04/04/2009

Traditionnelles Pâques romandes à Paris

 

 

 

 

TRAIBLEU.jpg

 

Dans une semaine, les Romands se rassembleront par centaines, ou seulement par dizaines, dans les temples ou les églises de leurs villages. Ils seront bien plus nombreux à fuir le curé, le pasteur et leur culte pascal pour attaquer de copieux plateaux de fruits de mer à Montparnasse, ou sur les terrasses de la rue de Buci, vers Mabillon. Depuis le temps qu’ils y reviennent, ils ont compris que les algues filamenteuses qui bordent les coquillages ne sont que des ornements incomestibles. Ils ne s’y étranglent plus, mais les instruments de dentiste qui servent à dépecer le tourteau et le homard laisseront longtemps des cicatrices romantiques sur leurs doigts.

 

 

De ce séjour rituel à Paris, ils reviendront avec d’autres vestiges: un cendrier en porcelaine du Café de la Paix, proche de l'Opéra Garnier; un mégot de clochard dégoté entre deux vieux pavés de la Contrescarpe. Un ticket de métro, ou de la croisière en bateau-mouche qui rendit si heureuse Grand-Mamé quand l'accordéoniste joua deux fois, rien que pour elle, l'air de La vie en rose. Et oh! comme il était beau, le ciel crépusculaire d'Ile-de-France en se reflétant sur les eaux de la Seine que la proue fendait.

Bref, Paris demeure notre banlieue préférée à nous, les Romands. Dommage seulement qu'elle soit «si loin de tout» - moins de quatre heures de TGV, ce n'est pas la mer à boire, mais quelle différence quand même avec l’ancien Trans-Europe-Express, aux sièges de velours confortables, au décorum désuet. Quel contraste surtout avec la poésie ferroviaire du Train Bleu «Paris-Vintimille», qui a disparu pour toujours en juin 2001. Depuis 1868, sa locomotive clinquante et piaffante remorquait des wagons de luxe entre la capitale française et la Côte d'Azur - Marseille et sa Canebière; Nice, sa promenade, son marché aux fleurs. Autant de sites que le cinéma hollywoodien a mythifiés mais que le tourisme à outrance a enlaidis. Le Train Bleu a voituré la fine fleur de la société française – britannique aussi - de l’entre-deux-guerres. Il fut mis en musique par Darius Milhaud. Agatha Christie lui consacra, en 1928, un roman policier traduit maintenant dans toutes les langues, dont le héros central est un certain Hercule Poirot: The Mystery of the Blue Train. Diamants, assassinat, enquête entortillée, jeux de moustache, dénouement miraculeux par la grâce de petites cellules grises, etc.

Mais retournons à Paris, et à la virée pascale traditionnelle de nos compatriotes qui s’achèvera le lundi 13 avril, en gare de Lyon. Avant de reprendre le TGV pour Genève ou Lausanne, ils s’offriront une heure ultime d’émotion parisienne en buvant un coup de sancerre ou d’armagnac au bar du Train Bleu, le restaurant le plus prestigieux, le plus somptueux de toutes les gares de France, et qui perpétue le souvenir du convoi qui lui a laissé son nom. On y accède par deux escaliers hélicoïdaux. L’intérieur de ce vaisseau surélevé est un chef-d’œuvre de magnificence, de décoration surchargée. Edifié en même temps que le Grand Palais, le Petit Palais et le pont Alexandre III, pour l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, son restaurant fut inauguré par le président Emile Loubet - celui qui gracia Alfred Dreyfus en 1899. Il a été classé aux monuments historiques en 1972, par un arrêté ministériel d’André Malraux. Du coup, il en est le mieux préservé de la ville, dans la catégorie architecture Belle-Epoque.

Le restaurant du Train Bleu se visite comme un palais: amples salles en enfilade, toutes tarabiscotées de sculptures façon Grand Siècle, de dorures, de mobilier d’apparat. On y déguste du saucisson pistaché, des côtes de veau fermier rôties, des escargots de Bourgogne, un vacherin glacé maison qui ne ressemble (paraît-il) à aucun autre.

Je reviens à son coin au bar, un chouia en retrait. Sculpté dans le noyer le plus coûteux, il est aussi sombre que le tablier des barmen est blanc, impeccablement amidonné. Je m’y suis attardé quelquefois devant une bière, ou des «liqueurs d'évasion», sous des lustres grandioses, ruisselants de cabochons diamantés. Au pied de fresques monumentales sur murs et plafonds relatant les plus riches heures de la compagnie PLM (Paris-Lyon-Méditerranée). Celle qui fut la propriétaire des lieux et du train éponyme. Une de ces peintures qui représente le Mont-Blanc porte d’ailleurs la signature de notre peintre moudonnois Eugène Burnand.

Un après-midi, j’y ai surpris un ministre de Chirac qui revenait des toilettes. Il s’arrêta pour tutoyer une vedette de rock millionnaire - reconnaissable aux trous qui parsèment son vieux jean et à ses santiags plus qu'au repère de son talent. Jadis, le Train Bleu accueillait des habitués plus illustres: Sarah Bernhardt, Edmond Rostand, Colette, Jean Cocteau, Salvador Dalí, Coco Chanel, Marcel Pagnol, Brigitte Bardot, François Mitterrand… En 1973, Jean Eustache y tourna son film La Maman et le Putain, avec Jean-Pierre Léaud. Mais qui s’en souvient?

Soudain, un miracle plus intéressant: entre un fauteuil club à capitons et une console simili-vénitienne, j’avise un sac en plastique de notre vieille et familière Migros. Il est chargé d'objets oblongs enrubannés (des cadeaux), de longues tiges de rhubarbe et de poireaux achetés à Montmartre, d'un parapluie mauve trouvé à Barbès - car il a dû pleuvoir à Paris. Et la propriétaire du cabas d’élever son regard vers les stucs, les staffs, peintures et cristaux puis de s'exclamer très fort, dans l'oreille velue de son mari - avec un accent qui trahit de profondes racines vaudoises:

 

-       Regarde-voir, mon gros Samy, c’est-y pas joli-joli?

 

-       Ouais, trop joli pour nous. Ça sert à quoi? ça n’améliorera pas leur piquette. Vivement notre petit Dézaley! Pas?

Commentaires

Permettez-moi de vous dire que je suis choqué par la publicité que vous faites, non pas au Train Bleu, qui est un établissement respectable, mais à l'alcool.
Il me semble qu'un journaliste de talent et de renom, donc d'influence, comme vous l'êtes, pourrait s'abstenir d'encourager le public à la consommation - je vous cite - de sancerre, d’armagnac, de bière et de «liqueurs d'évasion». Peut-être est-ce ce que vous aviez absorbé le jour où vous avez cru voir - je vous cite encore - que les lustres du bar ruissellent de cochons diamantés.
Pour ma part, je n'en ai jamais vu, mais il est vrai que je me contente généralement d'un Perrier.

Écrit par : Jörg | 07/04/2009

Les commentaires sont fermés.