15/03/2009

Les ciels enfumés du Caravage et de Marlowe

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

Retrouvez les épisodes supplémentaires précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-ho...

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-ho...

 

Notes perdues de Klemenza Dach:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/02/trois-hommes-dans-la-nuit.html

:

L’Eglise tient le Christ en otage:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/13/l-eglise...

 

Le bel Omer, maure de Brocéliande:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/21/le- bel-omer-maure-de-broceliande.html

 

Ou chez mon éditeur:

www.campiche.ch

Les ciels enfumés du Caravage et de Marlowe

 

La nuit de la poésie tragique n’est pas noire, elle n’est pas bleu foncé. Elle n’est pas bleu nuit, elle n’est pas lumineuse, même si sa consonance et sa diphtongue finale appellent plus la lumière que le mot jour.

 

Jour a une aspérité funèbre, la touffeur des velours dont on bande les catafalques. Alors qu’à l’ouïe nuit scintille. A l’ouïe de l’œil, s’entend: en 1888, un an avant de se trancher l’oreille droite, Vincent Van Gogh allume des bougies autour de son chapeau pour éclairer son chevalet sur les berges du Rhône. Ad te levavi animam meam, l’autel du sacrifice est prêt, et le ciel nocturne d’Arles se couvre peu à peu d’étoiles non pas or, mais à la feuille d’or, astres ternes comme le brocart passementant une trame quasi terreuse. La pigmentation de l’éther est limoneuse pour le peintre qui se fie aux feux de son diadème de martyr. Il la touille jusqu’à l’obscur – et à l’illumination -, sans recourir à l’huile noire. Ici le noir cesse d’être une couleur, et comme ici il n’y a que couleurs, il devient le grand absent de la nuit vangoghienne.

 

La nuit du Caravage est faite d’autres ingrédients. C’est celle aussi de Jean-Baptiste Contine, avant ses pitoyables acrobaties aériennes du finale. On y trouve de la crème de sang, du brou de noix, du remords de malfrat, du vin madérisé d’estaminet interlope, de l’urine des chiens, de l’humanité rudimentaire mal débourrée, dépossédée de toute promesse de rédemption. C’est un ciel bas qu’aurait peint Emile Zola (le «Michel-Ange de la crotte», dixit Barbey d’Aurevilly.) Un patchwork camaïeulé de viandes fumées, de crépines jaunes et de basanes.

Un ciel qu’aucun air vivifiant ne ventile à l’heure où des insomniaques errent circulairement dans leur chambre à coucher, et quand la hantise d’un passé perdu fait courir des quadragénaires névrotiques dans les rues de l’hiver.

Ils sont déboussolés, car aucun des trois n’est plus au centre du monde.

 

Le 27 mai 1606, Michelangelo Merisi da Caravaggio n’a, lui, que trente-six ans (mais déjà la tête d’un clochard à mèches grises et voletantes, des yeux d’augure en transe) quand il pénètre dans une auberge aux murs tavelés par l’humidité du Tibre. Il y vient souvent lutiner des jouvenceaux efféminés, s’enivrer d’hypocras, de liqueurs chargées de girofle, sucer du lard salé et cracher ses dents par terre. Le tavernier Amigoni et ses frères l’entourent de prévenances car c’est un peintre important. Sa technique du clair-obscur l’a rendu célèbre jusqu’à Naples, leur royaume natal. Et ici à Rome, il est le protégé de Sua Eminenza Del Monte, le représentant du grand-duc de Toscane. Il le rappelle souvent. On révère ce matamore pour son prestige, sa prestance, mais on le hait pour sa ladrerie et ses éruptions imprévisibles.

 

Il a trop bu comme d’habitude, mais cette nuit-là, il a l’air plus fâché qu’hier et avant-hier: il vient de faire un esclandre au Campo dei Fiori, renversant des tombereaux de légumes, blasphémant contre Dieu, le pape et particulièrement les dominicains, pour s’être souvenu que là, sept ans plus tôt, ces satanés encapuchonnés firent griller vif un philosophe qui les narguait.

 

-          II avait une insolence visionnaire, le Giordano Bruno. Il aurait pu être mon frère: un panthéiste. Comme moi, il ne croyait pas à l’action des anges dans les mouvements naturels du cosmos. Non, Messieurs les inquisiteurs, l’homme n’est plus le pivot du mécanisme universel! Voilà une vérité que j’exprime dans mes tableaux et que vous ne voyez pas. Elle échappe également à ces artistes qui depuis deux siècles vous honnissent, et que vous brûlez de brûler. Ceux de l’humanitas, ou de je ne sais quelle Renascita…

 

Au souvenir halluciné de ce bûcher et de tant de géométries rotatoires, le Caravage s’était lancé comme un fauve sur de braves maraîchers se repliant vers leurs faubourgs. Les moins intimidés l’ayant éconduit à coups d’olives blettes et de crottin de mulet, c’est avec une rage décuplée qu’il a poussé la porte de l’auberge d’Amigoni.

 

Une caverne plus qu’une taverne. Là, il se sent chez lui. Mais trois hommes l’y attendent, debout, dos au mur, peu amènes. Non, ce ne sont pas des gendarmes pontificaux du Quirinal, ni de ces sbires du cardinal Del Monte qui le pistent pour mieux le protéger, mais le surveillent. Bien pis: il reconnaît des joueurs de paume, ses vainqueurs de la veille. De jeunes marauds en soie et velours venus dans son repaire lui réclamer leur dû en ducats d’or. Il le sait. Et eux savent sa réputation d’homme sans parole, c’est pourquoi le plus émacié, le plus déterminé, a ostensiblement glissé sa main dans la garde de son épée. Son œil gris lézard est menaçant.

Mais pour le Caravage, il n’y a de plus sûre défense que l’attaque:

 

-          L’appât de l’argent n’avantage pas ta figure, Ranuccio Tommasoni. J’aimerais mieux peindre un transi de la morgue, ou une carcasse de poulet que t’avoir pour modèle!

 

-          Que la sainte Madone me préserve de poser jamais pour le Messer Merisi! On dit qu’après une séance dans ta boutique puante, un homme a peine à s’asseoir…

 

Le gant est jeté. Le Caravage devient tigre et feule. On fait jaillir les lames sous la torchère, on écarte tables et bancs à coups de talons de cuissardes - le reste de la clientèle s’étant éclipsé avant l’orage. Livides, gémissants, les frères Amigoni sont sur le point de se claquemurer dans le cellier, mais, grazie Gisso mio! leur servante Fiammetta entend le pas de vigiles en ronde et elle donne l’alerte. Au soulagement des aubergistes, les deux ferrailleurs rengainent, mais c’est pour convenir d’un lieu rendez-vous plus tranquille, par-delà le Panthéon, sur-le-champ de Mars. Renvoyé aux premières lueurs de l’aube romaine. Soit dans une heure et demie.

 

Une heure et demie de rumination solitaire dans une taverne vide, devant un âtre aux braises mourantes… D’exécution rapide par tempérament, Michelangelo déteste attendre: le vin des trois hautes fiasques que lui a laissées la plantureuse Fiammetta n’en est que plus amer. Dire qu’il faudra l’écluser jusqu’à la dernière goutte pour qu’enfin sonne l’heure du duel!

«Joli prénom, Fiammetta, la petite flamme

 

-          D’ailleurs tu le sais, ma grosse! grommela-t-il pendant qu’elle soufflait les chandelles de la salle à boire. Si tu n’avais pas crié comme une oie, j’aurais déjà pourfendu ce Tommasoni, et maintenant moi, l’invincible Caravaggio, serais libre. Cela dit, tes rondeurs me plaisent. Oh! pas pour une peinture, désillusionne-toi. Juste pour des mamours – deux ou trois bacioni avant que tu n’ailles ronfler sur ta litière à l’étage.

 

-          Bas les pattes, Maestro! A l’étage, comme vous dites, je n’aurai pas le temps de ronfler: la nuit m’est devenue courte à cause de vous et vos scandales. Mais en des cellules plus confortables que ma soupente, vous trouverez des ragazzi gracieux et guillerets. Ils vous plairaient plus qu’une pauvre femme qui s’est esquintée à laver les planchers.

 

-          Comment sais-tu qu’ils me plairaient? Tu valides ainsi une rumeur immonde lancée par ce pourceau de Ranuccio, mon ennemi mortel?

 

-          Je sais que ces garçons, vous les peindriez sans faire le dégoûté. Et en leur donnant des apparences de saints! Moi, sans être une sainte, je réprouve chrétiennement les accouplements entre hommes, mais ces compagnons d’étage, je ne les damne plus. J’ai appris à les aimer comme de petits frères. Ils sont respectueux envers moi. Leur profession les fait pécher plusieurs fois par jour, mais sans elle, ils ne survivraient pas. Ça les astreint à sourire toujours, un peu comme les premiers martyrs face aux lions du Colisée. Vous avez peut-être raison, Maestro, de les représenter comme ça. En héros de notre foi. Quand ils montent l’escalier devant un client aviné, ou un de nos prélats déguisé en marchand étranger, j’ai l’impression qu’ils vont au supplice. Et que leur guirlande de fleurs honteuses s’allume en couronne de flammes.

 

-          Ton imagination te fait délirer, la grosse! Ces petits prostitués sont de vils mécréants. Des capricieux, des ignorants. J’en eus un qui rechigna à poser en Jean le baptiste. Il nasillait comme une mijaurée: «Moi, faire un vieillard!» L’idée qu’il arrivât au Précurseur d’avoir été un beau jeune homme ne lui traversa pas la pensée.

 

-          La sagesse biblique, qui vous honore vous, lui a peut-être manqué. Mais sans sa faute. Ses parents défunts ne savaient pas lire.

 

-          Lui non plus ne savait pas lire, mais il le faisait accroire partout avec une superbe de nymphette ennuyée, certaine d’être éblouissante. Pourtant il posa, et quand il vit le résultat de mon travail, il fut estomaqué: il s’y vit rajeuni, et magnifié. De ce sybarite de dix-huit ans aux yeux creux, j’ai fait saillir avec puissance un garçon qui en a huit de moins, à teint plus frais, au regard plus intelligent, frappé d’une grâce enfin humaine, simple, quotidienne - plus que divine. Et, pour ne rien arranger, en compagnie d’un bélier!

 

-          Je n’ai pas vu ce tableau, Messer Merisi, mais je sais, par ce même jeune homme qui a posé et qui, depuis, a perdu la raison - que la nudité de votre Jean-Baptiste enfant est d’une indécence qui outrage toute sainteté. Moi, pauvre femme inculte, j’ai en revanche beaucoup d’admiration pour la sainte Vierge que vous avez peinte en l’église de Sant Agostino. Elle se montre si bonne envers les pèlerins qui viennent à elle!

 

-          Ainsi, sous l’emprise de mes seules couleurs, un de mes modèles a perdu l’esprit! Mais en ont-ils de l’esprit? Toi si, tu en as, la Fiammetta. Et à revendre, à l’instar de ta croupe charnue, boulotte et sans rupture de ligne. De ton corps sans diable en femme, de tes allées et venues de monstre inoffensif, doux et mamelu. Allons, laisse tes chairs s’épancher, déraidis-toi, embrasse-moi…

 

-          Lâchez-moi, Monseigneur! Je suis fatiguée. Je ne sens pas bon.

 

-          Tes jolis fratellini se frottent tant d’essence de jasmin que même leur beauté plastique finit par me répugner. Tandis que toi, avec ta garniture de rondeurs molles et tes gestes incapables d’afféterie; toi tu embaumes le piquant fenouil et la coriandre douce des potages. Tes lèvres sont rouges sans farderie. Ton charme est plus sensuel, car tu es une pieuse vraie. Tu crois si complaisamment au Dieu refabriqué de nos églises, que ce maudit créateur des apparats t’épargnera toujours de tout. Voire de l’ascendant d’un juste comme moi, qui suis bien plus maudit que lui. Mais pouah! tu me dégoûtes par tes signes de croix précipités et conjuratoires, ton œil apeuré de bichette déjà morte. Va dormir! Et je te donne l’ordre d’oublier ce que je t’ai dit cette nuit, Fiammetta! C’est trop sale pour tes oreilles de femme! Non, toi, tu ne peux être une sale. Moi si, je suis un salaud, un sale, je me suis voué à me salir, à me cochonner moi-même jusqu’à plaisir, comme le cochon en sa souille. Sale, salé, trop salé, tel ce reste de nuit brune qui me reste à boire. Et avant ce point du jour que j’attends.

Et qui m’attend.

 

Si le Caravage abomine la lumière diurne, elle lui est hostile en retour: il l’a vaincue en la réinventant dans la nuit, là où elle n’a aucune autorité naturelle. Il se prend pour un nouveau Prométhée, en un contexte chrétien par-dessus le marché! Plus grave: sa capture du feu divin ne lui fait pas glorifier l’homme mortel, mais la seule lumière, la dérobée, la repétrie. Il l’aurait rendue malléable.

L’homme ne l’intéresse plus. Il a refondé une humanité sans l’homme. Sans le Caravage non plus, puisque tout à l’heure il se fera trucider par ce jeune Tommasoni qui le traite de sodomite. N’est-il pas déjà plus saoul que la veille, quand il perdit cette partie à longue paume. Il perdra le duel, c’est inéluctable. Mais sera-ce une infamie de périr sous l’épée d’un reître au corps disgracieux? Tout au contraire: une victoire en creux, un cheminement vers une béatification profane. «Un soudard au visage repoussant vient de tuer un grand peintre qui célébrait la beauté des êtres et la chrétienté. Pourquoi ce crime? Pour une vulgaire affaire d’argent…» Quelle éloquente épitaphe sur une tombe!

 

-          Avant que ce magot ne m’estoque ma gorge, je lui lancerai: «Oui, tue-moi Ranuccio, plutôt que je doive te peindre un jour. Enlaidir ce qui est déjà laid serait pour moi une corvée. Que veux-tu, moi j’ai toujours préféré embellir ce qui est beau!

 

A propos de gorge, il revoit celle satinée de ces éphèbes, dont ses lèvres abusent parfois avant qu’il ne la nielle et la cuivre sur la toile. Le Caravage se convainc maintenant qu’elle est a toujours été étrangère à son art.

 

-          La chair n’est rien. Seule a compté la carnation, l’âme fugitive qui en échappait à chaque instant où mon pinceau la saisissait.

 

Etre contraint à penser car on sait qu’on va mourir fait parler de soi au passé. Or quand le ténébreux portraitiste de Bergame portraitisait, il ne pensait pas. Il obéissait sensitivement à des ordres secrets qui ne venant que de lui. Dont il ne voulait pas connaître l’origine. Il était l’homme animal réduit à des instincts immédiats, savourant bestialement l’odeur poissonneuse de la sépia émergeant d’une jatte de Venise. Celle d’œuf pourri des détrempes bistrées au bout de son index ne l’écœurait pas non plus. Pour faire diversion, sa palette lui offrit du vert de menthe arabe, de l’œillette et de la garance, du macis, de l’alizarine, de la décoction de roses du pays des Rhodopes… Tout un nuancier olfactif qui s’évanouira dès que ses narines seront inondées par le sang frais de ses jugulaires tranchées.

En attendant la botte du Tommasoni, seul le chagrine le sort de ses pots, blaireaux et spatules. Il pleure son atelier, la lumière mordorée et cendreuse qui s’y est faisandée en dix ans sous des tentures de cretonne. Une nuit d’appartement, qu’il a patiemment mitonnée, qu’il a voulue brune - au souvenir peut-être de la peste qui le priva de son père à ses cinq ans.

Tout à l’heure, au Champ de Mars, il devra se battre et périr dans une clarté diurne qu’il abhorre, et qui l’abhorre. Il clignera ses yeux à la façon d’un rat de cave qu’on a débusqué en l’enfumant. Le premier rayon jailli des brumes roses de mai (le plus fourbe des mois) le confondra d’ailleurs, le perçant plus tôt que l’épée de son ennemi.

 

 

-          Non, Michelangelo, tu ne marmonneras aucune une prière chrétienne. Ta réputation de peintre sauvage te l’interdit. Tes dernières paroles seront colorées de fiel vert, vert putrescence, et d’arrogance rouge sang. S’il faut prier Dieu Lui-même, c’est hic et nunc, devant l’âtre refroidi du vieil Amigoni, ce proxénète peureux et hypocrite aux sourires de bonté. Le vin saumâtre qu’il t’offre raucit ta voix davantage, il débilite tes muscles de batailleur. Plus t’en bois, plus tu faiblis. Faut-il une prière d’espérance, puisqu’il n’y en a plus pour toi? Tu n’as qu’une seule certitude: tu mourras tout à l’heure. Elle te vient de ton intuition funeste de créateur. Elle ne peut pas te trahir.

 

 

Le captif de Malte

 

Son intuition le trahira pourtant: au petit matin du 28 mai 1606, c’est le sobre et fringant Ranuccio Tommasoni est saigné mortellement à la cuisse par un ivrogne braillard nommé Michelangelo Merisi da Caravaggio. Ediles et prélats de la ville éternelle s’en indignent de concert: voilà un forfait de trop au compte de ce débauché irascible et belliqueux. Il ne peut plus se rédimer en arguant de son génie artistique, tout incontestable qu’il soit. Ses protecteurs l’abandonnent. Trois jours après, le Caravage est condamné à mort.

Son évasion échevelée de Saint-Ange le remplira de tristesse, car il s’est attaché à l’air jaune de Rome. Mais ni la nostalgie, ni les vicissitudes de l’exil ne l’amèneront à résipiscence, encore moins à un adoucissement de son caractère. A Malte, il se blanchit en flattant un portrait du grand maître de l’heure, Alof de Wignacourt. Ça lui vaut d’être adoubé chevalier de «grâce magistrale». Hélas, ses tourments charnels le rattrapent: le petit blondin aux sourires taquins qui y a posé en page n’appartenait pas, comme il le crut, à la valetaille ordinaire du palais de Saint-Jean-de-Jérusalem, mais à une influente et prude famille de notables. Le Caravage est radié de l’Ordre, et derechef mis aux fers.

 

A la veille de sa seconde évasion - vers la Sicile cette fois - le revoici englué dans son narcissisme maladif, cette compassion sirupeuse, hydromélique, pour sa seule personne. Dans la puissante forteresse de La Valette, il est reclus dans une chambre spacieuse. De discrets protecteurs – ceux-là qui organiseront sa fuite – ont veillé qu’il ne manque de rien: poutargue de mulet, figues juteuses, gâteaux d’amande, lard fumé et vins doux. Les fenêtres ogivées en accolade donnent sur une Méditerranée calme, aux reflets lunaires trop léchés pour lui plaire. Trop belle, insupportablement féerique. Il ne la peindrait pas comme ça. Il l’abîmerait au repoussoir. De cette mère des mers, il ferait un creuset de miasmes mouvementés, une géhenne ardente, mais la Chevalerie lui a confisqué ses outils. Il y aurait ajouté des figures anthropomorphes – un Neptune par-ci, une Amphitrite par là. Des anguilles-dragons aux écailles nacrées à la luciférine de lampyre. Des circés, des calypsos…

 

-          En tout cas pas un jeune triton à figure angélique! Ces petits morveux me portent malheur. Dans ce patelin que les mers isolent de tout, il suffit d’une innocente caresse à un adolescent, d’une œillade de «grand frère», pour être traité comme un dépravé.

 

Une fois encore, le Caravage doit attendre l’aube, ces damnés «doigts de rose» qui vont défaire le travail d’une broderie nocturne de pensées malsaines qu’il aime (lui qui a horreur de penser), car elles sont sa lie, son brou imaginaire quand il est privé de pinceaux. Demain son cerveau en sera peut-être libéré, lavé. Passée la baie de Mellieha, un bateau prendra le vent et le conduira à Syracuse. De Messine, il rejoindra l’Italie, un jour, qui sait? sa chère Rome… Mais il est encore le captif des Maltais.

 

-          Etranges insulaires! Les puissants parlent espagnol ou le batavien. Ils se prennent pour les héritiers des Templiers. Les soumis traient des chèvres tristes, sentent le mouton gras, ne s’expriment qu’en arabe et sont autant abrutis que leurs maîtres. Ces deux populations se méprisent réciproquement, ou plutôt s’ignorent. Entre elles, il y a les Juifs: truchements éclairés, polyglottes et négociateurs habiles. Les chevaliers les craignent car ils gèrent leur or. Les pauvres les vénèrent pour leurs aumônes, et parce qu’ils achètent la laine à plein tarif. Les Juifs se sentent à l’aise dans les îles, alors que l’histoire de leur peuple ne les y prédestinait pas. Dans les colonies vénitiennes, Corfou par exemple, ils sont parvenus à modérer les conflits. A Malte, ils sont les seuls à entendre mon italien de Bergame. C’est à eux que je serai redevable de cette protection clandestine qui accessoirement me permettra de m’évader. Que m’ont-ils demandé en échange? Presque rien: juste un de mes secrets de détrempe jaune à base de tiges de carthame et d’œufs d’orvet.

 

 

Tandis que la galiote hollandaise, frétée par un marchand lainier anonyme, s’éloigne de l’archipel, le Caravage hume avec répugnance les roseurs vivifiantes du matin dont l’ébullition asperge la poupe. Il s’appuie d’une seule main au bastingage, l’autre étant occupée à faire les cornes aux arrogantes fortifications de La Valette. Il repense à ces mystérieux Hébreux qui l’ont sauvé. Osera-t-il les vanter auprès de mécènes catholiques qui, un jour, lui donneront l’absolution? «Messeigneurs, je dois ma survie à de grandes âmes que vous tenez pour des immolateurs du Christ…»

Le Caravage en sera dissuadé dès le premier soir de sa première réhabilitation. Par un Napolitain avisé, un tabellion à boucles noires, au teint mat des gens du sud mais encapuchonné de petit-gris à la habsbourgeoise. Voix notariale, mesurée, huilée:

 

-          Une nouvelle vague d’aversion contre les Juifs gagne l’Europe, Maestro. Une vague, ou plutôt une vogue. Cinquante ans après le concile de Trente, et six ans après la mort de la vierge-putain Elisabeth, les relations entre le Saint-Siège et l’Angleterre ne sont pas rétablies; le roi Jacques Stuart, fils pourtant d’une reine catholique martyre, se révèle farouche anglican. Mais des membres influents de la famille Borghèse – celle de notre cher pape Paul V – favorisent en coulisse une politique d’échanges gracieux: hanaps d’argent, fibules incrustées de rubis, renseignements codés sur les déplacements des armées de l’Espagne, ou de vaisseaux vénitiens. Voire de tableaux de maîtres prestigieux… Vous devez bien connaître ces coutumes, Signore Merisi.

-          Non, je ne les connais pas. Quel rapport ont-elles avec mes sauveurs?

-          Filigranant leurs violentes polémiques doctrinaires, le Vatican et l’Angleterre, ces deux puissances politiques, s’offrent des cadeaux symboliques mais s’entendent mieux encore sur un terrain commun, vieux comme le péché: la haine des Juifs. De leur virtuosité commerciale surtout. Un de leurs concurrents pisans a rapporté au camerlingue Volodini qu’une pièce, écrite en 1590, reste toujours populaire à Londres, seize ans après l’assassinat de son auteur, un certain Marlowe, dont la mémoire est pourtant disgraciée. Dans les théâtres londoniens, elle est acclamée à l’unisson par des adeptes de la religion prétendument réformée et de clandestins demeurés fidèles à la vraie religion. Ce spectacle vilipende ouvertement le judaïsme sous les traits d’un nommé Barabas, un marrane assoiffé d’or, de sang, et qui se venge d’avoir été spolié de son argent en empoisonnant à peu près tout le monde, y compris sa fille. Le Fatum le fera périr dans un chaudron d’huile bouillante. J’en reviens sur votre affaire, Maestro, en précisant que ce drame, dont l’idée plaît au Saint-Père, se déroule dans l’île de Malte justement… Ne lui avez-vous point sollicité directement un retour en grâce?

 

Le Caravage le tiendra pour dit.

 

 

La nuit où Marlowe fut assassiné

 

L’auteur du Juif de Malte, n’avait jamais mis les pieds sur l’archipel. Durant sa courte existence, Christopher Marlowe s’était moins distingué publiquement par son antisémitisme que par des propos hérétiques; affirmant que les Evangiles étaient mal écrits, que Jésus était un «bâtard né d’une mère malhonnête»… Dandy avant l’heure, précurseur d’un Oscar Wilde, d’un Rimbaud, il bravada et rodomonta jusqu’aux limites du libertinage toléré: il traita d’imbéciles des lords qui refusaient de coucher avec les garçons ou n’aimaient pas le tabac. Mais pourquoi avait-on si longtemps épargné cet athée, ce blasphémateur qui se riait plus encore de l’ordre civil?

Son talent littéraire n’y était pour rien. Marlowe était un espion au service de la couronne anglaise. D’un séjour instructif en France, il rapporta une moisson d’informations appréciée en haut lieu, qui lui offrit longtemps des passe-droits. Or au pays des secrets d’Etat, c’est comme dans la tragédie antique: la fatalité est imprévisible, la roue de la fortune tourne selon ses caprices. Un jour, on se souvint que Christopher Marlowe en savait trop. Alors on enjoignit à ses plus proches amis de l’assassiner le 12 mai 1593, dans une taverne de Deptford Strand, un faubourg au sud-est de Londres. Le flamboyant à mèches dorées avait vingt-neuf ans.

 

A la fin de cet après-midi-là, en ses Italies, le Caravage en avait trois de plus. Il se trouvait dans son atelier romain, en train de peaufiner-finasser une Marie-Madeleine repentante. Dommage! le clair-obscur a giorno de l’auberge londonienne l’aurait intéressé. Peut-être inspiré: un rideau grenat de scène foraine cachant mal une maçonnerie de brique décrépite, des fumerolles qui sentent le suif, le regrat avarié. Et pour fond sonore le martellement scandé de poings sur les tables; des rires obscènes de témoins avachis, mais que l’échauffourée ranime. Ils ne l’empêchent pas, ils l’encouragent. Des fronts étrécis illuminés par une rage bébête, des bras nus en combat, des yeux érubescents. Et, en retrait, le sourire juvénile d’une petite gouape, belle comme les statues d’Antinoüs, qui ne guette que le plancher où tomberont bientôt des pièces de bronze et des esterlins.

 

Ce n’est qu’une rixe de cabaret ordinaire dans le Londres du début du XVIIe. Elle a commencé par une querelle entre godelureaux au parler aristocratique, mais eux aussi très éméchés. Qui, de Marlowe ou de son compère Ingram Frizer paiera le repas? Tous deux se savent manipulés par Sir Walsingham, le maître espion de la reine vierge, mais ils n’y pensent plus. Seule importe cette méchante question du déboursement. La dispute s’échauffe, les esprits se fermentent. L’atmosphère aussi, au point qu’on se demande si elle ne provoquera pas une déflagration générale. Le poète fait étinceler de pourpre une petite lame sous les candélabres empoissés de suie et de tabac, mais, suite à une pirouette de son adversaire, sa propre dague se retourne contre lui, transperce son œil droit et le tue.

 

Christopher Marlowe ne se reconnaissait pas comme un mortel. A l’exemple du Doctor Faustus, un autre de ses personnages de tragédie, il se croyait demi-dieu, aspirant à devenir plus encore:

 

-           A sound magician is a demigod,

            He tires his brain to get a deity.

 

 

Périr jeune, sans avoir été un bon magicien, ni s’être suffisamment tourmenté la cervelle pour accéder à la divinité pleine, a été pour lui un stupide retour de roue, ou de flamme, ou de supination de bras. Plus révoltant: un incident d’auberge, bien manigancé mais très mal mis en scène par des politiciens ignorants des enjeux métaphysiques du théâtre. Si seulement, avant de l’occire, ils lui avaient demandé conseil! Marlowe leur aurait suggéré une dramaturgie plus accidentée, une violence froide, épique, rehaussée de scènes impossibles. Des protagonistes érigés en véritables héros de la morale triomphant d’un méchant trois fois plus immoral qu’il ne l’a jamais été. Plus des garçons crottés qu’on ferait venir de l’écurie annexe pour les attifer en duègnes, en pythonisses, en fées-marraines, en reine d’Angleterre… Christopher Marlowe ne s’embarrassait pas de véracité historique, et il recourait sans vergogne aux expédients faciles de l’anachronisme:

 

-          Pourquoi pas une ordalie médiévale? Un jugement par l’eau et le feu, un jugement de Dieu! Si son amour, que j’ai pas su mériter, est aussi souffrance, je subirai celle-là avec une espèce de joie… Une crucifixion? L’honneur serait trop grand. L’immersion de mon corps dans un échaudoir destiné aux porcs, ou un bûcher mis en fagots comme pour ce fou de Thomas Bilney? Ç’aurait plus d’allure qu’une clé dorsale de lutteur entraînant une auto-énucléation! Y manque la variante de l’élément terreux: «Le grand Marlowe mourut lamentablement dans une fosse à purin de Deptford Strand!» N’est-ce pas grandiose? Quant au dernier élément, celui de l’Air, il s’empare des trois autres en les brassant - poussière, pluie, clartés aurorales. Lui serait mon supplice favori. Hélas, l’unité de lieu ne serait plus respectée: il faudrait que mes exécuteurs abandonnent cette auberge extra-muros, m’entraînent jusqu’à Londres et me jettent du pont sur la Tamise. Cela deviendrait trop théâtral pour du vrai théâtre. Trop irréel: car ma chute s’accompagnerait de musique - d’une fantaisie pour viole et virginal de William Byrd, par exemple. Mes pauvres assassins ne savent rien de la musique.

 

 

 

De son côté, le potelé Paul V ne comprenait toujours rien à la peinture - quand bien même il favorisa l’achèvement de la basilique de Saint-Pierre. A la littérature non plus: a-t-il seulement parcouru cette grande tragédie de Marlowe, dont il approuvait la motivation hostile aux Juifs plus que la lettre? Lisait-il l’anglais? Lui en a-t-on jamais soumis des extraits traduits? On sait que ce Camille Borghèse, docteur en droit canonique de l’Université de Pérouse, était plus féru d’astronomie. Qu’il aurait versé une larme en laissant la Curie condamner les travaux de Copernic. Mais ses paupières pontificales étaient sèches lorsque, en 1610, il céda aux instances de cette dernière en apposant son sceau sur un acte de grâce en faveur du Caravage.

Retranché en Toscane dès le début de l’été, le peintre assassin, l’artiste proscrit, apprit qu’une de ses toiles napolitaines, David montrant la tête de Goliath, avait plaidé en sa faveur. Car il avait donné, intentionnellement, au visage du géant biblique vaincu les traits du sien. Louable signe de repentance qui devait enfin l’autoriser à revenir à Rome.

Comme si la miséricorde relevait du pouvoir papal; comme si elle n’était pas immédiatement divine; comme si Jésus n’avait pas déjà pardonné!

A Rome, le Caravage ne revint jamais. Le plus grand truand de l’histoire de l’art, le redoutable Malvivente de Bergame (qui vous dramatisait une scène de flagellation évangélique avec autant de magnificence et de puissance qu’il trouait le poitrail d’un impertinent) se sentit paradoxalement diminué, chétif et débile sur le chemin d’un retour qui promettait un triomphe.

Le 18 juillet de cette année-là, il s’était arrêté sur une petite plage d’Etrurie, à quarante lieues au nord de la Ville éternelle. La véritable éternité l’y attendait. Michelangelo Merisi fut soudainement pris de fièvre et d’hallucinations. Il aurait rendu l’âme en plein jour, après avoir divagué sur les berges en hurlant comme un chien sauvage.

 

Sinon – et c’est la prosaïque vérité – à l’hôpital de Sainte-Marie-Auxiliatrice de Porto Ecole, des suites d’une maladie courante. Non pas en plein jour, dans la nuit. Sans avoir la force de crier.

 

 

 

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