13/02/2009

«L’Eglise tient le Christ en otage»

TROIS HOMMES DANS LA NUIT

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

Retrouvez les épisodes précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

Notes perdues de Klemenza Dach:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/02/trois-hommes-dans-la-nuit.html

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L’Eglise tient le Christ en otage

 

 

 Jean-Baptiste Contine  vient de pénétrer dans le Sacré-Cœur. Il n’a pas l’intention de s’y attarder: sa sensibilité de médiéviste ne le tolérerait pas. L’intérieur abyssal de cette Grande Meringue, comme l’appellent les Montmartrois, est aussi moche que sa carapace pseudo-byzantine. Et la mélopée fatiguée,  remâchée du prêtre; les antiennes et répons des pèlerins qui affluent chaque jour pour l’Eucharistie, lui rappellent désagréablement le temps où lui-même servait la messe au Collège de l’Effeuille.

 

 

 Là-bas, le décor de la chapelle Sainte-Elisabeth était évidemment plus modeste, mais le décorum était le même: un rituel qui prétend célébrer la «joie de retrouver Dieu et les autres», mais qui se répète dans la monotonie et la tristesse. Dans le mensonge.

 Si on a le malheur d’avoir perdu la foi, ce n’est pas dans ces huis clos-là qu’on peut la recouvrer. Notre Seigneur n’y tend plus l’oreille. S’il reste vraiment à l’écoute de chacun de nous tous, même les réprouvés, c’est partout ailleurs. Son cœur sacré bat dehors.

 

 

 De même, deux ans plus tôt, Jean-Baptiste n’avait franchi pour la première fois l’enceinte du Vatican qu’avec le but de s’éblouir durant une heure de la majesté sculptée de la Pietà de Michel-Ange. Il la connaissait par des photographies; il voulut en humer le marbre et cette grâce paisible, presque souriante, d’une mère endolorie tenant sur ses genoux le cadavre de son fils et maître. Le corps du Christ, elle le porte. Elle ne l’enserre pas - comme le fait l’Eglise depuis deux millénaires-, elle ne le retient pas, elle ne s’en prévaut pas pour se sacraliser elle-même.

 

 

 Après cette vision simple et artistique, aux effets plus puissants que toute prière liturgique instituée par des usurpateurs de la foi vraie, Jean-Baptiste Contine n’éprouva même pas le besoin de la prolonger en visitant Saint-Pierre, les ingéniosités architecturales de Bramante, ou les chefs-d’œuvre du Bernin, voire les fresques de la Sixtine!

 

-          Elles sont certainement admirables, surtout depuis qu’elles ont été rafraîchies; mais me voilà déjà  repu du Michel-Ange… Ma contemplation de sa Pietà a été suffisante pour m’ébranler de son génie, et surtout du génie de la foi qui est en moi - malgré moi peut-être - et dont je me sens pourtant dépossédé. Une part de divin qui ne m’a pas été octroyée par le sacrement du baptême; elle est antérieure, elle immanente à ma condition d’être vivant. Elle est tellement plus forte que ma pensée, tellement plus souveraine et revivifiante que mon «libre arbitre».  Elle me chapitre: «Qu’est-ce qui t’autorise à dire que tu es en déréliction? De quel droit te prétends-tu abandonné?»  Non, le trouble que je ressens à présent est trop grave, terrifiant, il m’est trop précieux pour que je m’en guérisse sous les ors d’un mausolée gardé par des imposteurs; des tonsurés, des mitrés, des tiarés qui n’entendent plus la voix de Jésus tant ils ont pris goût à s’écouter eux-mêmes. A dénaturer son verbe poétique par le fatras de leurs dogmes rouillés et liberticides. 

Alors vite sortir, avec ce bouleversement esthétique, avec cette flamme inattendue qui ne m’advient pas de ces lieux! Et vive l’air temporel et franc de l’urbi et de l’orbi. Vive l’odeur païenne du Tibre, vive les carrés de pizza tiède à l’oignon blanc, les petits cafés noirs très sucrés, les fleurs de courgette du Campo dei Fiori! Et vivement l’oxygène de Dieu qui - s’il existe… - ne peut souffler qu’au-dehors de ces temples où des profanateurs de sa parole persistent présomptueusement, et sottement,  à le momifier.

 

 

                                                                                       ***

 

 Ainsi, Contine n’est pas entré dans le Sacré-Cœur pour prier. Il veut seulement y allumer une bougie au nom de son ami Micky, qui, lui, se pâme devant le  pharaonisme naïf du catholicisme sulpicien. Autant qu’il doit raffoler de mélodies flasques, de pralines en sachet enrubanné, ou de ces pâtes feuilletées très sucrées de sa Grèce natale. Au sortir du monumental et oppressant sarcophage à coupole, il lui expédiera un SMS bienveillant depuis la butte Montmartre, où une brise remue des frondaisons déjà en fleurs. On y tousse un bon coup, puis on savoure des fraîcheurs qui désintoxiquent du fumet des encensoirs.

 Le dos tourné à la laide basilique, on y respire de même un des plus vastes panoramas de Paris: à droite, renaît une Tour Eiffel d’autant plus belle qu’elle offre sa nudité métallique au soleil. Sa charpente devient celle d’une pyramide émaciée et aérée, libérée de tout granit en parpaings; de tout contenu funèbre et cultuel… Elle s’élance directement vers le ciel de mai. Elle prie sans avoir recours à des prières. D’elle exulte une laïcité absolue et que le Dieu de tous les hommes ne peut qu’entendre.

 Dire qu’elle a été bâtie à la même époque, ou presque, que cette Meringue chantillée que vous venez de fuir, mais dont les chants plaintifs et rabâchés vous poursuivent encore! Louanges autorisées par la sainte Eglise apostolique, et ne jaillissant que d’une espérance organisée par elle, à sa convenance. Du papier à musique troué aux endroits qu’il faut. Des rosaires froids qu’égrènent des fidèles, plus fidèles au pape régnant qu’à Dieu.

Tout à l’heure, le soir tombé, ils zapperont pareillement sur une télécommande de télévision.

 

 A gauche, à travers la gaze cuivrée de milliers de toits et cheminées, vous devinez cette fois non plus une tour mais deux: celles de Notre-Dame, bien sûr. Elles sont plus radieuses que jamais, glorieusement urbaines. Vous vous rappelez qu’elles ont été désanctifiées – comme on dirait désinfectées - par un grand poète. Leur rayonnement est hugolien. Elles appartiennent désormais à la cité, à l’aventure de l’humanité. A l’urbi, à l’orbi aussi.

Tout à l’heure, le soir tombé, leurs délicates guipures s’illumineront comme des lanternes, elles veilleront civiquement (pas religieusement) sur la ville et le monde, le temps que dure une nuit. Une nuit, c’est déjà beaucoup, c’est une promesse du jour. Même si, pour certains condamnés, l’aube est l’heure de la mort. Ou la fin d’un songe filmé en plongée. Mais quand on meurt, meurt-on?

 

 Tout à l’heure, le soir tombé, Jean-Baptiste Contine a rendez-vous au pied de la butte, rue Gabrielle, avec une cliente qui a trouvé des ornements héraldiques au fond d’une cave. C’est la raison pour laquelle il se trouve à Paris, dans ce quartier dont il n’aime ni l’histoire ni la légende. Et il appréhende beaucoup d’aller à la rencontre de cette dame Loreta, qui recourt sans ambages à un langage populacier - s’il en juge par le courriel qu’elle lui avait envoyé:

 

-          Franchement, je m’en contre-fous de ces enjolivures. Si ça ne tenait qu’à moi, je les aurais fait racler vite fait bien fait. Mon cabaret n’en a pas besoin. C’est un curieux zigoto des Monuments historiques qui les a remarquées au lieu de se rincer l’œil comme tout le monde au spectacle de mes filles. Et c’est lui qui m’a donné votre adresse, Monsieur l’expert. Je vous attends avant l’ouverture et vous offrirai un verre. Et même un deuxième si vous prouvez que ces croûtes ne valent rien. Aucune envie qu’on ferme ma boutique! Historique, historique… Je ne vois pas pourquoi on m’exproprierait pour une cucuterie historique.  Je suis une tenancière honnête, moi, et je dois bien gagner mon bifteck.»

 

 

 Autant Jean-Baptiste peut éprouver de la compassion pour une mère-maquerelle, qui se serait sortie toute seule du ruisseau et redouterait maintenant d’y retomber à cause de quelque défenseur du patrimoine. Autant le mépris de cette Mme Loreta pour ce qui est «historique» l’émeut comme une extravagante métaphore. Il se dit que l’Eglise manifeste une semblable réticence envers les vérités originelles de l’Evangile, de l’historicité évidente de Jésus-Christ (qui fut aussi un homme!), afin sauvegarder ses propres privilèges. Des privilèges quelquefois vénaux, plus souvent de pouvoir, mais surtout d’autorité morale.

 La rombière de la rue Gabrielle craint qu’on lui confisque les clés de sa modeste boîte de nuit montmartroise?

 Le Vatican, lui, tremble qu’on lui conteste un jour le droit d’user à sa guise de celles du paradis.  Ces deux bénardes qui festonnent son pavillon jaune, qu’il aurait héritées de saint Pierre en personne, mais lui servent à verrouiller les portes du ciel plutôt qu’à les ouvrir. 

 

                                                                                                       ***

 

En descendant les lacets du parc pentu de la basilique, le géant Contine a le pas timide et hésitant. Celui d’un agneau qui prendrait étourdiment le chemin de l’abattoir, mais qui instinctivement devine ce qui l’y attend. «Je vous attends, oui c’est ce qu’elle m’a dit.»

Non, ce n’est pas encore le chemin des enfers, mais ça y ressemble. Car il ne supporte pas l’alcool, et devra en boire quand même, et jusqu’à la lie du calice. Sa mémoire ancienne lui fait défaut, mais une antienne de son adolescence lui revient en force. C’est celle du Confiteor en latin, une prière qui s’associe à des odeurs moites de confessionnal. A l’haleine putride d’un prêtre confesseur qui croyait plus en lui-même bien qu’en Dieu:

 

Confiteor Deo omnipotenti, beatae Mariae semper Virgini, beato Michaeli Archangelo, beato Joanni Baptistae, sanctis Apostolis Petro et Paulo, omnibus Sanctis, et vobis, fratres, quia peccavi nimis cogitatione verbo, et opere:

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa.

Ideo precor beatam Mariam semper Virginem, beatum Michaelem Archangelum, beatum Joannem Baptistam, sanctos Apostolos Petrum et Paulum, omnes Sanctos, et vos fratres, orare pro me ad Dominum Deum Nostrum.

 

Amen! conclue Jean-Baptiste, tout en repérant, au milieu de la rue Gabrielle, son point de chute fatal (pas forcément mortel). Sur une enseigne neuve en surplomb mais pas encore allumée, il parvient à lire:

 

 Chez Loreta, la Clef de tous les plaisirs.

 

 

 

sacre_coeur.jpg

Commentaires

La grande meringue qui défigure la butte a été ,de surcroît, construite pour "expier les crimes de la commune"...Tout un symbole.

Écrit par : Gilles | 14/02/2009

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