28/02/2009

Fables, comptines, et pèdze-guillon

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Ecoliers, nous détestions les fables de La Fontaine, pour leurs corbeaux croqueurs de fromage, leurs ânes bardés de médailles saintes, leurs insectes doués de parole moralisante. Et à cause de cette langue qu'il fallait apprendre par cœur, nous semblait contournée, d’un autre âge - alors qu'elle reste un des plus scintillants héritages du génie français. Adultes, nous la redécouvrons avec émerveillement. Elle nous sauve des morosités langagières modernes.

De son côté, au mitan du XVIIe siècle, le fabuliste de Château-Thierry abominait les petits écoliers! Une réalité historique que moult profs ignorent. En reciselant à sa manière les fabulae latines de Phèdre, elles-mêmes inspirées du Grec Esope, il ne destinait ses vers libres, si audacieux, qu’aux grandes personnes. Il fallait bien un minimum de maturité intellectuelle, de jugeote, pour en saisir les cruautés allusives. Surtout, Jean de La Fontaine trouvait la gent enfantine trop bruyante, étourdie et peu sérieuse.

Ce fut là son unique erreur.

Car l’insouciance puérile, même naïve et tumultueuse, doit être prise au sérieux. Marcel Proust affirma, plus tard, que l’enfance ne pouvait être fécondée par des livres d'enfantillage - ce n’était bien sûr pas aux Fables qu’il pensait, mais à des niaiseries littéraires qui annonçaient déjà ces dessins animés que nos télés diffusent incontinemment chaque mercredi. Non, on n’accède pas aisément à l’âge dit de raison sans avoir déjà, inconsciemment, connu la saveur tragique de la vie. Nos marmots méritent du respect. En ses carnets, Henry de Montherlant écrivit dans la foulée: «Il y a deux moments de sa vie où tout homme est respectable: son enfance et son agonie.»

C’est justement parce qu’elle pour la sensibilité infantile une considération infinie que la Recherche du temps perdu magnifie nos émotions premières. Qu’elles soient liées à l'éclosion de l'aubépine, à la fragrance d'un pot de chambre pendant la saison des asperges, ou à la saveur d’une pâtisserie vieille France que le génie proustien a rendue immortelle et internationale, ces émotions-là nous accompagneront jusqu’à notre dernier souffle. Cela dit, Proust non plus ne destinait pas ses écrits à des ouailles de classe primaire…

 

Mais je reviens au supplice du par cœur, tant décrié par les partisans d’un enseignement sans contrainte, et par des instituteurs qui transmettent le savoir comme s’il était un mal nécessaire, pas une source de bonheur. L’expression a ceci de significatif qu’elle associe, à la manière des Romains, le siège des sentiments (du courage aussi: Rodrigue, as-tu du cœur, etc…) au développement de la mémoire. Et il est incontestable que celle-ci ne retient bien que ce qu’elle a aimé.

Avez-vous oublié les amstramgrams d'antan, ou nos anciennes ritournelles d'arrière-cour? L'étymologie de ce terme de comptine relève plus de la récitation stéréotypée de lettres et de chiffres qui était imposée, que d'une incitation à aimer la simple lecture. Comptine procède de compte, pas de conte. Or pour commencer à subir le charme des mots, il faut savoir chanter - si possible en gaîté - «deux fois deux quatre; deux fois quatre huit». Un ersatz de musique élémentaire pour stimuler une mémoire en bourgeons. Elle n’était pas censée survivre à la petite enfance, pourtant elle nous rattrape bien après, toute nigaude et rudimentaire qu’elle fût.

A cinquante ans passés, je la réentends quelquefois, pure et bancale, comme au temps où j’avais appris à l’entonner. Des paroles toutes aussi nunuches s’y agglutinent qui narrent en zigzag des historiettes d'animaux familiers: Le petit coq, Maman les petits oiseaux, Un corbeau noir, Une souris verte, Une poule sur un mur

Ce sont les deux premiers quatrains du Sabot de ma jument qui me reprennent avec le plus d’entrain. Je vous les livre tout crus. Pardon, si je les ai estropiés:

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Le sabot de ma jument

pan, patapan, patapan

va plus vite que le vent

pan, patapan, patapan.

Mais, il trotte dans la boue,

bou, badabou, badabou

le sabot de ma jument

va plus vite que le vent.

.

Sous le regard sourcilleux de nos institutrices Mlles Barbey, Panchaud et Freymond, qui nous lorgnaient à travers leurs lorgnons cerclés de similor, et les fenêtres de leurs salles de classe, nous nous adonnions dans la cour de récréation à des jeux qui ont presque tous disparu. Si la marelle, avec ses sept cases crayées de blanc sur le bitume, sa «terre» et son «ciel», survit par endroits (dans les établissements de campagne, notamment), les jeunes Vaudois ne savent plus les règles d'Un, deux, trois bobinettes. C'était des parties, où le protagoniste principal collait sa frimousse contre un mur. Les autres devaient l'approcher subrepticement, et sans se laisser reconnaître.

Il y avait aussi le pèdze-guillon: on plantait dans la terre mouillée un bâton en bois patiemment affûté, après quoi on renversait, d'un coup de maître, ceux de ses adversaires.

Dans l'histoire de l'humanité, il y eut bien sûr des jeux de préau plus anciens, plus métaphysiques. Déjà des exultations de l'esprit enfantin. Exubérants, joyeux, mais graves aussi comme chez Montherlant.

Ou chez Héraclite, qui définissait le temps comme un enfant jouant au trictrac.

 

 

26/02/2009

Victoria-Eugénie, une reine d'Espagne à Lausanne

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1969. Cette année-là, le curé du Sacré-Cœur, sur la butte d’Ouchy, vit affluer la fine fleur du gotha européen pour les funérailles d’une dame de 82 ans, fragile et épuisée, aux yeux cristallins. Victoria-Eugénie de Battenberg, Ena pour ses intimes, avait habité quarante ans à cent pas de là, et venait prier souvent. Or elle avait un aumônier privé: un chanoine de Champittet auquel elle avait offert un coupé décapotable, et dont la carrosserie carmine impressionnait les élèves du collège proche.

Bien d’autres Lausannois s’étaient attachés à cette vieille élégante, qu’un chauffeur déposait au pied de la rue de Bourg et qui préférait faire ses emplettes elle-même: les bijoutiers Fernand Delemont et Edmond Schwob – dont la fillette Claudine sautait sur ses genoux. Mais itou des vendeuses de chez Bonnard (à l’emplacement de l’actuel Bon-Génie) ou de la droguerie du Lion d’Or. Des ouvreuses du Théâtre municipal, quand elle allait au concert, des marchands de gazettes ambulants; ou le pianiste chenu du bar du Grand-Chêne, à l’étage chic de la vaste brasserie populaire du même nom.

Affection discrète et respect, mais sans révérence ni baisemain: telle était l’attitude des Lausannois envers celle qu’on désignait alors comme la «dernière reine d’Espagne». De fait, en 1969, trente-huit ans après que la veuve d’Alphonse XIII quitta Madrid, le général Franco y était encore au pouvoir. Le prince Juan-Carlos, dont elle était la grand-mère, n’était pas encore certain de devenir roi. Mais, même tenu en lisière par le Caudillo, l’héritier des Bourbons venait régulièrement la voir dans ce castel de Vieille-Fontaine à l’avenue de l’Elysée, qu’elle avait racheté en 1947, après des séjours au Royal-Savoy.

C’est chez elle qu’en 1961, il célébra ses fiançailles avec Sophie de Grèce – l’actuelle reine d’Espagne. Derrière les grilles de la propriété, s’agglutinaient des reporters-photographes venus du monde entier, mais pas de Suisse. Le paparazzisme ne faisait pas encore partie des habitudes des journalistes locaux. Aussi, des têtes couronnées accordèrent-elles à nos confrères d’antan des passe-droits de gratitude. Un document des archives de la TSR* prouve que les cameramen romands étaient bienvenus dans l’intimité familiale de Vieille-Fontaine. Cela dit, Victoria-Eugénie se livrait peu. Sa bonté directe, elle la réservait aux livreurs de fleurs, de confiseries, de dentelles. Aux lavandières de sa blanchisserie du Petit-Mont. Ces gens-là ne la questionnaient pas sur son passé, qui fut tragique.

 On en apprit davantage quand, en 1985, sa dépouille fut transférée d’Ouchy à la nécropole royale de l’Escurial en Castille. (Celle de son royal époux, mort à Rome en 1941, s’y trouvait déjà.) Cette Espagnole était anglaise! D’éducation anglicane! Par sa mère Béatrice, elle était la petite-fille de la reine Victoria, impératrice des Indes. De qui elle hérita le prénom, des qualités morales, le port de tête aristocratique, mais aussi ce maudit gène de l’hémophilie qu’Ena devait transmettre à deux de ses fils. Impuissante, elle les vit souffrir et un sentiment de culpabilité la hanta jusqu’à sa mort. Le sixième de ses sept enfants, Jean, comte de Barcelone, le père du futur Juan-Carlos Ier, en fut épargné.

Après une conversion forcée au catholicisme, elle eut droit à des noces funestes: le 31 mai 1906,

l’anarchiste Mateu Morral lança une grenade sur le convoi royal en visant Alphonse XIII. Les nouveaux époux survécurent, mais la population madrilène vit la robe nuptiale de Victoria-Eugénie souillée de rouge. Le sang de ses cochers et de sa garde, celui de ses nouveaux sujets! Ce fait divers politique - qui bizarrement vient d’inspirer au romancier tessinois Roberto Pagani un roman érotique* ! - la tourmentera longtemps.

Peu à peu délaissée par un mari volage, la reine Ena se vouera durant son règne aux pauvres de son royaume, aux écoles, à la réorganisation d’une Croix-Rouge nationale.

Et quand, en 1931, sonna l’heure de l’exil, elle fit le choix d’errer seule, en célibataire  – avec grand train quand même… D’abord chez les siens en Angleterre, en Italie devenue désagréablement mussolinienne, et enfin dans cette Suisse neutre, polie, impersonnelle peut-être, mais où elle se fit de premiers vrais amis en faisant ses courses toute seule.

On dit qu’en sa maison de l’Elysée, adjacente à un célèbre musée éponyme, Victoria-Eugénie aimait tailler ses rosiers elle-même.

 

 

http://mediaplayer.archives.tsr.ch/monarchie-espagne/0.flv

 

 

Robert Pagani : Mon roi, mon amour, La Table ronde, 158 p.

 

 

 

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22/02/2009

L'huile d’olive, une saveur bénie qui a 30 siècles

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Un ami m’a rapporté un flacon d'huile d'olive de son pays natal, la Toscane, qui est, comme on sait, la contrée la plus lumineuse du monde. Avant de la savourer sur une tranche de pain, ou une lamelle de fromage blanc de chèvre sans goût accentué, j'en ai contemplé les rayons à travers le verre jade de la bouteille élégamment évasée.

Que c'est beau, un flacon de «fruité vert» d'Italie! C'est un vitrail.

Puis, sur mon petit carré de sérac blanc bien centré en son assiette, le nectar des dieux de la Grèce antique a coulé telle une lave dorée, créant ici et là des crevasses inattendues, creusant la motte laiteuse de fleuves subtils et jaunes, de rigoles salées et douces rendant à tout fromage inodore une saveur royale. Royale et méditerranéenne.

L'huile d'olive est le sang d'un arbre créé par trois déesses, il y a des milliers d'années. Isis le fit fleurir en Egypte, Pallas en Grèce, Minerve à Rome.

La culture de l'olivier fut implantée par les Phocéens en Provence il y a plus de vingt-cinq siècles, pour y répandre mille bienfaits aux habitants, sublimer le paysage mordoré de tout le Midi de la France et émerveiller Vincent Van Gogh depuis sa fenêtre de l'asile de Saint-Rémy. Il était entouré de champs de blé, de vignes et d'oliveraies.

En une lettre à son frère Théo datée du 29 avril 1889, le génie hollandais écrivit cette phrase qui traduit et son éblouissement et toute la douleur de sa déraison: «Le murmure d'un verger d'oliviers a quelque chose de très intime, d'immensément vieux. C'est trop beau pour que j'ose le peindre ou puisse le concevoir.» Et, dans une autre lettre au frangin: «Les oliviers, c'est de l'argent, tantôt plus bleu, tantôt verdi, bronzé, blanchissant sur terrain jaune, rose violacé ou orangeâtre, jusqu'à l'ocre sourd. Mais fort difficile, fort difficile... Mais ça me va et m'attire de travailler dans de l'or et de l'argent.»

Avant le poète des lumières hallucinées, l'olivier inspira deux autres génies de l'humain: Jean-Sébastien Bach, en son choral du «Jardin des Oliviers» Christus der uns selig macht («Christ qui nous rend bienheureux» BWV 620). On y hume une harmonie tendue de compassion, fleurie de dissonances, pétrie de chagrins qui conduisent au mystère.

Et il y a aussi Le Christ au mont des Oliviers de Beethoven (opus 85), à structure claudicante, hybride, aux chants d'ampleur introspective qui élèvent la tristesse comme une épopée.

Ces deux chefs-d’œuvre musicaux ont pour cadre un même endroit de Jérusalem. Un lieu-dit nommé Gethsémani, qui en araméen signifie le «pressoir à huile».

C'est dire si, pour ceux qui aiment Jésus, l'ambre et l'or de l'huile d'olive peuvent aussi se nuer de ténèbres, de mélancolie. En peignant plusieurs fois l'arbre mythique dont elle est la quintessence, Vincent Van Gogh est parvenu à rendre à la nature une âme, alors que lui-même en était dépourvu. Il vécut une Passion de peintre, qui l'érige à une dimension de saint, de saint abandonné des dieux.

Or, les oléiculteurs de Provence, d'Italie, de Grèce et d'Espagne ne sont pas tous des chrétiens-chagrins. Certains font le signe de croix quand l'huile de première pression à froid, qu'ils ont préparée avec autant de ferveur que de tourments, révèle son parfum exact, coule avec l'onctuosité voulue. Mais c'est un signe d'allégresse.

Et les maîtres de l'olivier, qui détiennent en leurs vergers et dans leurs pressoirs la mémoire essentielle de la Méditerranée, sont également musulmans et juifs. Remarquez, en passant, que si cette huile divine a d'abord été l'œuvre d'artisans païens, elle est maintenant le privilège exclusif de paysans monothéistes, même si beaucoup d'entre eux sont athées, ou ne se réclament que d'une seule foi: celle de leur drupe globuleuse et bienfaitrice.

En définitive, la planète Terre n'est peut-être qu'une olive géante, moins oblongue, moins verte et moins goûteuse.

Arbre symbole entre tous, l'olivier est l'incarnation de l'immortalité, puisqu'il y en a qui sont millénaires et ont une mémoire plus ancienne que nos sapins bien-aimés du Risoux, à la vallée de Joux. Comme le laurier, leur rameau a symbolisé chez les Romains la victoire, et chez les Hébreux -­ depuis la colombe de Noé ­- la paix...

L'huile d'olive, dit-on, fabrique d'excellents savons et reste appréciée, comme élément basique, par les plus grands parfumeurs de Paris. Accessoirement, elle améliore les assiettes de mozzarella ou de carpaccio italiennes, les salades grecques à la feta, les tapenades à la sardine du maître queux Alain Passard de Paris, ou le ragoût de févettes aux olives d'Hélène Darroze, 4, rue d'Assas.

Mais surtout, elle combat les maladies cardio-vasculaires. Voyez Inès, ma jolie voisine crétoise bientôt centenaire. Elle ne mange que des légumes frais, du riz, de l'ail, de l'oignon, du basilic, du persil, très peu de produits laitiers. Mais elle consomme beaucoup d'huile d'olive, c'est son élixir: elle est immortelle.