02/02/2009

Trois Hommes dans la Nuit

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

Retrouvez les épisodes précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

 

 

 

 

Ou chez mon éditeur:

www.campiche.ch

 

 

 

Notes perdues de Klemenza Dach

 

 

 

Kaunas, le 5 février 1962

 

Décidément, écrire en français reste une épreuve agaçante, surtout avec ce stylo dont l’encre bleue devient résineuse et fait des pâtés au milieu des mots les plus beaux.

Pourquoi n’en chie-il pas en allemand, dans mes lettres à mon frère Cornelius quand je le conjure de ne plus mettre en péril son théâtre en invitant n’importe qui? Ces compositeurs supposés officiels sont dangereux, car dans leurs œuvres créées à Klaïpeda on a discerné des accents et des thèmes antisoviétiques. Le plus inquiétant est ce Dmitri Dmitrievitch, avec ses lunettes rondes d’écaille, sa bouche en limace, et ses quatuors à cordes trop vigoureux, pas assez rudimentaires, bref trop somptueux pour n’être pas d’inspiration petite-bourgeoise, comme ils disent.

Tout madré qu’il soit, le camarade Nikita Serguïevitch Khrouchtchev n’y verrait que du feu, mais ses inspecteurs, ses missi dominici en chapka, sont des musicologues du Conservatoire de Moscou. Eux décryptent tout. Et mon nigaud de cadet de les accueillir fraternellement à la russaude, les baisant sur la bouche, sans saisir que son accent germanique le défavorise autant que ses choix musicaux. En URSS, ce sont surtout les Juifs qui escamotent comme ça les diphtongues, ou s’embrouillent dans l’accent tonique. La permanence historique des anciens Teutons dans les colonies baltes est ignorée, souvent niée.

 

Cette étourdie fraternelle risque bientôt de nous exploser au nez à tous. A celui de Cornelius, au nez en trompette de sa svelte Brandebourgeoise, et au mien.

J’entends déjà les interrogatoires courtois dans leur extravagant salon de musique de Klaïpeda, où ils serviront comme d’habitude leur immonde aquavit et des biscuits au cumin:

 

-          Le patronyme Dach, c’est pas juif, ça?

 

-          Non Messieurs, c’est allemand. C’est luthérien, et ça remonte au XVIe siècle, au temps où cette ville ne portait pas encore un nom lituanien et s’appelait Memel. Lisez s’il vous plaît l’inscription en trois langues sur le socle de la statue qui se trouve sur la place du port. Simon Dach était mon ancêtre. Un poète, pas un idéologue.

 

-          Mais nous n’avons rien contre les Juifs, Monsieur le directeur! Depuis que ces minoritaires se montrent bons patriotes, ils sont respectés. Disons protégés. Sauf quand ils camouflent leur ethnie, ou se réclament d’un sang prétendu aryen qu’exaltaient naguère non pires ennemis, les nazis. Ou quand ils abusent de la mission administrative que leur a confiée le Parti pour favoriser des expressions artistiques que celui-ci désapprouve.

 

 

 

Je vous donne en mille que ces experts du comité de sécurité se déplaceront exprès pour moi jusqu’à Kaunas. Serais-je suspectée à mon tour d’être une Juive? Ou, par défaut, une nazie? Sans hésiter, je préfére la première hypothèse, même s’il me serait désagréable d’être encore une fois comparée à cette Emma Goldman, dont les parents tenaient une auberge à trois cents pas de mon immeuble, et qui se prétendait elle aussi une anarchiste férue de Tchernychevsky et Kropotkine. Une femme brillante, oui, mais une effrénée. Elle fit trop de tapage à mon goût. Elle rendit notre mouvement aux Etats-Unis impopulaire, au point qu’elle en fut expulsée sur l’ordre du président Hoover en personne (ce qui la remplissait d’orgueil) qui l’accusa d’être «une des femmes les plus dangereuses d’Amérique»… Elle ne cracha pas pour autant sur sa citoyenneté américaine quand elle revint en Russie en 1917, en pleine Révolution, et se remit à faire du raffut. Cette fois ce fut pour dénigrer notre nouveau régime. Trop tôt, et avec une théâtralité excessive. Voilà pourquoi le nom d’Emma Goldman s’est effacé aussi de la mémoire des Lituaniens.

 

L’agitation inconsidérée ne sied pas à la philosophie anarchiste. On ne renverse pas une constitution sans être acculée à lui en substituer une autre, à transiger avec une nouvelle charte où l’individualisme d’une libertaire comme moi ne survivrait pas. Moi, Klemenza Dach, je suis résolument une individualiste. Une égoïste? Certainement. Oh oui, et comment! Une jouisseuse forcenée: une hédoniste, mais à la mode bolchevique, recherchant tout le bonheur possible dans la grisaille pénurique qu’on m’impose: ne trouverais-je plus qu’un seul vieux citron au magasin du square Vidurine que j’en ferais une fontaine de jouvence inespérée. Je le presserais pour du jus divin qui désinfectera mes petites plaies et guérira les grandes, en acidulant ma vodka. De ses moisissures je tirerai de la poudre cryptogamique verte pour mes distractions de vieille fille passementière. Et, comme tout est bon dans le citron, du khôl de zestes rissolés pour mes paupières de dragueuse irréfléchie.

Car une femme convaincue de ses idées ne doit jamais renoncer à ses pouvoirs de séduction, tous restreints qu’ils soient. (Ils ont entièrement fait défaut à la morose Emma Goldman, si j’en juge par ses rares photographies - que le Jéhovah qu’elle a dû renier ait son âme!)

 

Epicurienne, je le suis aussi par ma passion des lettres. Et par des occupations diaristiques – dans la langue de Madame Colette, voyez-vous ça! - mais qui ne visent pas à être publiées.

 

Quant à mon allemand maternel, je le réserve à la correspondance familiale. Il m’est plus aisé. J’y brode des pattes de mouches que ma parenté décode sans peine. Ce ne sont que maigres déliés; pas de pleins dodus comme en français, donc pas de tache d’encre.

 

Qu’en est-il avec le russe? Le russe est mon dialecte intime d’amoureuse, celui des déclarations et des ruptures. Là, je deviens circonspecte, usant de crayons noirs et de gomme. Mais je me rends compte, un peu tard peut-être, que les caractères cyrilliques, ceux en cursive surtout, trahissent avec une cruauté plus efficace le dépit de mes amours déçues. Le dépit d’une Balte trop rouge aux joues et à cheveux en choucroute qu’elle croit d’or… Que suis-je, sinon une replète qui se rêve mince, une boulotte qui s’imagine gracieuse, désirable?

Tous les mâles qui me plaisent me rejettent, en réprimant poliment des réactions de dégoût.

Pourtant, je lis dans le cœur mieux qu’eux-mêmes. Ils me désirent avec tant de force que ça les perturbe, et ils me fuient.

Je pense à ces barbus de la soldatesque soviétique qu’il m’arrive d’inviter à danser aux bals du muguet de Kaunas. Les plus vigoureux sont Géorgiens: cheveu d’ébène, poil dru, senteur virile, prunelle adorablement inquiète de l’illettré face à une intellectuelle; timidité du jouvenceau qui reflue jusqu’aux pommettes - sauf quand ils redeviennent féroces parce que j’ai mordillé au lobe d’une oreille, ou au menton. Nous ne dansons qu’à mon rythme, et ils me laissent rire sans se montrer fâchés quand trois tours de valse déjà les épuisent et que mes mains se font griffes.

S’ils me raccompagnent après jusqu’à ma porte, ils ne m’embrassent que sur mes joues. Ma bouche de rouquine leur répugne? A mes lettres de déclaration en russe, que je vais moi-même glisser dans la grande boîte en fer de leur caserne, seuls trois ont daigné répondre. A chaque fois un congédiement plus ou moins bien tourné.

Suis-je maudite? Ou tout simplement une laide? Ma question ne s’adresse qu’à moi-même.

 

 

Pourtant, en m’appliquant dans ce bloc-notes à ne point faire de faute de français, j’ai l’impression que je pourrais devenir belle. Miroir de papier. Cette langue française est tellement illogique, déstructurée, qu’elle me condamne à jouer avec le feu, à mettre à l’épreuve mon imagination sans que jamais elle ne déborde. Mon concitoyen Emmanuel Levinas est parvenu à la dompter, mais c’est qu’il est un écrivain, lui. Un incandescent, un fils du Talmud et de l’Holocauste. Encore un Juif, mais surtout un écrivain. Maintenant c’est elle qui se perd en lui. Moi qui ne le suis pas, je m’y éclaire en goy; j’y joue comme d’un instrument sans me brûler les doigts.

Non, le français ne peut pas devenir un dialecte intime d’amoureuse. Ses métaphores sont des règles anciennes, hiératiques comme au tarot divinatoire. Ses chassés-croisés sont réglementés, trop figés par une sacro-sainte patine, pour autoriser des digressions spontanées.

 

Moi je l’aime, cette langue carcan, car elle va me réapprendre à m’aimer moi-même avec méthode. A ne plus essayer de me faire aimer, à renoncer au rêve des étreintes. A m’embellir théâtralement, hiératiquement, et pour moi seule, avec des laques brillantines qui fonceront la rousseur de mes cheveux et mes cils de truie nordique.

A saluer chaque matin un rectangle de page encore vierge sur lequel je m’obligerai à faire des déliés griffus teutons, mais également des pleins gorgés de sève colettienne. Une discipline appliquée de jardinière. Et quand je penche les caractères pour faire de l’italique, on dirait des pétales de genêt qui résistent au vent.

La page sentira la fleur épineuse, la poudre de riz. Elle sera encadrée d’ampoules dorées, comme le miroir de Danielle Darrieux en sa loge. J’aime la France.

 

 

****

 

 

 

Kaunas, le 27 juillet 1986

 

Ma nièce aînée vient d’avoir neuf ans. Son père me l’a confiée pour toute une semaine, sûr que je la comblerai d’affection, alors que j’ai horreur des enfants. Des filles surtout. Mon Cornelius se prend pour un pédagogue à la mode:

 

«Alma n’est pas une autiste, écrit-il. Elle est éveillée pour son âge. Elle te surprendra par son intelligence précoce. Sache, Klemenza, qu’elle ne jure que par toi. Justement à cause de ton indifférence à son égard. Tu fus la seule parente à ne l’avoir pas embrassée pour sa confirmation au temple de Klaïpeda. Elle t’a vu rembarrer notre pasteur Weber, à cause de la longueur de son sermon. Ton Hochdeutsch sans l’accent balte l’a séduite, ton indépendance et ton athéisme aussi. Je crois que ta rudesse envers elle la fascine. Elle a des dispositions excellentes pour la musique classique et la lecture du solfège. Elle rêve de discipline… Alors continue de la rudoyer.»

 

«Rudoyer!» En allemand unsaft behandeln, littéralement traiter sans douceur… C’est comme si on suppliait une lionne affamée de croquer sans ménagement une gazelle qui elle-même implore d’être ingurgitée! Mais ce qui m’a d’emblée coupé l’appétit est la réputation d’athée butée qu’on me fait. De lamineuse de transcendances juvéniles. De vieille pie impie incapable de douter de ses premiers doutes. Et si, entre-temps, l’envie m’était venue de croire en Dieu? Cela devrait rester mon affaire. Mais on ne l’entend pas comme ça dans ma famille du littoral. Je croyais m’en être affranchie, puisque mon frère et sa femme prennent aussi de l’âge, mais voici qu’émerge une nouvelle génération de petites Lituaniennes curieuses de l’histoire du monde, et à laquelle je dois déjà rendre des comptes…

 

Plus je m’isole, plus on m’étiquette. Tantôt on me fige en tante douairière, une qui se serait volontairement confinée dans une crypte quasi funéraire, sans lumière, sans voussure sculptée vers le ciel. Tantôt on m’attribue une nature versatile et beaucoup de caprices: Klemenza Dach a été d’abord une anarchiste qui ne jurait que par Bakounine, puis, dans les années cinquante, fut une inconditionnelle de Mao le Chinois. La voici ultime défenderesse du dogmatisme stalinien en une période où celui-ci commence à se lézarder.

 

A peine a-t-elle débarqué du train, que cette sotte d’Alma a cru m’intimider en baisant mes mains comme au temps des tsars. Je déteste les salives enfantines, toujours visqueuses de friandises. Elle me choqua davantage en congédiant sèchement la maigrichonne voyageuse, qui avait accepté de la surveiller durant le trajet:

 

-          Nous n’avons plus besoin de vous, Fräulein. J’ai retrouvé ma tante. Cessez de me donner des ordres en lituanien! Je suis Allemande.

 

Je me suis retenue de la gifler: son séjour à Kaunas allait de toute façon être un calvaire pour moi. Autant ne pas l’inaugurer par un mélodrame en public.

 

 

 

***

 

 

 

Kaunas, le 5 août 1986

 

 

Ma nièce est retournée à Klaïpeda ce matin. J’avais écrit qu’elle était sotte. Faux, elle n’est pas du tout stupide. C’est dix fois pire: non seulement elle se sait intelligente, mais elle s’en excuse! Sa blondeur coralline en fera une rousse comme moi. Ses dents résillées de métal lui confèrent des expressions méchantes même quand elle sourit tendrement. Tandis que le jour de son arrivée, elle marchait devant moi, chargée d’une valise aussi grande qu’elle, j’examinai l’ossature robuste de ses épaules – celles de sa mère sportive – et son échine relevée, chevaline.

Quelle singulière personne! Son avenir m’effraie déjà.

 

D’entrée, elle jugea mon modeste appartement de la rue Erzvilko peu à son goût. Mais c’est lorsqu’elle voulut y faire entrer la chatte des voisins que j’émis pour la première fois ma voix d’ogresse (qu’elle était d’impatiente de déclencher…). Du coup, elle se montra exécrablement docile, attentionnée, n’agitant plus ses plumes à travers les chambres comme une crécerelle aux abois.

Nous jouâmes quelquefois aux dominos. J’eus beaucoup de mal à me refréner quand elle s’arrangeait pour perdre la partie, ou quand elle criait fort (mais pas trop…) en engageant une autre – on a dû l’avertir que j’étais une malentendante susceptible et récalcitrante.

Sourde, je le suis (sourdingue, comme on dit en France); mais à moitié tout de même, même sans ce maudit audiophone!

 

La plupart de mes antipathies tombèrent dès qu’elle prit possession de mon piano, que je pratique trop rarement pour m’apercevoir qu’il commençait à se désaccorder. En stupéfiant le vieil accordeur livonien, qui débarqua le lendemain, cette gamine de neuf ans n’eut aucune expression de triomphe en lui indiquant d’emblée les quatre ou cinq cordes précises qu’il fallait resserrer. Mais c’est triomphalement qu’elle y joua des pièces pour clavecin de Clérambault et de Rameau, en hommage à mon amour de la culture française.

 

Droite sur le tabouret en vis, elle se révéla une interprète plus appliquée que sensible. Une impeccable technicienne, me dis-je. Pas une artiste. Quand Alma est au piano, son profil inflexible devient cette fois celui d’une mère cigogne émergeant de son nid épineux (ce qui la vieillit autant que sa nuque hippomorphique quand elle trimballe une malle dans la rue).

 

 

C’est pour cette raideur prématurée de son corps; pour cette rudesse morale qu’elle s’inflige instinctivement, que je me suis mise à l’aimer un peu. A son père qui souhaiterait que je la rudoie, je répondrais qu’elle le fait elle-même très bien, trop bien. Mais non, je pressens qu’entre lui et son aînée s’étoffe déjà toute une chrysalide de non-dits, donc une future connivence que je ne voudrais pas briser.

 

-          Tu as l’air d’apprécier comme je joue, Tanti Manzi. Pourquoi ne me dis-tu pas, comme tout le monde, que mon jeu est très sec?

 

-          Parce que ce sont là des œuvres qui l’exigent. Et car tu es une enfant; l’émotion viendra plus tard. Quand tu comprendras que ce mot est synonyme d’amour, de petits tremblements qui secouent le corps, et donnent envie de pleurer. De négliger sans honte le respect d’une partition.

 

Aussitôt, elle se mit à pianoter un air chanté du Magnificat de Bach, avec une lenteur majestueuse et cristalline, si lyrique, sensuelle, que j’eus des larmes aux yeux. Elle fit semblant de ne pas les voir, mais le mal était fait. En redévidant douloureusement le fil de mes anciennes passions avortées, je comprenais qu’elles étaient en moi les fruits artificiels d’une adolescence attardée, enrayée par un intellectualisme stérile. Qu’un amour initial, beaucoup plus simple, m’avait échappé. Qu’il aurait servi de levain.

 

Alma endurera-t-elle elle aussi des déboires sentimentaux? Elle a la chance de n’y pas songer encore. Elle est foudroyée par l’amour divin, dont on dit qu’il ne laisse rien sur son passage. Voilà pourquoi je n’en suis pas jalouse. D’ailleurs, je m’en vais l’en défaire adroitement par une instruction civique et historique. Hier après-midi déjà, je lui ai fait visiter le musée du nazisme au IXe Fort; puis les grands travaux d’endiguement autour du réservoir du Niémen. Le long de la rade, nous avons conversé comme des grandes de planification urbaine, de politique, de religion aussi mais en évitant de parler de Dieu – puisqu’elle croit que je n’y crois pas.

 

Ce matin, en la confiant à un couple de passagers pour Klaïpeda, j’acceptai pour la première fois d’embrasser ma nièce sur ses joues. Baisers furtifs, sans effusion et sans bave sucrée. Mais avant de monter dans le train, Alma me sauta au cou pour m’entonner à l’oreille, d’une voix fluette, cet Exultavit de Bach qui m’avait fait flancher en secret.

 

Sa dernière parole fut insoutenable:

 

-          Ne pleure plus Tanti Manzi! Je t’aime.

 

 

En fait, ma première impression fut la bonne: cette fille est une sotte. Elle ne comprend pas que, moi, je la hais.

 

 

***

 

 

Vilnius, le 30 décembre 1991

 

 

 

La Néris est grise comme le ciel avec des lames de fond indigo, mais elle n’est gelée qu’à ses franges où aucun enfant ne patine. (Flash-back narcissique sur mes treize ans et mes meilleurs hivers perdus: quel joli brin de nymphette était cette Klemenzin, pirouettant toute mince sur les lagunes argentées-argentiques de Courlande!)

Un flot gris, lit nervuré d’indigo: la rivière m’est transparente parce que je l’observe depuis le sixième étage du Lietuva, une tour de béton soviétique. Il fut jusqu’à l’an passé le seul hôtel important, le plus «luxueux», de notre capitale. La chambre, où l’on m’a alitée précipitamment en attendant un médecin, pue le fétide surchauffé d’une climatisation délétère. La nurse qui a organisé mon transport a crié comme une macreuse à travers les corridors. Toute «sourdingue» que je sois, j’en ai encore les tympans endoloris. Elle plaignait les brancardiers parce que j’étais un fardeau, une obèse… Tu l’es aussi, grosse vache, va! Mais un des grooms qui m’a portée m’a adressé un sourire aux yeux tendres; sur ses lèvres sensuelles j’ai pu lire tout ce qu’on peut espérer de mieux dans ces moments. (Quel beau cadeau de la vie avant qu’elle ne m’abandonne!)

 

-          Je m’appelle Iaroslav, je suis Ukrainien, je suis «celui qui amène le printemps».

 

Car je sais que ce «rhume» qui m’a subitement reprise, en pleine conférence de mon frère Cornelius – et en présence du président lituanien, de son ministre de la Culture, des évêques, du nonce apostolique, etc. - me sera fatal: brûlure violente des muqueuses, battements de cœur, sang craché, respiration réduite à néant. Cette fois ni le cognac garanti pur France, ni les sels ne pourront différer mon heure. Celle de ma mort, un mot qu’on ne prononce pas facilement chez nous, les Luthériens de la Baltique. Sauf aux cultes.

 

Douleurs lancinantes partout dans ma masse gélatineuse, mais je m’en moque.

Je les surmonte pour inscrire une dernière bagatelle dans ce carnet que mes sauveteurs n’ont pas confisqué: je l’ai conservé contre mon vieux cœur, à l’intérieur d’un pourpoint à poche secrète. Et je m’accommode d’une plume à bille noire du Lietuva, trouvé sur cette table, dans cette chambre à moquette moutarde dont le minibar gronde comme un engin à retardement.

 

Mais quelle histoire de se relever seule de cet extravagant lit à deux places! C’est vrai que je suis lourde; pauvre Iaroslav. Sans être là, il m’aura offert ma dernière danse, mon ultime tour de piste – celui d’une vieille ourse. C’est à lui que je confierai le calepin afin qu’il la remette à ma belle-sœur. (La mère d’Alma connaît l’emplacement, chez moi à Kaunas, de l’enveloppe jaune qui contient ma correspondance et mes autres carnets. Elle détruira tout sans rien lire. J’ai confiance en elle – c’est une Prussienne farouche, une athlète, une guerrière introvertie. Elle m’aime peu, mais elle est d’une race qui généralement respecte la parole donnée.)

 

 

De l’autre côté de la table en teck, les vitres devenaient opaques à cause du chauffage déréglé et de mon souffle rauque. Alors j’ai entrouvert la fenêtre pour qu’elle se désembue et pour respirer une fois encore l’air cru hivernal de ma patrie, soi-disant renaissante. Voilà trois mois que son indépendance a été enfin reconnue officiellement, et qu’on la glorifie avec des poncifs qui empestent la forfanterie des pionniers de la Révolution française. Mon frère, avec sa conférence placée sous le sceau de l’art et de la création musicale, y participe naïvement, et pleinement. Suspicieux comme je le connais, il mettra mon malaise sur le compte de mon cynisme. Dieu merci, il ne saura jamais que j’ai prié pour lui.

 

Sa fille aînée non plus: il important qu’elle croie que je suis restée athée jusqu’au bout. D’autant plus que, depuis deux ans, elle s’enflamme pour l’étude des religions, et qu’elle commence à aimer davantage Jésus-Christ que les dieux de la musique.

 

Qu’Alma s’en ouvrît à moi prioritairement prouve qu’elle a besoin d’un adversaire implacable, d’un négateur stratégique contre lequel elle puisse cimenter ses opinions. En revenant à Kaunas, pour un week-end de Noël, elle s’engagea dans une controverse théologique, scientifique. Rêvant que je lui répondes. Elle finit par y arriver, même si au préalable je fis diversion avec ma marotte des jeux divinatoires. En improvisant un rôle de tantine confitures & gâteaux s’adonnant à la cuisson de biscuits à l’angélique. Je l’ai emmenée au théâtre des marionnettes. Je lui ai conté de jolies légendes du vieux paganisme balte…

Quand, au terme d’un dialogue sans circonlocutions, elle obtint ce qu’elle espérait de moi – la confirmation d’un athéisme irrévocable - je la sentis enfin rassérénée, car forte de ses propres convictions. Paradoxalement, je décidai alors d’être son alliée, l’exhortant à les affermir; en lui fournissant des documents journalistiques internationaux, ou des opuscules apologétiques que je dénichai dans des recoins ignorés des bibliothèques de notre pays. En faisant plusieurs fois le voyage de Klaïpeda pour défendre sa cause auprès de ses parents:

 

«Jamais la Limitchk n’abandonnera sa vocation de musicienne! La preuve: elle ne rêve que de la parfaire à Leningrad, où vous l’enverrez coûte que coûte, malgré votre antisoviétisme primaire. D’ailleurs cette ville vient d’être ridiculement rebaptisée. C’est comme si rendait le nom de Lutèce à Paris! Mais bon, elle y acquerra des bases convenables qui la conduiront ailleurs. Quant à sa nouvelle lubie religieuse, elle découle d’un mysticisme préadolescent qu’il ne faut pas prendre à la légère. N’oubliez pas qu’à onze ans, on a le droit d’être une gamine! Un peu de contemplation ingénue et liminaire est nécessaire à toute personne qui se destine à une carrière solide. Et c’est votre vieille sœur, une mécréante endurcie, qui vous le dit.»

 

 

Cette protection les troubla, et elle encore plus: était-ce enfin un signe d’affection, de confiance? Ou, au contraire, une maïeutique par l’absurde?

Elle ne le saura jamais, moi non plus.

 

Aujourd’hui, à la veille du Nouvel-An de 1992, je sais que je ne reverrai plus ma nièce. A cette heure, elle répète sur les grandes orgues baroques de l’église Pierre-et-Paul. Elle y attend son père, et le président de la République, le nonce, des dizaines de notables, des cameramen de la jeune télévision nationale. Elle m’y attendra aussi, je le sais. On lui expliquera mon scandale final après la cérémonie.

 

 

La fenêtre est restée ouverte trop longtemps. Je n’ai plus la force de la refermer de la main gauche, qui est engourdie. La droite est réchauffée par l’urgence d’écrire encore un peu. Je vais bientôt m’affaler massivement sur ce bureau de fortune, et il ne reste plus qu’un feuillet dans mon bloc-notes. Je l’arracherai pour y indiquer des volontés dernières qui seront succinctes:

 

-          Remettre à ma belle-sœur tous ces tristes griffonnages.

 

-          A sa fille Alma un bijou d’ambre sombre - que je tiens d’un ancien officier polonais originaire de Gdansk. Encore un amant récalcitrant, mais prodigue…

 

-          Me jeter dans la fosse aux pauvres d’un cimetière chrétien de Kaunas, mais sans aucun rituel religieux.

 

Oh! pourvu que ce ne soit pas la grosse nurse de l’hôtel qui les découvre, mais le bel Iaroslav aux corolles printanières!

 

Kaunas.jpg

Commentaires

Un roman et une mine de mmots-friandises!

Pour plus de détails voir: http://peresiffleur.blog.24heures.ch/archive/2009/02/04/mots-friandises.html

Écrit par : Père Siffleur | 04/02/2009

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