il a une moustache clairsemée d'adolescent sournois, un sourire asymétrique, un nez qui rebique et les yeux jaunes de l’aspic.

Dès la tombée du soir, il mène un bal du diable sur les toits clochetonnés d'Orbe et de Moudon; il pousse des cris affreux dans les cheminées patriciennes de la rue de Bourg. Deux ou trois chats inventés par Steinlen l'assistent fidèlement, gambadant avec lui, accompagnant ses vociférations de leurs miaulements prolongés. Après quoi, il avise les gens les plus honnêtes et souffle dans une sarbacane des poudres mystérieuses qui les rendront maussades, grippés, fâcheux, arthritiques ou foldingues.

Tels sont les caprices dévastateurs du mois de février, qui vient de commencer aujourd'hui. (J'ajouterai que c'est à cause de lui que le mot bissextile, si difficile à prononcer par nos grand-tantes édentées, figure toujours dans les dictionnaires.)

Février, ça vient du latin februarius, dans lequel on croit entendre le mot febris, «fièvre». Ce qui serait d'une logique incontestable: les refroidissements les plus spectaculaires, les toux les plus retentissantes et les nez rougeoyants les plus beaux apparaissent généralement au lendemain de la Chandeleur (c'est demain, lundi). Mais pas du tout: februarius provient d'un tout autre mot latin, februus, qui signifie «purificateur».

Ainsi, le petit farfadet qui sautille sur vos toits crénelés, danse mille rondes avec les chats de nuit et vous insuffle toutes sortes de maladies serait également un dieu méditerranéen qui épure les sentiments, apaise les cerveaux bouillonnants comme le mien, et annonce des lendemains ensoleillés. Qui croire?

Faut-il donner foi aux dictons? Ceux qu'on attache à la tradition de février foisonnent et sonnent à l'oreille comme de vrais poèmes: «En février, tu févriéreras, mais tous les jours tu t'ensoleilleras.» «En février, le fossé ou bien est tout embourbé, ou la neige de son blanc va maintenant le comblant. Mais, toi, choisis de le voir blanc alors, plutôt que noir.»

Dans ce deuxième mois de l'année, les terres sont encore gelées, mais le devoir de l'agriculteur de la Broye est de défier toute intempérie: il fume les aulx dans des terres drainées avec du fumier décomposé. Il sème aussi le pois nain et la fève. Il commence les labours destinés à recevoir l'orge de mars, et les premiers blés, et l'avoine. A la vigne, le viticulteur de Rolle a recommencé la taille, et même les plantations. Cependant, à la montagne, «en pays bossu», comme disait Pourrat, les bergers sont condamnés à s'abriter encore dans leurs maisons en pierre grise, car dehors le vent hurle dans les sapins et mélèzes saupoudrés de neige. «Ils n'espèrent rien.»

Le seul phénomène saisonnier auquel tout le monde se rallie sans hésitation possible, et sans vergogne, est ce bon vieux rhume qui inspirait à nos nourrices des recettes à base d'herbes et de limaces écrasées, et qui, aujourd'hui, rend souriants tous les pharmaciens.

Au début du XXe siècle, la grippe a tué joyeusement - en six mois à peine - plus de 22 millions de personnes. Désormais, elle ne tue presque plus, mais elle alimente les conversations dans les tea-rooms, les taxis et les antichambres de médecins.

Perçue au microscope, la grippe apparaît tel un ectoplasme vert émeraude hérissé d'aiguilles redoutables. Cela la rapproche des animaux géants de la préhistoire, du fameux diplodocus notamment. Pour corroborer ma théorie, je citerai deux de ses variantes dont le nom rime furieusement avec celui de ce saurien: je pense au rhinovirus et à l'adénovirus.

Pour la combattre, d'aucuns suggèrent des vaccins, d'autres des médications douteuses dont seul le parfum et la couleur vous font regretter l'aspirine. Une méthode, dit-on efficace, consiste à empêcher le malade de boire quand il a soif, de manger quand il a faim, de se couvrir quand il a froid, voire d'esquisser un sourire lorsque son cœur a envie de chanter à nouveau.

De toute façon, en février les ciels sont plus bas que de coutume. Ils sont indigo dans le Jura vaudois, améthyste dans les aubes lémaniques, couleur bonbon contre la toux dans les crépuscules du Chablais. Car le mauve, le violet sont les grandes particularités du mois. Ils ombragent toute idée de mélancolie, ils endeuillent les collines et les rivières. C'étaient les couleurs dont se vêtaient les princes et les prélats lors des cérémonies funèbres. Stendhal et Proust, eux, les ont rendues subtilement à la joie.

Commentaires

Un mois par an, pour sa santé et surtout pour se prouver à lui-même qu'il est en mesure de le faire, il arrête de consommer toute boisson alcoolisée. Et, malgré son patronyme - l'ami se nomme Janus Janvier - il a choisi février pour ce sevrage momentané.
Devinez pourquoi "février" et pourquoi il n'est pas "de bonne" les années bissextiles?

PS à l'attention de Géo: Perso, je n'arrête jamais le "quelques années d'âge"!

Écrit par : Père Siffleur | 01/02/2009

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