21/02/2009

"Le bel Omer, maure de Brocéliande"

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

Retrouvez les épisodes précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http;//salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

Notes perdues de Klemenza Dach:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/02/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

:

L’Eglise tient le Christ en otage:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/13/l-eglise-tient-le-christ-en-otage.html

 

 

 

 

Ou chez mon éditeur:

 

www.campiche.ch



 

 

 

 

 

Le bel Omer, maure de Brocéliande

 

Il aborde déjà la soixantaine, le frère bien-aimé de Bouffarin. Le seul être au monde qui lui inspire de l’affection vraie, affranchie de tous liens familiaux ou autres. Elle au moins ne fait pas trembler le grelot des culpabilités - celle des sempiternelles «dettes et loyautés» qui impose sa loi ténébreuse à celle du sang et tourmente les fils ingrats, même s’ils n’en montreraient rien.

Omer, lui, n’est pas un fils ingrat. Sa fidélité est irréprochable au point qu’elle en deviendrait agaçante. C’est un noiraud de haute stature, un rien blanchi à la frisure des tempes. Musculature déliée, regard brun flavescent. Son teint sable et ses sourcils fournis lui confèrent un air de ressemblance avec Jean-Baptiste Contine, mais Simon s’efforce de n’y penser jamais. De dix-sept ans son aîné, ce grand frère avait été un enfant adoptif, un Moïse du Chélif algérien, une espèce de Sérafimovitch berbère - mais là encore, la comparaison est insoutenable pour Simon.

Omer avait pris une place importante dans le cœur des Bouffarin avant de progressivement la perdre, dès que Madame fois grosse pour la première fois, à Briec, en 1960, quelques mois après qu’ils eurent quitté l’Afrique en s’établissant en Bretagne. Fut-ce l’air ancestral de la France retrouvée qui la rendit tardivement féconde? Toutes les attentions dont il avait été jusque-là gratifié confluèrent sur le ventre rond de cette ivoirine cariatide qui avait été sa salvatrice. Et sur les dentelles du berceau, la literie de linon et la bonneterie destinée au futur héritier légitime.

«Prions que ce soit un garçon! soupirait ostensiblement la grand-mère. J’aurais enfin un vrai petit-fils…» Cette aïeule de convenance à laquelle il avait été imposé, et qui lui avait été imposée, Omer avait fini par l’aimer, malgré ses rabrouements quotidiens, ses baisers refusés, ou secs.

Une femme exagérément osseuse, cette Adèle Divion, plus encline à la suspicion qu’à des effusions. Admiratrice de Jeanne d’Arc, Napoléon, Lyautey, elle était imprégnée de vieux principes coloniaux et n’admettait pas ce qu’elle appelait le «lâchage de l’Algérie», même si, durant trente ans, elle n’y avait mené qu’un train de vie modeste, comme buraliste à Mostaganem. L’avancement inespéré de son dentiste de gendre, et l’installation de la famille dans un castel de Bretagne la «révolutionnèrent et lui montèrent au chignon», dira plus tard Simon. Elle se donna aussitôt des attitudes altières de châtelaine.

Dans une famille en voie de dégrossissement, et qu’elle entendait régenter en douairière, la présence de ce jeune Kabyle (qui oubliait souvent de ne plus la tutoyer devant la bonne société cornouaillaise) devenait encombrante. D’autant plus que l’insolent coucou y croissait en vitalité et bonne humeur. Un matin, elle y mit le holà en le traitant d’intrus à la table du petit-déjeuner. Personne ne prit la défense d’Omer.

Au lieu de s’en mortifier, il se révéla le plus enthousiaste des gardiens du ventre. A la naissance de Simon-Isidore-Dieudonné, il combla celui-ci de tout l’amour qu’on l’empêchait d’échanger ailleurs. Dès que son cadet manifesta des troubles de santé, il s’employa à l’égayer en lui faisant des grimaces, tandis qu’un aréopage de médecins et de psychopédagogues devisait tragiquement autour du petit dauphin épouvanté. La comédie de l’Intrus fit scandale, mais fut souveraine; et bien au-delà de l’urgence d’une guérison.

Il y a des pitreries, des clins d’œil, des chatouillements qu’on n’oublie pas. Qui valent tous les mamours d’une maman, et bien plus que l’estime filtrée, spartiate - car érigée en dogme - d’un père. Car si le Dr Armand Bouffarin dérogea à tous les principes élémentaires de l’adoption envers Omer – qui pourtant l’aimait -, il se révéla plus inconstant, immature, quand Simon-Dieudonné, chair de sa chair, se mit à vagir en naissant à domicile, dans une chambre attenante à son cabinet dentaire: «Faites taire cette chose, nom d’un chien! J’ai un client important…»

Bref, un bon technicien, mais un piètre patriarche. Dès son établissement à Briec, il fut apprécié comme un chirurgien-dentiste de premier plan, et sa réputation se répandit jusqu’à Rennes. Or à ne prospecter que la bouche de ses patients – ses clients –, il finit par se désintéresser du reste de la physiologie humaine. Son serment d’Hippocrate, il ne le confinait plus qu’au soulagement de maux dentaires.

Vis-à-vis des siens, il se sentait tout aussi dépossédé des notions rudimentaires de la médecine générale - qu’il avait pourtant étudiée brillamment à la faculté d’Alger au temps de l’inconfort et des idéaux. Il avait désormais en dégoût les pansements, le mercure au chrome, les thermomètres, les pastilles contre la toux… Quand sa femme se plaignait de migraines, il la renvoyait aux conseils du pharmacien du bourg. Ainsi, la première fois que Simon fut pris de convulsions, il paniqua à son tour et s’emporta. Sur les instances de sa femme, des domestiques, mais surtout d’Omer, il se résolut à prendre le pouls du petit choréique. Sans succès. Un peu humilié, il fit appel à des confrères; à ces Diafoirius modernes, tout aussi discoureurs et sinistres qu’au siècle de Molière, mais qui eurent au moins le mérite de poser un diagnostic en bonne et due forme: Simon-Isidore-Dieudonné ne faisait pas le zouave (pas encore). A deux ans, il était effectivement malade…

 

 

 

 

 

                                                                                               ***

Depuis, plusieurs décennies ont flué en méandre, les séquelles de son syndrome sont devenues occasionnelles (sauts d’épaules, trismus maxillaires), mais le tréfonds de l’âme de Simon Bouffarin n’a pas changé. Malgré les apparences: en 2002, c’est un quadragénaire cyclothymique, un peu trop coquet pour son âge qui, chaque matin, consacre un temps fou à boucler sa chevelure blonde avec un fer à friser de son invention. Il dirige un atelier de stylisme et design en tout genre dans un quartier hétéroclite de Boulogne-Billancourt. Le souvenir du Dr Armand, son père - avec ses colères, sa sécheresse de cœur apparente - le hante moins. S’il lui en revient des relents, il s’en «désinfecte» en buvant plus de coutume dans les bars et brasseries de la place Marcel-Sembat. Il s’y soûle jusqu’à de l’inconscience plus qu’à de la haine. Au cointreau et au gin. Et si, dans les volutes grises de ses ninas salés qui le font tousser comme un vieillard, il lui prend de rêver à sa Bretagne natale, ce ne sont pas des abers ou des îlots verts perdus en mer qui lui apparaissent, mais un masque grotesque aux yeux révulsés. Le faciès distordu, drolatique et réconfortant de son frère Omer, émergeant du pied de son petit lit surchargé de couettes blanches.

-       Regarde comme je suis brun de peau. On dirait une vieille datte toute pourrie, n’est-ce pas? Mais si je la fronce comme ça avec mon front et mes joues, elle devient toute noire comme celle d’un singe. Mes dents sont terribles, grrr, grrr… Je ne vais pas te manger, je vais te gouzigouzer le ventre, gzz, gzz…

La dernière fois qu’ils se sont étreints, c’était il y a quinze mois, en automne 2001, aux obsèques de leur mère dans une église de Guingamp. Omer grimaçait, mais différemment, de tristesse cette fois. Avec une peau non plus de datte moisie ni de singe, mais celle de l’olive blonde et solaire, ensoleillée par un chagrin éponyme et pur - la défunte se prénommant Marie-Olive… Par une affliction réelle que Simon n’arrivait pas à partager. Aussi renonça-t-il à s’agenouiller devant le cercueil. Il resta debout derrière son frère adoptif, sa femme, leur fille, leur beau-fils à nuque de sanglier, et leurs petites filles – deux blondasses au museau cruel qui ne cessèrent d’échanger des niaiseries durant tout l’office.

Omer est marié à une arrogante Quimpéroise dont l’œil gris évoque l’écaille des serpents. Leur enfant unique, la jolie Marie-Flore, a fait des études de philosophie avant de s’éprendre inexplicablement d’un certain Roland Gauss, promoteur mulhousien lourdaud, à paumes moites, et homme d’affaires plus que d’esprit. C’est ce béotien, amateur de musique country et de motocross, qui lui a fait ces deux petites chafouines qu’on vante comme des écolières surdouées… Mais de ces quatre parentes, Simon se soucie comme de guignes. Il n’en parle jamais et les salue à peine. Le ressentiment commun qu’elles lui renvoient le met en gaîté et n’a aucune prise sur la tendresse que lui voue son demi-frère, toujours disposé à lui ouvrir le tiroir-caisse de son Goéland des Dunes, un cabaret-théâtre-librairie qu’il anime à Tréboul, sur le front de mer, grâce à des arrhes prêtés par Monsieur Gauss.

Autant le je-m’en-fichisme aristocratique et les problèmes d’argent de Simon font jaunir de haine les yeux vipérins de la femme de son frère, autant ce dernier s’en amuse avec empathie. Avec une générosité indéfectible – un rien matoise, intrinsèquement méditerranéenne. En son cœur de poète araboïde, Omer touille librement les mentalités et les paysages de deux patries distinctes, comme si les embruns océaniques de la mer d’Iroise pouvaient imiter les horizons marins de Mers-el-Kébir. Un pari de coloriste. Marie-Olive faisait de même dans ses aquarelles, dont la plus vaste, et une des plus hybrides, occupe maintenant un mur entier de la librairie trébouloise: Coucher de soleil saharien sur les îles Glénan

-       «Hybride». Oui, elle l’était devenue ma pauvre maman, mariant des paysages hétérogènes, se mélangeant les pinceaux, ceux du cœur et de son infinie sottise. «Hybride». Elle ne se douta jamais que cet adjectif vient d’un mot grec signifiant l’outrance, l’outrage, l’affront. Autant de vertus qui lui étaient étrangères. Ce n’est pas elle qui les aurait transmises à son beau champi aux yeux de feu. La hardiesse infuse d’Omer est jouissive, elle est une sève sans cesse renouvelée. Il hypnotise les gens et il rit. Pour les faire rire aussi. Sa bigarrure culturelle en devient inventive, décaractérisant les exotismes, ne choquant pas; elle enchante, elle aiguillonne. Mon Omer qui rit, mon Omer qui pleure: ses épanchements semblent surnaturels au point qu’il m’arrive de les confondre. Comme s’ils sourdaient d’une pensée duelle, alchimique, beaucoup plus pittoresque qu’il ne le montre. Il est certainement le plus loyal des hommes, il est mon héros, mais on n’en fera jamais le tour.

Dans la basilique de Guingamp, Simon Bouffarin s’adonnait à ces digressions psychologiques et picturales, tandis que du haut de sa chaire en ambon, le curé s’enrouait dans une oraison longue et décousue, et que les petites-nièces jacassaient. Elles rivalisaient d’effronterie en parodiant les radotages de l’officiant. Il les haïssait et les jalousait tout en même temps: la babillardise était sa spécialité à lui, et lui, il devait garder le silence… Quel malheur d’être adulte! Or que reste-t-il à faire, quand on est privé de paroles parce qu’on devient vieux? On gamberge:

 

-       La boucler en restant debout! Mes jambes sont en ruine, mes tympans aussi. Pauvre Simon! Que de voix, y en a trop à la fois! Celle du sang y va aussi de son couplet, la mienne. Est-elle un leurre? Je viens de perdre ma génitrice, mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Une évidence, rien à ajouter. Les mots me manquent, oui, mais par indifférence. Chez Omer, mon prince charmant à moi, ça se passe autrement. Il est tout enchifrené de sanglots sur son agenouilloir. Son front obsidien, sans rides à soixante berges, s’irise de rayons chrétiens décochés à travers les vitraux à sa seule intention – alors qu’il avait eu le choix de redevenir musulman. Aucun ne voudrait m’illuminer un peu, rien qu’un tantinet, et pour cause… Mais Omer non plus ne parle pas dans ses prières, il ne gamberge même pas, puisqu’il pleure. Il pleure une femme qui n’a pas été sa mère. En quelle langue pleure-t-on quand on pleure sans mots? Ça doit ressembler à une vibration intérieure, un enchaînement de nasales, une phonation sommaire et ravalée. Le chant des druides à Brocéliande? Ces légendes sont bien trop bretonnes pour moi le Breton, mais elles ne le sont pas assez pour lui, le beau mozarabe, le Moïse du Chélif. Je m’ébahis de son acclimatation rapide, intrépide, à une civilisation compassée, raide, recroquevillée sur elle-même. La froide Bretagne l’avait d’abord rejeté, et le voilà devenu son trouvère le plus chaudement inspiré! Il en maîtrise les quatre langues: le cornouaillais de notre timide Briec, mais aussi le trégorrois, le vannetais de Vannes, et le littéraire léonard… Saint-Brieuc, Plouguenast, Ploufragran, ou Plœuc… Quel tourbillon de sonorités imprononçables, de toponymes singuliers pour ce natif des massifs djurdjuriens! Dans son Afrique francisée, les noms de lieux furent plus faciles à prononcer pour les Français - le forte guttural arabe en moins. Mais mon Omer se fait une volupté de les dire avec l’accent celte qu’il faut, quand il le faut, avec le juste nasillement enrhumé-embrumé qui convient, et selon les variations ethniques de cet immémorial Finistère devenu sa nouvelle patrie. Son nouveau royaume qu’il bariole à sa fantaisie!

 

                                                                                                 ***

Simon déteste ses monologues: les mots y sont banals ou académiques, sans fioritures triviales et sans digressions factices. Mais l’esprit voit clair: de fait, quand Omer Bouffarin ne fond pas en chagrin devant un sépulcre maternel, ou s’il n’est pas astreint à la retenue, il s’avère le plus éloquent des hommes. Chacune de ses phrases est choisie, ciselée. Son argumentation s’étaye d’une mimique subtilement rodée: deux mouvements sourciliers suffisent pour désarmer un médiocre; un plissement sensuel de la commissure droite de sa bouche fait flancher ses contradicteurs les plus aguerris. Et il a développé un art du mensonge original tellement entortillé qu’il n’est pas trompeur…

Face à un député-maire régionaliste et frontiste:

-       Vous vous prétendez Finistérien de souche, Monsieur Banalech. Mais votre nom l’est plus que vous-même qui ne savez rien du Finistère, Finis terrae en latin. En breton Penn ar Bed. Dommage. C’est une région qui ne cesse d’étonner ceux qui l’étudient à fond. J’en suis. Et je me passionne jusqu’à son passé le moins éclairci. «Eclairci» est le mot opportun. Il vous fera chavirer quand je vous apprendrai que votre contrée, Monsieur Banalech, avait été désertique, sèche et sablonneuse comme mon Sahara. Qu’elle n’est devenue verte, bocageuse, que par l’intervention de gens de mon continent. Oui, des Africains, des Arabes, ou des Noirs (pour vous, c’est kif-kif), des bicots en babouches qui l’ont colonisée bien avant la naissance de vos plus lointains ancêtres; puis l’ont fertilisée grâce à leur science des sources souterraines et du mystère phréatique…

Autre exemple de franche imposture; cette fois en réplique improvisée à une dame patronnesse de Vannes, aux bajoues truellées de fards crémeux - qui se trouve être une vieille complice de la venimeuse Adèle Divion, sa mère-grand adoptive:

-       Vous m’interrogez trop candidement sur la couleur de ma peau pour n’être pas malveillante, Baronne. Je ne vous le reprocherai pas. En revanche, il est impardonnable qu’une authentique Vannetaise comme vous, vivant à quelques milles seulement de Belle-Île-en-Mer où périt glorieusement le Messire du Vallon de Bracieux de Pierrefonds – oui le Porthos - ignorât que je suis un descendant d’Alexandre Dumas. Ma feue grand-maman Adèle ne vous en a rien dit? Ça m’étonne d’elle qui vous disait tout et qui fut si bonne pour moi… En effet, la fille mère inconnue qui m’avait abandonné sur le perron d’un dispensaire en Algérie fut retrouvée. Mes chers parents adoptifs l’ont identifiée: pouah! la vilaine Berbère, de laquelle j’ai dû hériter les traits que vous voyez. Plus intéressant: cette sauvageonne aurait eu pour trisaïeule une putain plus accorte, avec des rotoplots rebondis et des yeux plus sournois que les miens. Une chrétienne par surcroît! Une Italienne que sa spécialité fit voyager beaucoup, mais qui aima aussi beaucoup les grands voyageurs. C’est ainsi qu’elle eut l’honneur d’être engrossée à Naples par le père de vos si gaulois mousquetaires, au temps où Dumas suivait Giuseppe Garibaldi en Calabre. Détenir trois ou quatre gouttes du sang de ce grand romancier, que vous semblez mépriser, Baronne, m’ennoblit bien plus que tout le plasma britannoïde qui vous emplit jusqu’à la congestion, et dont vous vous targuez sans rien en connaître.

-       J’ai lu comme vous Les trois mousquetaires, mon pauvre Omar Ben Bouffar. C’est comme ça, je crois, que vous surnommait ma chère amie Adèle et que vous appelez votre aïeule… Pour moi, ce fut une lecture enfantine. Aussi distrayante que les aventures de Bécassine du Sieur Pinchon dans La Semaine de Suzette. Ne m’en voulez pas d’avoir depuis mûri, ou, si vous préférez, vieilli…

-       Oui, je préfère ce second adjectif. Car s’il me reste un seul atome de respect pour vous, Madame la méchante, il n’ira justement que pour votre grand âge. Vous auriez saisi le génie d’Alexandre Dumas en votre lointaine jeunesse que vous seriez à présent capable de bonté, d’ouverture au monde. Et d’humour plus que de sarcasme. A un sans-cœur de votre engeance qui lui reprochait un jour certaine ascendance antillaise, le flamboyant métis rétorqua: «Oui, mon père était un Nègre, et ma grand-mère était un singe; constatez que ma race commence là où la vôtre finit.»

Tout à l’exemple de ce fictif ancêtre, romancier prolifique et affabulateur, Omer prend plaisir parfois à violer sa propre histoire pour lui «faire de beaux enfants». Tentation du mensonge bénin, penchant irrésistible et facile pour l’improvisation théâtrale au quotidien. Humour de situation.

Il en avait tôt avisé son frérot: «Sache, mon Gwaz, que je ne suis pas plus l’arrière-petit frilous de ce Dumazh que tu n’es toi, la reine Zabeth d’Angleterre. Mais pareil aux singes du zoo de Zinzennes, je dois faire le marmouz en Bretagne, mes grimaces ne suffisent pas pour confondre ces sots de loukez. Il m’arrive donc de marmouzer en racontant des zottises…»

Car la pitrerie qui fut leur levain fraternel ne resta pas qu’un jeu de masques ou de rôles inversables. Elle s’émaillait d’extravagances verbales, où la fricative Z servit - et sert toujours - de symbole conducteur. Par sa fréquence déjà dans l’argot breton: l’onomatopée Zaw (vlan!, et toc! ou bah! en français), s’y prononçant quelquefois Zwa, le cadet s’en souviendra plus tard à Billancourt, pour en faire un tic glapissant tout personnel et distinguo, mais qu’il orthographie Zouah, comme zouave - un des jurons du capitaine Haddock, l’autre modèle «humain» de Simon, qui d’ailleurs se verrait lui-même, et sans honte, en héros de papier.

Des premières gouzigouzeries qui le déridèrent au berceau, jusqu’à la découverte du dieu Zeus, puis de l’homme de dieu Zoroastre suivi de près par l’homme sans dieu de Nietzsche Zarathoustra – et en passant par les cavalcades de Zorro ou les altérations révolutionnaires que le blues (le blouz) fit subir à la sacro-sainte gamme diatonique - Simon est un obsédé de la vingt-sixième lettre de l’alphabet. Elle le poursuit et le précède, tel un sceau fatidique, un tourment. Mais elle lui porte bonheur, puisqu’elle le relie phonétiquement à son frère Omer.

Celui-là, l’évanescente Marie-Olive l’avait recueilli poupon d’un dispensaire d’Oran, où il avait reçu provisoirement le prénom arabe d’Omar – car «son visage était beau comme la lune». Elle le rebaptisa Omer en hommage au saint de Thérouanne sur la Lys, au nord de l’Artois, dont elle était originaire. Pourtant, on a vu que c’est dans le Finistère que le Dr Armand Bouffarin préféra s’établir en 1959, trois ans avant l’indépendance de l’Algérie, avec son épouse, son acrimonieuse belle-mère, et ce fils adoptif à peau trop mate, aux yeux trop grands et trop rieurs. Omer Bouffarin avait seize ans. Les Bretons s’en méfièrent moins pour son teint que pour sa précocité physique et mentale. En France, (du moins à l’orée des années soixante) les adolescents avaient rarement des attitudes d’homme. En tout cas pas cette séduction enjouée qui faisait rosir les femmes: les fermières d’alentour frémissaient pour leurs filles, les fermiers tremblaient pour leur épouse.

Pourtant, aux notables de Quimper, Brest ou Morlaix qui débarquaient au castel pour leurs chicots et prothèses, le bel Omer en imposait par sa précocité intellectuelle et civile: il les accueillait dans l’antichambre du cabinet paternel avec courtoisie, et un zeste de désinvolture qu’ils appréciaient. D’autant que c’était relevé de remarques pertinentes sur leurs fonctions publiques, leur engagement politique, et les ambitieux défis économiques qui devaient bientôt moderniser la Région Bretagne.

-       Votre fils est très éveillé pour un Maure, glissaient-ils au dentiste en s’asseyant sous le davier avant d’éployer leur mâchoire. Vous l’avez adroitement éduqué avant de revenir en France. Joli travail, Docteur! Félicitations aussi à Madame Bouffarin, et à Madame Divion, votre belle-mère.

En Algérie, les Bouffarin s’étaient appliqués à éduquer et instruire Omer pour en faire non seulement un modèle de droiture filiale, mais un érudit à l’européenne. Si bien qu’en arrivant dans sa nouvelle patrie, il s’exprima en un français sans barbarisme, sans solécisme et sans accent, et il connaissait l’histoire de France par cœur. Se conformant à l’évolution du standing familial, il apprit l’escrime au fleuret, le tennis, le golf et l’équitation à la mode cantilienne. Sa prestance aristocratique impressionnait moyennement les éleveurs de porcs et aviculteurs du pays glazik, mais sa robustesse de cavalier remporta tous les suffrages lors de compétitions hippiques régionales. Car les gens de Briec élevaient aussi des chevaux.

Parallèlement à ses études chez les Jésuites de Vannes, Omer jouait du basson et s’intéressa à tous les instruments de musique. Mais il fut sèchement remballé par son père quand il annonça son goût pour le théâtre, et (plus grave) une vocation de comédien-amuseur:

-       Mais tu as vu le triomphe remporté par les Zozos Cornouaillais de Châteaulin? Ils sont prêts à m’engager à l’essai dans leur troupe.

-       Oui, pour y figurer quelque fagotin, un négrillon…

-       Je te rappelle, Armand, qu’Omer n’est pas un Nègre. Il a été Arabe, et il ne l’est plus!

-       Ma pauvre Odile, c’est justement parce qu’il est devenu un bon Français, que je ne veux pas qu’il se ridiculise sur ces tréteaux ambulants! Et qu’il nous ridiculise par ricochet. Il est un Français de pure race maintenant.

-       Papa Armand, qu’entends-tu par «pure race»?

-       Je vois que tes nouvelles fréquentations t’ont appris l’impertinence!

 

Pour vive qu’elle fût, cette première altercation n’envenima pas l’harmonie familiale, encore pétrie de cordialité méditerranéenne. Les liens ne devaient se distendre et s’altérer qu’après la conception miraculeuse de ce cher Simon.

Et c’est peut-être en se rappelant cette année 1960 aux émotions paradoxales, couleur d’arc-en-ciel, où sa mère commença à le chérir moins, que le bel Omer la pleura tant à ses obsèques, sous les voûtes du Bon-Secours. Cette maigriotte à cou de cygne, pas très avenante, était devenue si belle, plus rayonnante que jamais: la maternité colorait ses joues. Elle ressemblait alors à une pucelle découvrant enfin l’amour.

 

Sous les voûtes guingampaises, le druide maure priait sans prier, tout étourdi par les vertiges du mystère féminin. Derrière lui, l’«enfant du miracle» se tenait debout, les yeux secs, pestant contre ses premiers rhumatismes de quadra, et soufflant une spirale de ses anglaises blondes qui picotait la pointe de son nez.

 

 

CHELIF.jpg

 

Les commentaires sont fermés.