07/03/2009

Le français est difficile? Compliquons-le davantage!

ORTTTO.jpg

Lu ce samedi dans Libération une chronique du poète Alain Borer, biographe de Rimbaud et ami de ce cher André Velter, avec lequel il reste à l’affût des irrégularités du langage parlé. Parmi les cuirs qu’ils ont repérés sur les ondes de France: «Les photos que j’ai découvert» (Jérôme Clément, PDG d’Arte); «la crise auquel nous sommes confrontés» (Alexandre Adler, sur France-Culture). Moralité du poète: Dire «la langue évolue», c’est annoncer que la rivière coule. Merci. La question est de savoir dans quelle direction.

Dans ma dernière chronique dédiée aux Fables de La Fontaine, j’ai fait allusion aux pédagogues de notre pays qui rechignent encore à les faire apprendre par cœur à leurs élèves – «pour ne pas les traumatiser». Ce laxisme institutionnalisé s’était élargi au début des années quatre-vingt à l’apprentissage du français classique et de son orthographe - avec les conséquences désastreuses qu’on sait. J’y reviens aujourd’hui pour faire écho non seulement aux inquiétudes de Borer et Velter, mais à un excellent billet de notre coblogueuse Inma Abbet sur ce sujet, et qui a suscité de nombreux commentaires contrastés. (http://inma.blog.24heures.ch/archive/2009/02/26/les-charm...)

J’ai moi-même entendu récemment sur des ondes romandes une speakerine déplorer que les nouvellistes francophones ne savaient pas concluer leurs histoires. Je présume que cette consœur a été victime de ces grammatologues qui s’étaient naguère ingéniés à libérer les jeunes cerveaux de «vieux carcans», tout en les encombrant de structures nouvelles, prétendument chomskiennes. Et où l’emploi exact de l’infinitif traditionnel comptait moins que le sens individuel, ou individué, resémiotisé… Ce charabia de laboratoire a feu long feu, mais il laisse des séquelles. Ça s’entend.

Je reproduis une lettre d’étudiant, reçue il y a deux lustres, et que je conserve par compassion - pas par Schadenfreude. Il était sur le point d’achever sa quatrième année d’étude dans une faculté des lettres de Romandie:

Cher Monsieur, je vous envois (sic) si jointement (sic) le brouillon de mon mémoire sur la ponctuation chez Flaubert. Aidais-moi (sic) à résolver (sic) deux ou trois questions dont il faudra débattre (re-sic).

Prière, cher lecteur, de ne point rire, mais pleurer.

J'avais lu le mémoire en question. Il n'était heureusement qu'un brouillon. Or c'est bien le cas de le dire: dans brouillon, il y a brouiller, il y a aussi brouillage. Le texte était illisible non seulement à cause de sa graphie estropiée presque partout, mais à cause de la nébulosité des idées - bonnes pourtant - qui balisaient le projet, que je trouvais beau, audacieux. Une méconnaissance de l'orthographe classique la plus rudimentaire avait contaminé non seulement l'expression écrite de ce futur enseignant, ou chercheur. Mais son esprit, son raisonnement.

Tel est le résultat du miracle qu'accomplirent dans les années septante quelques mandarins linguistes enrôlés par notre Instruction publique vaudoise. De farouches partisans d'une réforme complète de l'orthographe française à l'école. Il fallait la simplifier à tout prix, afin de «soulager» l'élève d'efforts trop éprouvants pour sa cervelle, qu'ils devaient considérer comme bien petite. Il fallait administrer à cette fragile chose une espèce de vaccin, comme si la connaissance précise et approfondie de la langue de Molière et de Proust était une maladie!

Cela me mène à citer un troisième orfèvre du français, mon gourou doux Alexandre Vialatte, qui fut un des premiers écrivains à se récrier (avec humour, avec ce sourire solaire qui mouchetait toute lame) contre les revendications des linguistes réformateurs de son temps. Déjà au mitan des années soixante.

Il faut aimer sa langue maternelle de tout son cœur, écrit-il en substance. Comme sa grand-mère, qui a des rides et des verrues, des bizarreries physionomiques dont elle n’est pas fautive. Comme les paysages de notre patrie. Elle est parcourue d'écueils naturels qu'il faut apprendre à franchir. Et le styliste virtuose de l'Auvergne d'aller jusqu'à suggérer qu'on rende la grammaire française plus compliquée qu'elle n'est. Qu'on l'agrémente de nouvelles règles syntaxiques et grammaticales, un peu comme ça se fait quand l'on perfectionne une discipline sportive. En y multipliant les obstacles à surmonter, des portes, des haies, des relais…

Ainsi la dictée deviendrait une joute irrésistible. Plus captivante encore que celle, célèbre et internationale, de Bernard Pivot. Plus aventureuse et savoureuse que tous les championnats d’orthographe.

Un sport à part entière, comme le ski, le triathlon, le tournoi d'échecs des GMI.

Oui un jeu, une partie de suspens et de plaisir.

 

 

Commentaires

Sera-ce votre dernier billet à ce propos? Peut-être!
Sachez que, dès la rentrée 2009-2010, les élèves du canton de Vaud et leurs enseignants disposeront pour l'apprentissage du français d'outils nouveaux distribués par l'une – ou l'autre – des grandes maisons d'éditions françaises.
Lipp et Genevay c'est fini! Dommage! Le projet était trop ambitieux je le crois, et trop cher je le concède!
C'est aussi notre chance. Nous n'aurons plus en effet à charger "quelques mandarins linguistes" des maux dont nous souffrons. On se répartira désormais équitablement la dette: enseignants, ridicules ou précieux, élèves et enfants, journalistes, sages, parents, écrivains, amis des élites, chercheurs, radoteurs,...
Plus d'exception culturelle! A moins que, comme dans ces régions du monde où le sang coule, on explique, mille ans après, les nouveaux combats par ce qui a eu lieu mille avant (et par ce que cela présupposait – "avec les conséquences désastreuses qu’on sait"...).
Enfin, souhaitons qu'un jour l'exercice de la grammaire nous conduise à y voir plus clair, nous encourage à cesser de nous plaindre, à cesser de regretter les beaux jours, de regretter le passé auquel nous n'avons pas participé – avec ou sans votre accord.
Au boulot!

(J'ai évoqué sur une cas question précise, il y a trois mois, ce que nous allions perdre: http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-326)

Écrit par : Jean Prod'hom | 07/03/2009

Deux exemples parmi les tics langagiers les plus populaires : "à quelque part" et "pallier à". Le premier ne veut rien dire, c'est uniquement une marque d'hésitation, une façon de meubler le silence d'une chute de phrase, comme s'il fallait un lieu pour tomber ou pour atterrir. Le second répond à l'analogie avec "remédier à" ou "parer à". Dans ces cas, les erreurs nous apprennent beaucoup sur le rythme des phrases et les besoins de la communication, ou sur la ressemblance entre deux constructions et par là sur la mémorisation d'une structure par le biais de la préposition... Pour autant qu'ils soient reconnus comme erreurs, car dans le cas où l'erreur n'existe pas, chacun s'exprimant comme il veut, il est inutile de s'interroger à propos de la mémoire, du langage ou de toute autre chose.

Écrit par : Inma Abbet | 08/03/2009

Et, j'oubliais, merci pour le lien :-)

Écrit par : Inma Abbet | 08/03/2009

... plus précisément la note du 5 décembre 2008 intitulée "Lipp et Genevay", http://www.lesmarges.net/index.html#unique-entry-id-326)

Écrit par : Jean Prod'hom | 08/03/2009

Vive Vialatte, et Chaval qui illustrait ses chroniques dans la Montagne. Petit bémol toutefois. Il paraît que, lors d'une dictée récemment donnée à 2'000 élèves de France âgés de 16 à 18 ans, la proportion des 0 se montait à 54%. Et 10% du total, c'est-à-dire 200 élèves, avaient fait une faute par mot. On peut blâmer les méthodes et les mandarins, il n'en demeure pas moins que, en 2009, la langue française souffre. Et à mon sens, elle souffre d'une fatale schyzophrénie entre langue écrite et langue orale. Tant de formes de la langue écrites ne s'utilisent plus dans la langue orale, même chez des sorbonnards comme moi. Qui, par exemple, fait encore usage du passé simple, indispensable pourtant si on écrit un dialogue au passé. Pareil pour le "ne...pas" que plus de 90% des locuteurs sucrent carrément. Les exemples abondent, et m'attristent. En écoutant la radio des années 30, on se rend compte qu'à cette époque encore, on vivait une harmonie presque parfaite entre parlé et écrit. Or cette harmonie est rompue et même si le coups de boutoir que lui portèrent quelques psycho-pédagogues lui ont fait beaucoup de mal, il semble difficile de leur faire porter le chapeau tout seuls. Et je ne peux m'empêcher, à mesure que le fossé se creuse, d'y voir un présage noirâtre sur l'état de la société, dont la langue est l'un des reflets les plus fidèles.

Écrit par : david laufer | 10/03/2009

"la proportion des 0 se montait à 54%." Des 0 quoi ? sur quel critère s'il s'agit d'une note ?

"schyzophrénie, la langue écrites, le coups de boutoir,"

Sans commentaire.

Écrit par : Géo | 10/03/2009

Voilà ce qu'on pouvait craindre après Payerne: un nouveau feu de paille! Sur une question pourtant importante!
Actes criminels? A quelles fins? Pour mieux escamoter l'essentiel? Qui sera chargé de l'enquête? Un bon journaliste ferait l'affaire... Monsieur Salem par exemple!

Écrit par : Jean Prod'hom | 10/03/2009

Dites donc Geo, ces réprimandes d'institutrice ménopausée, on les doit à quoi, à la pluie ? On vous passera ces minauderies pour cette fois, même si je reconnais volontiers la bourde, mais quand même, un peu d'humour, que diable ! Je dirais même, un peu d'umour, qe diable !

Écrit par : david laufer | 10/03/2009

"réprimandes d'institutrice ménopausée"
Je sens que vous allez vous faire plein d'amies avec ce genre d'insulte à la Marcel Régamey...
J'ai mis "sans commentaire", mais bon si vous y tenez :
le fait que vous ayiez fait des fautes d'orthographe dans un texte qui en parlait infirme un peu votre assertion de distance entre écrit et oral. Il y a un "français du clavier" qui comporte ses propres erreurs, par exemple les "s" en trop. Schyzo est plus incompréhensible pour moi, à vous de savoir.
Cela dit, cette rapidité se voit aussi dans la question du "0"...

Institutrice ménopausée...
Vous pensez sérieusement que celles qui ne le sont pas sont moins graves ? Ou le contraire, because hormones ?

Écrit par : Géo | 10/03/2009

En plus vous citez Marcel Regamey ! Vous faites péter les scores cet après-midi. Qui se souvient encore du fondateur de La Nation ? Qui, d'ailleurs, se souvient encore de La Nation tout court ?

Écrit par : david laufer | 10/03/2009

Au secours! Au secours! Le feu a pris! Et saviez-vous que des enfants lisent vos textes? Un peu de tenue s'il vous plaît!
En guise de diversion, quelques textes d'élèves qui démentent certains des propos qui précèdent et qui constituent, quoi qu'on en pense avant de penser, une part non négligeable de la réalité; ils ont 13 ou 14 ans, ils apprennent à écrire en écrivant, ils sont à l'école, ils tiennent un blog ici: http://www.lesmarges.net/blog11/
La lecture de quelques-uns des ces textes étouffera, je l'espère, les propos réactifs, fielleux qui ne mènent nulle part.
Je vous en prie, allez en lire quelques-uns, ils vous réconcilieront avec le langage, l'écriture, la grammaire, l'orthographe,... Oui! Allez-y! Au boulot! N'hésitez pas! Et écrivez-leur quelques mots!

Écrit par : Jean Prod'hom | 10/03/2009

Les commentaires sont fermés.