11/04/2009

Trois Hommes dans la Nuit - le colonel Orelly

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

Pour retrouver des épisodes précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-ho...

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-ho...

 

Notes perdues de Klemenza Dach:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/02/trois-hommes-dans-la-nuit.html

:

L’Eglise tient le Christ en otage:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/13/l-eglise...

 

Le bel Omer, maure de Brocéliande:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/21/le-bel-o...

 

Les ciels enfumés du Caravage et de Marlowe:

 

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/03/15/les-ciels-enfumes-du-caravage-et-de-marlowe.html

 

 

 

Ou chez mon éditeur:

 

www.campiche.ch

                                                   

                                                                

La lettre testamentaire du colonel Orelly

 Moscou, le 23 décembre 1972

Mon cher Vladimir,

 

As-tu reçu la petite hache en argent que j’ai fait exécuter exprès pour toi par un maître armurier de Sartrouville? Il m’a été recommandé par Raoul de Mongibé, le nouvel attaché culturel de l’ambassade de France, à Zamoskvorietché, un ami qui apprécie mes havanes. Mais j’espère que son artisan en a respecté les formes et dimensions selon les croquis que tu m’as envoyés par courrier express. Vu son coût, j’ai préféré qu’elle te fût remise en mains propres par des gens de confiance, un Parisien et sa femme qui sont tout à moi, et qui furent du côté des ouvriers durant les rébellions de Mai 1968.

 

Tu seras étonné, Bébé, de ne pas reconnaître mon écriture. Car cette lettre, la dernière que tu recevras de moi, je l’ai dictée à ma chère Zaïda, une Marocaine très dégourdie que j’avais rencontrée lors de mes conférences aux Jeunesses communistes françaises, place Colonel-Fabien, puis aux réceptions fastueuses de notre mission de Grenelle, où le Tout-Paris accourt par snobisme. Snob, elle ne l’est pas. Pour tout dire, Zaïda, qui ne t’effaroucherait pas comme d’autres femmes déjà adultes, s’est «déparisianisée». C’est son expression. Elle étudie maintenant la médecine à Moscou. Si elle fait des progrès en russe, elle maîtrise mieux les caractères latins, c’est pourquoi dans l’urgence j’ai choisi la langue française pour t’envoyer mon ultime bénédiction paternelle: mes médecins de l’Hôpital Bourdenko ne me laissent plus qu’une demi-semaine. Je ne franchirai pas le cap de l’année soixante-treize. Je ne fume plus, mais ne sens pas vieux, ni fatigué, et je ne pleure pas – ce serait idiot, et indigne d’un soldat dont le seul dépit sera de mourir dans un lit plutôt qu’au champ d’honneur. Te faire mes adieux de père en français ne me peine pas du tout, c’est même une consolation.

 

Voilà bientôt quatre mois, Bébé, que cette langue est celle de tes études à Iroé-sur-Vizourre, où j’ai eu du plaisir à t’accompagner en septembre, car ce sont ces mêmes bénédictins qui m’avaient appris à la chérir avant la Première Guerre. Beaucoup de Russes l’aiment encore. Longtemps, elle a été l’apanage de monarchistes qui ont exploité, méprisé et brutalisé notre patrie comme une chienne. Or elle est la langue de l’Internationale, ne l’oublions jamais. Du reste, c’est aux accents de ce chant merveilleux, versifié par le poète communard Eugène Pottier, que je puise mes dernières énergies en l’entonnant quelquefois in petto. Quel dommage qu’il ne soit plus l’hymne national soviétique depuis 1953, l’année de la mort de Staline.

 

Te donner des conseils avant la mienne s’inscrit dans une tradition russe séculaire qui m’est chère, même si j’ai dû rompre avec elle. Mais je ne voudrais pas qu’ils t’exaspèrent, ou que tu t’en souviennes plus tard comme des entraves au chemin sauvage que tu t’es tracé. Le ton de cette lettre ne se fait grave que pour te mettre en garde contre des ennuis que tu encours à l’heure présente, à cause de ta précocité d’esprit qui ne doit pas être utilisée comme un passe-droit. Je te rappelle que tu n’as que douze ans - tes cellules cérébrales aussi, toutes développées qu’elles soient.

 

Sache, Bébé chéri, que tu te comportes en imbécile quand tu bafoues ouvertement le règlement du Collège de l’Effeuille, en spéculant sur je ne sais quel régime de faveur imposé à la direction par moi et mon ami l’ex-prieur Thirèze. Le vieil homme t’estime. Il le dit régulièrement dans sa correspondance, où pourtant je devine qu’il commence à être las de te protéger pour des fadaises. Il paraît que tu ricanes comme une hyène à la prière des repas. Que tu t’es acoquiné avec une fripouille, le cadet trop gâté d’un dentiste breton qui lui passe les pires caprices. Vous vous entendez en carnassiers pour persécuter un troisième surdoué de votre âge, un fils de pauvres, lui. Et qui se destine à la prêtrise! Une vocation que je ne comprends pas, que je ne soutiens pas par principe, mais qu’à l’Effeuille j’avais rigoureusement respectée. Ton comportement me navre, car il ressemble à celui de pensionnaires de ma génération qui se vantaient d’être fils de riches, de capitalistes. Ce que tu n’es pas.

 

N’oublie pas, Vladimir, si cher à mon cœur, que tu as vu le jour dans un ruisseau putride. Nous n’en avons jamais parlé, mais je sais que tu le sais, et que ton orgueil le récuse. Cet orgueil est juvénile, il n’est rien. Tu veux faire fi de ta mémoire, or elle retient tout, malgré toi mon enfant, qui n’es point mon enfant. Si je t’ai ramassé de ce cloaque, Chéri-Bébé que je chéris, ce fut pour moi un devoir civique, pas une «bonne œuvre» à la chrétienne. Une joie aussi, simple et désintéressée: assurer une survie confortable à une nouvelle recrue du Komsomol, à un ex-octobriste de lointaine extraction paysanne. A un enfant trouvé qui ne démérite pas des bienfaits de la Patrie.

Te souviens-tu de notre première entrevue? Ce fut un jour de printemps glacé et de pluies neigeuses sur Moscou. Une cape de fourrure camouflait à moitié mon impressionnante médaillerie de vétéran des armées. Au Conservatoire, tu as joué du violoncelle comme un ange, un ange trop sévère pour tes dix ans, mais tes coups d’archet étaient décisifs. Ils trahissaient déjà un caractère particulier. Au Stadium, tu courus sous les flocons comme un guépard. Et quand, au terme de ma visite officielle, j’ai félicité les petits vainqueurs en leur serrant la main comme à des adultes, tu fus le seul à ne pas baisser les yeux. Un regard de feu bleu qui m’intrigua, parce qu’il était franc, spartiate, légèrement narquois. Est-ce lui qui emporta ma décision de t’adopter? Non, Bébé chéri, c’est le regard très différent que je découvris deux jours plus tard sur une photographie de toi, où tu avais cinq ans de moins. Oui, où tu n’avais que cinq ans. Elle avait été prise à la gare de Kazalsk, par ces mêmes gens qui t’arrachèrent à ta pauvre maman. Brutalement, qu’on m’a dit, et ça m’a irrité: les délégués du Komsomol sont souvent des butors. Tu y avais des yeux délavés comme ceux des morts, des yeux trop grands pour une tête d’oisillon triste, un corps débile, des bras et des jambes en allumettes. Depuis quelle métamorphose! En moins d’un lustre, l’avorton aux yeux tristes du Donbass est devenu un jeune athlète prometteur et fier, doublé d’un musicien virtuose. Ne voulant pas croire aux seules vertus miraculeuses de l’assistance publique, je compris qu’il y avait en toi des forces inhérentes, qu’il fallait encore encourager, en les orientant si possible vers le bien. C’est-à-dire l’honneur.

 

J’ai la conviction qu’une photo, cela ne trompe jamais. «Ça ne se truque pas», pour parler vulgaire. Ainsi, j’avais donné l’ordre en 1945 qu’on en fit plusieurs des atrocités du camp de Sachsenhausen, dans la Hesse, afin d’en fournir la preuve aux incrédules du Kremlin, et à Staline en personne. On me rapporta qu’il examina longuement ces documents photographiques, et qu’il versa des larmes sur ces misérables femmes tondues, ces vieillards squelettiques, ces enfants dénutris - comme toi, Bébé-Chéri, tu le fus à Kazalsk. Staline était certes un autocrate, un chef souvent violent, mais il était capable de compassion, contrairement à son prédécesseur le grand Lénine, qui ne pleurait jamais, ou à Nicolas II, un tsar bête à manger du foin.

 

 

Moi aussi, il m’arrive de pleurer sur des images. Celles de ma famille. Oh! je ne parle pas de mes oncles et cousins Orelly, ces parjures qui, en 1918, avaient rallié l’Armée Blanche pour être aussi vite mis en déroute par notre vaillante Armée Rouge. Ils ont croupi dans un exil avilissant en Turquie, sans parvenir à y échanger le moindre rouble contre la moindre piastre. Si l’Enfer existe, qu’ils y brûlent!

Non, les visages de papier que je contemple chaque jour pour entretenir mon chagrin sont ceux de Saskia, ma douce épouse, que la tuberculose emporta à ses trente ans. De mon fils Vadim, de sa femme Sonia, de leurs enfants Anton et Antonia. Dans mon funeste album aux pages ardoise, il y a une photographie lumineuse, pleine de sourires, qui les réunit tous les quatre, plus leur chienne Blacky, une gentille bouvière des Flandres qui partagea leur sort jusqu’au bout. La tragédie ferroviaire du 16 août 1967, qui les a tous carbonisés, a longtemps hanté mes nuits, et j’ai dû me faire violence pour ne point t’en parler, Vladimir, ou si peu. A présent la voici qui ravive mes douleurs hospitalières. Les excellents médecins de Bourdenko n’y peuvent rien, l’assiduité de ma chère Zaïda non plus. Seul l’amour que j’ai pour toi, Bébé, y verse un peu de baume, malgré les milliers de kilomètres qui séparent Moscou d’Iroé-en-Vizourre. Un amour qui ne réclame rien en retour, même pas ta présence à mes imminentes funérailles. Si ton destin t’ordonne de me trahir un jour, trahis-moi, mon Bébé chéri. Et si toi, tu ne me chéris point, je te le pardonne. Mais ne m’oublie pas, merci.

 

N’oublie surtout jamais la langue russe, tout en privilégiant la française. L’une est plus belle que l’autre, à toi de trancher. Elles se dissemblent grammaticalement, mais elles s’apparentent par une syntaxe insidieuse à tiroirs, par un pouvoir presque occulte d’allusion ou d’invocation. Elles ont le défaut sublime d’être plus bavardes que les autres langues. Elles échappent à la logique prétentieuse de Procuste idiots qui voudraient aujourd’hui les réduire à des codes communs, universels et fades, mais heureusement sans avenir. Elles désespèrent triomphalement ces nouveaux arithméticiens de l’âme qui ont renié la leur, et c’est bien fait!

Ce sont elles pourtant qui décrivent avec le plus de clarté, le plus de précision – de ponctualité courtoise - la poésie fluide et divine des maths. Une discipline qui m’avait fasciné à l’Effeuille parce qu’elle jonglait avec les étoiles, et que je n’y comprenais rien. Cette incompétence devait me desservir plus tard sur les champs de bataille, quand par exemple la décision d’un assaut de blindés au milieu des lignes allemandes aurait pu être résolue plus vite par une déduction géométrique. La mathématique s’est moquée de moi aux instants les plus graves de ma vie, elle m’a humilié. Entre-temps, je croyais l’avoir conjurée or voici qu’elle revient m’halluciner plus que jamais à quelques heures de ma mort. Elle me dit: «Je suis la science des preuves, mais je ne prouve rien, car la raison humaine n’est rien.»

 

Bon, c’est sur ce trouble pascalien que je vais conclure ma lettre, mon garçon. Pardonne-moi d’avoir été prolixe, en te manifestant peut-être trop de signes d’affection: du mon chéri en vois-tu, en voilà, un mot que tu détestes, je le sais bien. Alors qu’une embrassade aurait suffi si tu avais été à mes côtés dans ma chambre d’hôpital. Zaïda te supplée comme elle peut, en t’écrivant à ma place. Méthodiquement, elle consigne ce que je lui dicte, et je la plains car mon souffle se fait anémique, mes mots incompréhensibles. Je deviens poussif comme un vieux cheval encombrant, mais qu’on n’ose abattre, puisqu’il a fait des guerres. Elle en a du mérite, ma jolie gazelle marocaine! Avec l’appui de mon ami Mongibé de l’ambassade de France et de nos diplomates russes de Paris, Londres et Zurich, elle assurera aussi la logistique de mes dispositions testamentaires.

 

Elles sont simples: Vladimir Sérafimovitch, tu es mon légataire universel. Te voici riche d’un capital composite, que les autorités soviétiques m’avaient autorisé à faire fructifier à l’étranger, en raison de mes loyaux services et victoires. Si tu veux le flamber en peu de temps, c’est ton affaire. Mais, s’il te plaît, sois généreux envers les pauvres que tu rencontreras en France, ou en Russie si tu y reviens. Envers Zaïda aussi. Elle a besoin de beaucoup de roubles pour achever son séjour estudiantin à Moscou. Après, elle aura besoin de beaucoup de francs pour se refaire une situation en France où, j’en suis sûr, elle soignera sans compter nos frères marxistes les plus pauvres d’Issy-les-Moulineaux, de Cormeilles ou d’Argenteuil.

 

Zaïda est charitable comme les saintes de l’Eglise catholique, bien qu’elle soit née musulmane et que son communisme l’ait rendue athée. Plus que moi: elle a soupiré tout à l’heure, quand j’ai qualifié de divine ma fascination pour le mystère infini des mathématiques. Cela m’attendrit, car à son âge, j’avais eu de pareils sursauts antireligieux, doctrinaires à leur façon.

Pourtant en vieillissant quand même, en me préparant à mourir, je préfère ouvrir les vannes de mon cœur, comme si finalement il était une âme.

Pour y accueillir quoi?

 

 

 

Ton père adoptif, Colonel Iossip Orelly

 

 

 

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