18/04/2009

Des camélias lausannois pour Coco Chanel

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1971. En janvier de cette année-là, lors d’une promenade aux courses de Longchamp, Mademoiselle Chanel est prise d’un malaise à 87 ans. L’émancipatrice de la mode féminine expirera au Ritz, place Vendôme, où jadis elle avait vécu à demeure. Son ultime parole invoque les anciens stoïciens: «C’est comme cela qu’on meurt.» Sa dépouille est transférée à Lausanne où elle est officiellement domiciliée depuis dix ans. Selon ses volontés, on l’inhume à Bois-de-Vaux. Autour de sa pierre, cinq lions sculptés. Cinq a été son nombre fétiche: n’a-t-il pas estampillé dès 1929 le flacon sobre d’un parfum qui reste le plus vendu au monde? Au pied des cinq lions tumulaires s’étend un tapis invariablement fleuri de camélias, les fleurs préférées de Coco Chanel - qui lui inspirèrent aussi des motifs de joaillerie en diamant, en onyx, en cacholong… Et ce sont toujours des camélias que d’anonymes Lausannois viennent déposer sur la tombe de cette exilée au destin fulgurant, qui avait fini par s’attacher à leur ville tout en s’y montrant distante.

Elle en appréciait la salubrité de l’air, l’impression de sécurité, en fait, elle s’y ennuya ferme. Ses balades à pied sur les quais d’Ouchy ou dans les bois du Jorat étaient des exercices d’hygiène. Passé la soixantaine, elle vieillissait sans rien perdre de sa sveltesse échassière, ni de son caractère des plus trempé, ni du feu noir de son regard. Derrière elle, sa Cadillac suivait à distance, avec chauffeur en livrée et gouvernante chevillée à une mallette à bijoux. Bref, l’égérie parisienne des années folles nous arrivait dépressive et se piquait à la morphine. Elle reçut des soins réguliers à la clinique de Valmont. Elle fréquenta peu de Suisses: des stylistes, des notaires, ses propres médecins, ou ceux d’un sien neveu souffrant de tuberculose - pour lequel elle avait acheté une villa à Lutry.

 

Victime de l’épuration sauvage

 

Quand elle débarque ici à la fin de la guerre, Chanel est une sultane humiliée: en septembre 1944, des émissaires de l’épuration l’ont accusée de connivence avec l’ennemi. A l’instar d’une Arletty, elle aurait eu un amant allemand. Tôt relaxée, après l’intervention probable de Winston Churchill et la bénédiction de De Gaulle, elle ne voulut pas ruminer ses rancœurs dans une Ville-Lumière devenue terne, et où persistait contre elle un injuste climat de suspicion. En Suisse, son havre, elle a des comptes en banque et des amis frappés d’un ostracisme similaire: le chorégraphe Serge Lifar, le baron Spatz, l’écrivain Paul Morand.

Cette petite société riche et désabusée se réunit au Royal-Savoy, au Central-Bellevue de la place Saint-François, à La Bossette, à La Pomme de Pin. Mais surtout à l’Hôtel Beau-Rivage, que Chanel connaît depuis 1938. Elle y résidera longtemps, traversant les salons en son fameux tailleur de tweed gansé, un chemisier noir, le cou scintillant de perles, plus cet un air gourmé qui créait l’effervescence au milieu d’une clientèle de dames valétudinaires costumées et fardées à l’ancienne. Après un retour triomphal à Paris et des voyages dont on vous passe les méandres, elle revint souvent au Beau-Rivage, même après qu’elle eut acheté, en 1966, une maison sur les hauteurs, un peu en aval de l’esplanade de Sauvabelin. Un édifice aux murs gris entouré d’un parc de 5000 m2 - actuellement habité par une lady anglaise.

Chanel en chamarra l’intérieur de laques ramagées de Coromandel, de sièges métalliques créés par Diego Giacometti, le frère du sculpteur. Dans son jardin, elle fit fleurir des magnolias. Avant d’acquérir cette villa, elle avait jeté son dévolu sur une demeure contigüe plus attrayante: le château du Signal, construit vers 1900 par un prince russe de la famille Galitzine. Ce qui devait lui rappeler ses lointaines amours avec le grand-duc Dimitri, cousin du tsar Nicolas II, qui avait dessiné pour elle le flacon du glorieux No 5, à l’imitation des flasques à vodka de la garde impériale. Mais le propriétaire dudit château, qui n’était autre qu’Albert Mermoud, le patron de la Guilde du Livre, avait refusé les millions de la couturière.

Et tandis que l’éditeur accueillait royalement en son domaine (qui sera plus tard celui de David Bowie…), des âmes illustres nommées Prévert ou Cendrars, l’impératrice de la mode mangeait chez elle seule avec son chauffeur…

Doré, cet exil à Lausanne? tu parles, Coco!

 

(*) Cette année, Coco Chanel sera réincarnée deux fois au cinéma. Par Audrey Tautou, dans Coco avant Chanel, d’Anne Fontaine; sortie le 22 avril. Et par Anna Mouglalis, dans Chanel & Stravinski, histoire secrète, de Jan Kounen; sortie en automne 2009.

 

14:14 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Je voudrais savoir un peu plus au sujet du Château du Signal et du Prince Galitzine qui residait au Château.

Écrit par : Luiz Haroldo Gomes de Soutello | 13/08/2011

Sur le "château" du Signal je ne sais rien de plus de ce que j'ai écrit. Quant au prince Galitzine qui y séjourna, je ne puis que vous indiquer le site web généalogique de cette prestigieuse famille russe:
http://www.angelfire.com/realm/gotha/gotha/galitzine.html

Écrit par : Gilbert | 13/08/2011

je voudrais plus de choses sur coco chanel et ce que vous dites est nul

Écrit par : ANNA1 | 08/03/2012

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