31/03/2009

Il y a 30 ans, la mort de Jean Monnet, père de l'Europe

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1979. Le 16 mars de cette année-là s’éteignit dans les Yvelines un nonagénaire à bésicles d’argent, qui préférait les lavallières de soie bariolée à la cravate grise de la politique. Jean Monnet fut, avec le Mosellan Robert Schuman, un des fondateurs de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, la CECA. Soit l’ébauche de ce qui allait devenir l’Union européenne. Un an plus tôt, il avait cédé à un partenaire intellectuel vaudois originaire d’Epalinges, le professeur Henri Rieben, toutes ses précieuses archives personnelles – une paperasse impressionnante, de grain rose. Des réflexions de son cru, ou entendues, des esquisses de projet. Elles sont conservées - dans des classeurs à part - en la Ferme de Dorigny, au cœur du campus, devenue le siège de la Fondation Jean-Monnet pour l’Europe, que Rieben présida jusqu’en 2005, un an avant sa mort. Lui succéda le philosophe polonais de Solidarnosc, Bronislaw Geremek, tué accidentellement en juillet 2008. Désormais, c’est l’Espagnol José Maria Gil-Robles qui tient le flambeau. Entretenir et développer la mémoire d’une nouvelle entité politique à mesure qu’elle se forme, est une gageure complexe. Le train européen est encore en marche, avec les cahots qu’on sait. L’important pour les Romands reste que cet héritage patrimonial de l’UE – qui n’est pas le leur… - leur a été confié, en belle exclusivité. Gratitude tardive: il y a trois ans, ils ont donné le nom de Jean Monnet à une terrasse dans le quartier de Bel-Air, à Lausanne.

Une ville qu’il trouva séduisante. Il y débarqua une première fois en 1966, à l’invitation du professeur Rieben. Il y respira un climat propice à l’écriture qui avait un goût de revenez-y. Entre deux missions fiévreuses en Amérique ou en Asie, il se livra - au bord du Léman - à de la récapitulation sereine. A une certaine routine pantouflarde dont il se moquait: «Nous sommes en train de changer d’Europe, et moi je déteste changer mes habitudes!» Parmi celles-ci, la couleur pelure d’oignon de ses carnets, toujours du même format. Ou la marotte de la promenade aristotélicienne sous les peupliers du parc Bourget proche, en compagnie d’interlocuteurs suisses ou français, souvent anglais et américains. Ces derniers l’avaient surnommé Mister Jean Monnet of Cognac, du nom de sa ville natale.

 

Un entregent exceptionnel

 

C’est dans cette capitale de l’eau-de-vie éponyme que débute son étonnante carrière de médiateur. A 18 ans, il représente outre-Manche l’entreprise paternelle, très prospère à l’étranger - le commerce du cognac étant un des premiers secteurs français mondialisés. Il se révélera habile courtier jusqu’au-delà de l’Atlantique. (Avec une part d’ombre cependant: pourquoi sa présence à Saint-Pierre-et-Miquelon au milieu des années vingt, une période où Al Capone s’approvisionnait illicitement en alcools européens via le Canada?)

Simultanément, le jeune négociant Jean Monnet s’affirme et s’affine en négociateur politique. Un nouveau Talleyrand peut-être, plastronné d’un sang-froid souriant. Il maîtrise l’anglais comme aucun de ses compatriotes. Dès 1919 il œuvre activement pour la création de la Société des Nations, dont il sera secrétaire général en second. En 1930, il est en Chine, jouant les mentors d’un Tchang Kaï-chek. Il rebondit à Washington, incitant le président Roosevelt à relancer l’économie américaine et renoncer à l’isolationnisme; à entrer en guerre contre l’Allemagne nazie. En 1943, à Alger, il orchestre une délicate connexion entre les forces françaises de libération exilées à Londres et un corps d’armée vichyssois, en stabulation plus ou moins libres au Maghreb. Après la chute du IIIe Reich, De Gaulle lu demande de lancer un programme français de redressement économique. Jean Monnet lui oppose un programme plus audacieux, intégrant tous les Européens – Allemands et Italiens compris. Préconisant pour la première fois un vaste marché unique. Ce plan de reconstruction, dont procédera la CECA, puis plus tard l’UE, ne portera pas son nom même s’il en fut le véritable artisan, mais celui de son allié et ami, le ministre français Robert Schuman. Un politicien en bonne et due forme. Jean Monnet, lui, refusa toujours d’en être un, comme si la politique ne l’intéressait pas… Ses cendres n’en ont pas moins été transférées au Panthéon en 1988. Trente ans après sa mort, sa vision ne s’est pas concrétisée comme il l’aurait souhaité. Il ne croyait guère à la souveraineté des nations: «Nous ne coalisons pas les Etats, disait-il. Nous rassemblons les hommes.»

 

http://www.jean-monnet.ch

 

 

 

 

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28/03/2009

Fluide glacial, choux-fleurs et filles en fleur

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Il pleut, le ciel est gris métal? trempons-y notre âme et armons-nous de courage, car cette crise mondiale qui affleure jusque dans notre quotidien, c’est rien! De la roupie de sansonnet. Le pire est devant nous. Le pire adviendra mercredi prochain, premier jour du quatrième mois de l’année: un jour dévolu aux rires, au bonbon à l'ail, au fluide glacial des collégiens. Il y est interdit de ne pas se bidonner, même pour des gags mornes et éculés. (Mais on sera prié de rester sérieux les 364 autres de l'an). Etre obligé de rire, quoi de déprimant! De loin en loin, on surprend des inspecteurs du fisc qui s'introduisent dans les villas d'Epalinges à l'aide d'une pince-monseigneur; des financiers distingués en tergal gris souris qui jouent à saute-mouton dans la salle d'accueil d'une banque de Saint-François. Or, rien n'est plus imprévisible qu'un être maussade qui s'adonne brusquement à la gaudriole. Surtout en période de récession. L'humour lui monte au cerveau, il perd le contrôle de ses actes: selon les cas, il peut y avoir danger de mort.

 

En ce premier avril qui autorise toutes les malices, toutes les mystifications, on n'ose plus ouvrir le journal sans mettre en doute les nouvelles les plus accablantes de l'humanité. Une catastrophe aérienne passe pour un canular, une découverte scientifique visant à empêcher l'ablation des amygdales devient drôle à se taper le cul par terre. En revanche, l'annonce - cette fois mensongère - du remariage d'un ludion du cinéma ou de la télé peut provoquer des crises cardiaques en série. Pour une fois, il n'est plus malséant de dire que les journalistes écrivent n'importe quoi.

Fort heureusement, ils redeviennent crédibles à partir du 2, le lendemain, et tout se remet en place dans un printemps doux revenu. Même votre vaste marronnier au milieu de son jardin (ci-dessus, la peinture de Van Gogh): sa floraison le fait déjà resplendir et rosir de sensualité par-dessus le gazon aux pourpres et primevères.

 

Pour se rendre compte de la brillance de l'herbe qui lui répond, il faut se réveiller un peu plus tard; attendre en tout cas que l'aurore se décuivre, que le ciel de la vallée de Joux recouvre une vraie couleur de ciel - aussi bleue que celui des enluminures françaises du XIVe siècle. Alors, la verdure devient à son tour absolument verte, comme par obéissance à son étymologie; et au sommet de chaque brin perle une imperceptible goutte de feu. Bref, en ce jardin et à cette heure bénie, tout observateur est obligé de se sentir un rien poète, à mailler des métaphores.

Le moment est venu, pour le jardinier consciencieux de repiquer ses choux-fleurs, planter le topinambour et faire la chasse aux chenilles, dont les nids se lovent habituellement à la fourche des branches encore nues.

Il vérifie la fragile charpente de la glycine fraîchement échalassée, afin de permettre à sa hampe florale de s’épanouir librement. Il sème déjà le tournesol d'août, la lavatère de juillet (dont la corolle évoque les ballerines de Degas), les nigelles de Damas, qui fleuriront en juin pour ressembler à des étoiles de mer roses, le némésia au duvet jaune safran - on dirait une petite princesse inca qui tire la langue - plus une kyrielle de fleurs aux noms de plus en plus bizarres, à silhouette de plus en plus entortillée mais elles feront merveille ensemble quand la chaude saison sera là.

 

En attendant, le printemps ne fait pas fleurir que les cerisiers, les pruniers et les abricotiers. Les plus jolies demoiselles de Lausanne ont compris que le moment était venu, pour elles aussi, d'offrir leurs jambes et leurs genoux au soleil; de s'habiller léger, à l'exemple de la fée Clochette, et de pousser des cris de fauvettes dans les cafés. Les plus écervelées - les plus volatiles - ont adopté la mode cyberwear, la tendance streetwear, le style workwear. Ne m'en demandez pas des explications. Ce jargon, qui n'est plus du tout de mon âge, me paraît aussi compliqué, et riche, que celui des horticulteurs cité plus haut. Ce que je retiendrai de mieux de l'un et de l'autre, c'est l’éclat printanier de la jupe trapézoïdale de la fille aînée du marchand de cigarettes: on jurerait la campanule des rocailles.

Elle apparaît moins gracieuse qu'une danseuse de Degas, mais elle est «dans le vent». Donc dans la brise sucrée d’avril, dans l'air grisant qui fait tourner la tête des hommes, et tous leurs sangs. La voilà enfin belle, heureuse en sa chair – et  dangereuse comme le laurier-rose.

 

25/03/2009

Tabac à sniffer, tabac à priser

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«J’ai du bon tabac dans ma tabatière, j’ai du bon tabac, tu n’en auras pas… » Cette chanson populaire du XVIIIe siècle – elle est de l’Abbé de L’Attaignant, n’est plus en odeur de sainteté, quand bien même elle ne contreviendrait pas aux mesures d’hygiène imposées dans de plus en plus d’établissements publics.

Il sera bientôt interdit de fumer au bistrot, et le fumeur que je suis crois que c’est une excellente nouvelle. Mais aucune loi n’est encore envisagée pour empêcher les gens de priser, comme au temps des tabatières. Cette vieillotte pratique – qui reviendrait à la mode chez les écoliers scandinaves, sous les noms de sniff, ou snuf… - était alors encouragée par les médecins.  Renifler du tabac sous forme de poudre chassait instantanément les migraines. L’«herbe à Nicot» avait le mérite de faire éternuer leurs patients, les libérant de toutes formes de maladies. De là aussi l’origine des formules de politesse qui leur était adressées, et qui survivent en nos périodes de grippe ou de rhume des foins: «A vos souhaits!», «Santé»!

Dans un premier temps, vos aïeux prisaient du tabac pour se soigner. Peu à peu, la pratique se transforma en convivialité chic de salon: éternuer, à deux ou à trois, ça dégageait les narines et l’esprit, pour instaurait aussitôt un climat de familiarité. On l’appela l’exercice sternutatoire. En vogue surtout sous Louis XV et la Pompadour, il devait conquérir toutes les cours d’Europe, et faire la fortune de milliers d’orfèvres, ébénistes et ivoiriers - la tabatière, souvent ouvragée, devenant un signe extérieur de richesse, sinon de noblesse.

Il contribua aussi à la prospérité de l’artisanat dentellier: après l’avoir si aristocratiquement éclaboussé leur museau de glaires, il fallait bien que, sous les lustres et les moulures à la feuille d’or, ces Bling-blingueurs d’antan les essuyassent avec le linon le plus distingué.

Je suis sûr qu’aujourd’hui, le cérémonial doit être très différent dans les préaux scolaires de Stockholm et Copenhague.