28/03/2009

Fluide glacial, choux-fleurs et filles en fleur

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Il pleut, le ciel est gris métal? trempons-y notre âme et armons-nous de courage, car cette crise mondiale qui affleure jusque dans notre quotidien, c’est rien! De la roupie de sansonnet. Le pire est devant nous. Le pire adviendra mercredi prochain, premier jour du quatrième mois de l’année: un jour dévolu aux rires, au bonbon à l'ail, au fluide glacial des collégiens. Il y est interdit de ne pas se bidonner, même pour des gags mornes et éculés. (Mais on sera prié de rester sérieux les 364 autres de l'an). Etre obligé de rire, quoi de déprimant! De loin en loin, on surprend des inspecteurs du fisc qui s'introduisent dans les villas d'Epalinges à l'aide d'une pince-monseigneur; des financiers distingués en tergal gris souris qui jouent à saute-mouton dans la salle d'accueil d'une banque de Saint-François. Or, rien n'est plus imprévisible qu'un être maussade qui s'adonne brusquement à la gaudriole. Surtout en période de récession. L'humour lui monte au cerveau, il perd le contrôle de ses actes: selon les cas, il peut y avoir danger de mort.

 

En ce premier avril qui autorise toutes les malices, toutes les mystifications, on n'ose plus ouvrir le journal sans mettre en doute les nouvelles les plus accablantes de l'humanité. Une catastrophe aérienne passe pour un canular, une découverte scientifique visant à empêcher l'ablation des amygdales devient drôle à se taper le cul par terre. En revanche, l'annonce - cette fois mensongère - du remariage d'un ludion du cinéma ou de la télé peut provoquer des crises cardiaques en série. Pour une fois, il n'est plus malséant de dire que les journalistes écrivent n'importe quoi.

Fort heureusement, ils redeviennent crédibles à partir du 2, le lendemain, et tout se remet en place dans un printemps doux revenu. Même votre vaste marronnier au milieu de son jardin (ci-dessus, la peinture de Van Gogh): sa floraison le fait déjà resplendir et rosir de sensualité par-dessus le gazon aux pourpres et primevères.

 

Pour se rendre compte de la brillance de l'herbe qui lui répond, il faut se réveiller un peu plus tard; attendre en tout cas que l'aurore se décuivre, que le ciel de la vallée de Joux recouvre une vraie couleur de ciel - aussi bleue que celui des enluminures françaises du XIVe siècle. Alors, la verdure devient à son tour absolument verte, comme par obéissance à son étymologie; et au sommet de chaque brin perle une imperceptible goutte de feu. Bref, en ce jardin et à cette heure bénie, tout observateur est obligé de se sentir un rien poète, à mailler des métaphores.

Le moment est venu, pour le jardinier consciencieux de repiquer ses choux-fleurs, planter le topinambour et faire la chasse aux chenilles, dont les nids se lovent habituellement à la fourche des branches encore nues.

Il vérifie la fragile charpente de la glycine fraîchement échalassée, afin de permettre à sa hampe florale de s’épanouir librement. Il sème déjà le tournesol d'août, la lavatère de juillet (dont la corolle évoque les ballerines de Degas), les nigelles de Damas, qui fleuriront en juin pour ressembler à des étoiles de mer roses, le némésia au duvet jaune safran - on dirait une petite princesse inca qui tire la langue - plus une kyrielle de fleurs aux noms de plus en plus bizarres, à silhouette de plus en plus entortillée mais elles feront merveille ensemble quand la chaude saison sera là.

 

En attendant, le printemps ne fait pas fleurir que les cerisiers, les pruniers et les abricotiers. Les plus jolies demoiselles de Lausanne ont compris que le moment était venu, pour elles aussi, d'offrir leurs jambes et leurs genoux au soleil; de s'habiller léger, à l'exemple de la fée Clochette, et de pousser des cris de fauvettes dans les cafés. Les plus écervelées - les plus volatiles - ont adopté la mode cyberwear, la tendance streetwear, le style workwear. Ne m'en demandez pas des explications. Ce jargon, qui n'est plus du tout de mon âge, me paraît aussi compliqué, et riche, que celui des horticulteurs cité plus haut. Ce que je retiendrai de mieux de l'un et de l'autre, c'est l’éclat printanier de la jupe trapézoïdale de la fille aînée du marchand de cigarettes: on jurerait la campanule des rocailles.

Elle apparaît moins gracieuse qu'une danseuse de Degas, mais elle est «dans le vent». Donc dans la brise sucrée d’avril, dans l'air grisant qui fait tourner la tête des hommes, et tous leurs sangs. La voilà enfin belle, heureuse en sa chair – et  dangereuse comme le laurier-rose.

 

Commentaires

"Fluide glacial, choux-fleurs et filles en fleur": c'est, pour moi plus qu'une magnifique peinture et partition musicale...c'est exactement le printemps actuel en Suisse romande. Cette menaçante "crise mondiale" c'est comme des parasites lorsqu'on essaye d'écouter, d'entendre, la musique qu'on aime à la radio... et tout est brouillé! Van Gogh le montre sur sa toile comme il le vit. Comment dire?
Mais le vrai printemps est en nous, c'est plus qu'un souvenir d'enfance, c'est une sève qui monte dans nos veines et nous emmène vers la Vie.

Écrit par : cmj | 31/03/2009

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