26/02/2009

Victoria-Eugénie, une reine d'Espagne à Lausanne

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1969. Cette année-là, le curé du Sacré-Cœur, sur la butte d’Ouchy, vit affluer la fine fleur du gotha européen pour les funérailles d’une dame de 82 ans, fragile et épuisée, aux yeux cristallins. Victoria-Eugénie de Battenberg, Ena pour ses intimes, avait habité quarante ans à cent pas de là, et venait prier souvent. Or elle avait un aumônier privé: un chanoine de Champittet auquel elle avait offert un coupé décapotable, et dont la carrosserie carmine impressionnait les élèves du collège proche.

Bien d’autres Lausannois s’étaient attachés à cette vieille élégante, qu’un chauffeur déposait au pied de la rue de Bourg et qui préférait faire ses emplettes elle-même: les bijoutiers Fernand Delemont et Edmond Schwob – dont la fillette Claudine sautait sur ses genoux. Mais itou des vendeuses de chez Bonnard (à l’emplacement de l’actuel Bon-Génie) ou de la droguerie du Lion d’Or. Des ouvreuses du Théâtre municipal, quand elle allait au concert, des marchands de gazettes ambulants; ou le pianiste chenu du bar du Grand-Chêne, à l’étage chic de la vaste brasserie populaire du même nom.

Affection discrète et respect, mais sans révérence ni baisemain: telle était l’attitude des Lausannois envers celle qu’on désignait alors comme la «dernière reine d’Espagne». De fait, en 1969, trente-huit ans après que la veuve d’Alphonse XIII quitta Madrid, le général Franco y était encore au pouvoir. Le prince Juan-Carlos, dont elle était la grand-mère, n’était pas encore certain de devenir roi. Mais, même tenu en lisière par le Caudillo, l’héritier des Bourbons venait régulièrement la voir dans ce castel de Vieille-Fontaine à l’avenue de l’Elysée, qu’elle avait racheté en 1947, après des séjours au Royal-Savoy.

C’est chez elle qu’en 1961, il célébra ses fiançailles avec Sophie de Grèce – l’actuelle reine d’Espagne. Derrière les grilles de la propriété, s’agglutinaient des reporters-photographes venus du monde entier, mais pas de Suisse. Le paparazzisme ne faisait pas encore partie des habitudes des journalistes locaux. Aussi, des têtes couronnées accordèrent-elles à nos confrères d’antan des passe-droits de gratitude. Un document des archives de la TSR* prouve que les cameramen romands étaient bienvenus dans l’intimité familiale de Vieille-Fontaine. Cela dit, Victoria-Eugénie se livrait peu. Sa bonté directe, elle la réservait aux livreurs de fleurs, de confiseries, de dentelles. Aux lavandières de sa blanchisserie du Petit-Mont. Ces gens-là ne la questionnaient pas sur son passé, qui fut tragique.

 On en apprit davantage quand, en 1985, sa dépouille fut transférée d’Ouchy à la nécropole royale de l’Escurial en Castille. (Celle de son royal époux, mort à Rome en 1941, s’y trouvait déjà.) Cette Espagnole était anglaise! D’éducation anglicane! Par sa mère Béatrice, elle était la petite-fille de la reine Victoria, impératrice des Indes. De qui elle hérita le prénom, des qualités morales, le port de tête aristocratique, mais aussi ce maudit gène de l’hémophilie qu’Ena devait transmettre à deux de ses fils. Impuissante, elle les vit souffrir et un sentiment de culpabilité la hanta jusqu’à sa mort. Le sixième de ses sept enfants, Jean, comte de Barcelone, le père du futur Juan-Carlos Ier, en fut épargné.

Après une conversion forcée au catholicisme, elle eut droit à des noces funestes: le 31 mai 1906,

l’anarchiste Mateu Morral lança une grenade sur le convoi royal en visant Alphonse XIII. Les nouveaux époux survécurent, mais la population madrilène vit la robe nuptiale de Victoria-Eugénie souillée de rouge. Le sang de ses cochers et de sa garde, celui de ses nouveaux sujets! Ce fait divers politique - qui bizarrement vient d’inspirer au romancier tessinois Roberto Pagani un roman érotique* ! - la tourmentera longtemps.

Peu à peu délaissée par un mari volage, la reine Ena se vouera durant son règne aux pauvres de son royaume, aux écoles, à la réorganisation d’une Croix-Rouge nationale.

Et quand, en 1931, sonna l’heure de l’exil, elle fit le choix d’errer seule, en célibataire  – avec grand train quand même… D’abord chez les siens en Angleterre, en Italie devenue désagréablement mussolinienne, et enfin dans cette Suisse neutre, polie, impersonnelle peut-être, mais où elle se fit de premiers vrais amis en faisant ses courses toute seule.

On dit qu’en sa maison de l’Elysée, adjacente à un célèbre musée éponyme, Victoria-Eugénie aimait tailler ses rosiers elle-même.

 

 

http://mediaplayer.archives.tsr.ch/monarchie-espagne/0.flv

 

 

Robert Pagani : Mon roi, mon amour, La Table ronde, 158 p.

 

 

 

11:13 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Excellent votre article sur la Reine Eugenie, mon cher Gilbert elle aurait des visites En tant qu'historien vous etes tres pres de la verite, disons que vous la frolez. Vous auriez pu faire appel a vos souvenirs vous auriez ete plein dedans comme c'est mon cas. Pour revenir a l'eglise du Sacre coeur a Ouchy, ou j'ai fait ma premiere communion en 194. (?)je me souviens tres bien de la grande messe qui avait lieu a 10 heures. La reine arrivait dans son extravagante voiture, parfois elle arrivait a pied. Le cure Ramus se precipitait a sa rencontre. On l'installait tout devant dans une sorte de fauteuil qui pouvait bien etre un voltaire. On reservait les deux bancs derriere elle pour le cas ou elle aurait des visites. Souvent elle venait accompagne par un bambin et, si mes souvenirs sont bons, par une petite fille ( Est-ce que le futur roi avait une petite soeur ? ) Les deux se tenaient sagement par la main et descendait l'allee centrale devant la reine. Tableau idyllique pour ne pas etre champetre.A la fin de la messe personne ne sortait de l'eglise avant la Reine. Noblesse oblige.Et elle montait dans son carosse avec un dernier geste de la main pour le cure Ramus qui l'avait accompagne jusqu'en bas des marches de l'eglise. Quelques annees plus tard je fus garcon de course chez Meylan fleurs a Georgette. Que de fois ne suis-je pas descendu avec mon velo militaire et ma hotte sur le dos Jusqu'a l'Elysee. Curieux comme chaque enfant ,lorsque je sonnais a la porte de la Reine et qu'on venait m'ouvrir j'essayais toujours de regarder sous le bras du majordome pour voir si le LA voyais. Ce ne fut jamais le cas. Quand au pourboire il s'agissait de 4 sous ou de 50 centimes, jamais plus. Et c'est la que commencais tout un chapelet de jurons, en montant l'avenue Jurigoz et en poussant cette foutue becane qui devait bien peser dans les 18 kilos. Pour terminer un mot encore sur le Cure Ramus. C'est lui qui fit venir dans sa paroisse l'abbe Zundel, eminent theologien, enfant terrible de l'eglise. Quand le pere Zundel prechait l'eglise etait pleine a craquer, il y avait des gens jusque de l'autre cote de la rue. J'ai eu l'infime chance d'avoir le pere Zundel a ma table et aujourd'hui encore a plus de trente de distance je garde un souvenir emu en pensant a ce
" monstre " d'humilite, de simplicite. Je fais sienne cette citation: il avait cette elegance rare des erudits, ne pas faire etalage de son savoir afin de ne pas ecraser son interlocuteur

Écrit par : monnier marc | 01/03/2009

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