23/04/2009

Les chats de Haydé se suivent et se dissemblent

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Il a expiré il y a 18 mois, Milton, à l’âge vénérable de 18 ans, mais ses aventures drolatiques continuent sous les crayons de sa maîtresse, qui en a fait le chat lausannois le plus célèbre du monde. Sa conformation fuselée, son long nez blanc sous une tête noire, ses vibrisses à géométrie variable ont fait le tour de la planète. Ils ont séduit jusqu’aux webmasters de la Maison Blanche, au temps où le chat Socks du président Clinton se cherchait des cousins de papier. «Milton était un animal vraiment spécial, je n’ai pas fini de le mettre en scène.» Rompant avec le format horizontal de cinq premiers albums, Haydé est sur le point d’achever cette fois une bande dessinée classique, à cases, qui narre une tentative d’évasion rocambolesque de son héros, en août 2006, à travers les parcs et jardins lausannois.

L’histoire se terminera bien. Même si dans la maison du quartier sous-gare où l’illustratrice vit avec son compagnon, le maître designer Antoine Cahen, le deuil a longtemps prédominé. Il y a peu, à Fribourg, des écoliers la tarabustèrent de tant de questions candides sur Milton qu’elle s’est mise à pleurer, leur révélant qu’il était mort. «La conversation prit un tour funèbre: y a-t-il une vie dans l’au-delà? Les chats ont-ils une âme? J’ai crié: ça suffit! Celui-là ne vit plus, mais il survit par l’affection que vous lui portez, les enfants.» 

A 53 ans, cette belle Persane est une noiraude à gestuelle de gamine. Un regard franc, niellé, et des accroche-cœurs qui ne cessent de retomber sur son visage, et l’énervent. Une étourdie, une coquette qui se délecte à se trouver moche afin d’être aussitôt démentie. Son entregent et son flegme persillé ont conquis l’affection de milliers de gens: des lecteurs de toute génération, des voisins, des fleuristes et maraîchères de Grancy, et la clientèle bigarrée du Café de La Bossette, proche de son atelier de la place du Nord. Plus que de son talent d’artiste – à ligne gouleyante mais forte, sobre, sans repentirs – elle se flatte à juste titre de dons de cuisinière. Haydé se révèle alchimiste des saveurs et des épices, autant qu’elle l’est de teintes ou de rehauts – car elle peint aussi: chats, oiseaux, insectes, souriceaux anthropoïdes... «Un jour, je mettrai mes toiles au service de la cause animale. Etre utile est un vieux rêve.»

Elle appartient à la famille Sepahbodi – affiliée aux Qadjars, la dynastie qui précéda celle des derniers shahs d’Iran. «Ce clan de nostalgiques cultivés, éparpillés entre l’Amérique, Londres et Paris m’invite souvent à des conférences. Mais je ne suis pas dans leur histoire.» Sur le conseil d’une chère grand-maman grisonne aux yeux pers, son diplomate de père l’inscrit aux Beaux-Arts de Lausanne quand Haydé a 22 ans. «La Suisse, pays de sécurité. Je me l’imaginais insipide tel un hôpital, un pensionnat pour jeunes filles rangées. J’y ai trouvé un autre monde, très vivant, Je ne le quitte plus.» Tout en étudiant la peinture et le graphisme, elle améliore rapidement son français - sa langue maternelle a été l’anglais, qu’elle pratique encore avec sa sœur Roxane. Indépendante à 33 ans, la graphiste crée des affiches, illustre une rubrique gastronomique pour L’Hebdo, et enfin s’associe à La Joie de Lire, qui éditera toutes les aventures de Milton.

«Après sa mort, je ne voulais plus de chat, sinon un à l’identique.» Or en septembre passé, on lui offre un bébé gouttière, couleur écaille de tortue, à échine couleuvrine et au pelage strié de bandes ardoisées. «Je n’ai pas résisté. Je l’ai appelé Hector. Le dessinerai-je un jour? J’attends qu’il soit intégré dans ma vie, et moi dans la sienne. Changer de chat, changer d’histoire.»

Et l’Iran? C’est sa terre d’origine, pas son pays natal – elle est née en Allemagne. Haydé s’y rendait surtout pour retrouver ses parents, or sa mère s’y éteignit en 2001, son père en 2004.

Elle y retourne pourtant, une fois l’an: «J’y puise des forces. Là-bas, il y a une jeunesse qui a de l’avenir.»

 

 

Au Salon du Livre, Haydé sera présente au stand de la Joie de Lire, les 22 et 25 avril dès14h.

 

Sa prochaine expo: du 28 mai au 25 juin 2009 dans le hall d’entrée du CHUV :

www.chuv.ch

 

 

 

 

BIO

 

1956

Fille de diplomate, elle naît à Cologne. Enfance itinérante au Japon, aux USA, au Pakistan, etc.

 

1978

Débarque à Lausanne pour y étudier les beaux-arts. Ses profs préférés sont le peintre Jean Otth et Werner Jeker le graphiste.

 

1983

Travaille six ans sous la houlette de ce dernier.

 

1990

Déniche Milton par hasard dans son quartier lausannois. Sept ans après, La Joie de Lire publie les aventures de ce chat de papier dont la popularité devient universelle.

 

1992

L’homme de sa vie s’appelle Antoine Cahen.

 

2003

Elle illustre pour l’Etat de Vaud, la nouvelle Constitution présentée aux enfants.

 

2008

Un an et demi après la mort du vieux Milton, Haydé adopte Hector, encore chaton.

 

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18/04/2009

Des camélias lausannois pour Coco Chanel

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1971. En janvier de cette année-là, lors d’une promenade aux courses de Longchamp, Mademoiselle Chanel est prise d’un malaise à 87 ans. L’émancipatrice de la mode féminine expirera au Ritz, place Vendôme, où jadis elle avait vécu à demeure. Son ultime parole invoque les anciens stoïciens: «C’est comme cela qu’on meurt.» Sa dépouille est transférée à Lausanne où elle est officiellement domiciliée depuis dix ans. Selon ses volontés, on l’inhume à Bois-de-Vaux. Autour de sa pierre, cinq lions sculptés. Cinq a été son nombre fétiche: n’a-t-il pas estampillé dès 1929 le flacon sobre d’un parfum qui reste le plus vendu au monde? Au pied des cinq lions tumulaires s’étend un tapis invariablement fleuri de camélias, les fleurs préférées de Coco Chanel - qui lui inspirèrent aussi des motifs de joaillerie en diamant, en onyx, en cacholong… Et ce sont toujours des camélias que d’anonymes Lausannois viennent déposer sur la tombe de cette exilée au destin fulgurant, qui avait fini par s’attacher à leur ville tout en s’y montrant distante.

Elle en appréciait la salubrité de l’air, l’impression de sécurité, en fait, elle s’y ennuya ferme. Ses balades à pied sur les quais d’Ouchy ou dans les bois du Jorat étaient des exercices d’hygiène. Passé la soixantaine, elle vieillissait sans rien perdre de sa sveltesse échassière, ni de son caractère des plus trempé, ni du feu noir de son regard. Derrière elle, sa Cadillac suivait à distance, avec chauffeur en livrée et gouvernante chevillée à une mallette à bijoux. Bref, l’égérie parisienne des années folles nous arrivait dépressive et se piquait à la morphine. Elle reçut des soins réguliers à la clinique de Valmont. Elle fréquenta peu de Suisses: des stylistes, des notaires, ses propres médecins, ou ceux d’un sien neveu souffrant de tuberculose - pour lequel elle avait acheté une villa à Lutry.

 

Victime de l’épuration sauvage

 

Quand elle débarque ici à la fin de la guerre, Chanel est une sultane humiliée: en septembre 1944, des émissaires de l’épuration l’ont accusée de connivence avec l’ennemi. A l’instar d’une Arletty, elle aurait eu un amant allemand. Tôt relaxée, après l’intervention probable de Winston Churchill et la bénédiction de De Gaulle, elle ne voulut pas ruminer ses rancœurs dans une Ville-Lumière devenue terne, et où persistait contre elle un injuste climat de suspicion. En Suisse, son havre, elle a des comptes en banque et des amis frappés d’un ostracisme similaire: le chorégraphe Serge Lifar, le baron Spatz, l’écrivain Paul Morand.

Cette petite société riche et désabusée se réunit au Royal-Savoy, au Central-Bellevue de la place Saint-François, à La Bossette, à La Pomme de Pin. Mais surtout à l’Hôtel Beau-Rivage, que Chanel connaît depuis 1938. Elle y résidera longtemps, traversant les salons en son fameux tailleur de tweed gansé, un chemisier noir, le cou scintillant de perles, plus cet un air gourmé qui créait l’effervescence au milieu d’une clientèle de dames valétudinaires costumées et fardées à l’ancienne. Après un retour triomphal à Paris et des voyages dont on vous passe les méandres, elle revint souvent au Beau-Rivage, même après qu’elle eut acheté, en 1966, une maison sur les hauteurs, un peu en aval de l’esplanade de Sauvabelin. Un édifice aux murs gris entouré d’un parc de 5000 m2 - actuellement habité par une lady anglaise.

Chanel en chamarra l’intérieur de laques ramagées de Coromandel, de sièges métalliques créés par Diego Giacometti, le frère du sculpteur. Dans son jardin, elle fit fleurir des magnolias. Avant d’acquérir cette villa, elle avait jeté son dévolu sur une demeure contigüe plus attrayante: le château du Signal, construit vers 1900 par un prince russe de la famille Galitzine. Ce qui devait lui rappeler ses lointaines amours avec le grand-duc Dimitri, cousin du tsar Nicolas II, qui avait dessiné pour elle le flacon du glorieux No 5, à l’imitation des flasques à vodka de la garde impériale. Mais le propriétaire dudit château, qui n’était autre qu’Albert Mermoud, le patron de la Guilde du Livre, avait refusé les millions de la couturière.

Et tandis que l’éditeur accueillait royalement en son domaine (qui sera plus tard celui de David Bowie…), des âmes illustres nommées Prévert ou Cendrars, l’impératrice de la mode mangeait chez elle seule avec son chauffeur…

Doré, cet exil à Lausanne? tu parles, Coco!

 

(*) Cette année, Coco Chanel sera réincarnée deux fois au cinéma. Par Audrey Tautou, dans Coco avant Chanel, d’Anne Fontaine; sortie le 22 avril. Et par Anna Mouglalis, dans Chanel & Stravinski, histoire secrète, de Jan Kounen; sortie en automne 2009.

 

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15/04/2009

Grégoire Junod, une sève syndicale qui a la gagne

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Solon était un des Sept sages de la Grèce antique. De nos manuels scolaires, on retient qu’il fut un parangon de probité et de sensibilité civique. En traduisant ses Elégies quand il était collégien à Lausanne, l’actuel président du groupe socialiste au Grand Conseil vaudois avait-t-il fait sienne cette devise solonienne: Satiété engendre démesure? Les observateurs politiques qui aujourd’hui estiment Grégoire Junod diront que ça lui ressemble. Que les scores exceptionnels remportés en 2006 par le PS lausannois sous sa présidence furent le fruit d’une ligne de conduite intègre, constructrice, choisie à l’adolescence. Ses lointains camarades de Villamont le pensent aussi - même s’il se mit à fréquenter des aînés plus sérieux, à préférer Gainsbourg, la musique classique, aux tintouins technos ou déjà rap qui faisaient le bonheur de leur génération. «Grégoire nous en imposait par un style de «vieux», raconte sans malveillance une de ses amies. Il ne réagissait pas au quart de tour, déjà il analysait. Son humour était cérébral et pudique. Mais il ne nous a jamais quittés. Il refait parfois la foire avec nous.»

 

Grand, élancé, des yeux d’onyx, un front de statue athénienne. Les interventions de Junod au Conseil communal de Lausanne étaient écoutées par tous les partis. Une performance rare dans le clan socialiste, et qu’il renouvelle depuis deux ans au Parlement vaudois: «Au Grand Conseil, le débat est plus important car on y discute de lois. Il peut devenir ennuyeux lorsque tout le monde s’entend trop vite.» L’homme préfère la controverse à fleurets mouchetés. Un héritage probable de son père, l’éminent théologien Eric Junod qui fut recteur de l’UNIL de 1995 à à 1999 – et contre lequel il eut le cran loyal de manifester, lors d’une révolte estudiantine. Un legs plus certain de son camarade de parti Pierre-Yves Maillard, son aîné de six ans, un modèle avoué.

S’il est un orateur considéré, Grégoire Junod avoue que ses laïus sont sans éclat et ternes: «Ado, j’avais eu du plaisir à m’initier au théâtre, chez Gérard Diggelmann. En politique, c’est différent. Je suis d’un naturel réservé, trop  protestant peut-être. J’aime approfondir, creuser les dossiers, faire des propositions. Mon expérience de syndicaliste m’a inculqué le goût pour la recherche sur le terrain. Pour la solution.» 

 

A l’apéro rituel du samedi au Petit-Central, l’austère tribun se déguinde et devient le plus chaleureux des convives. A ses côtés, il y a son épouse la sénatrice Géraldine Savary, qui fut sa devancière à la présidence du PSL, plus des amis de leur parti, mais aussi de cordiaux adversaires. Voire des journalistes qui lui reprochent d’être une serrure. Soit un ennemi implacable de l’ébruitement politique. Cette réputation exagérée le fait sourire: «La presse a besoin de nous, et nous, les politiques avons besoin d’elle. Tout est affaire de style.» Autant il ne lui divulguera jamais une info, même bénigne, nouée au secret de l’Etat, autant il ne cachera rien sa vie privée la plus intime, du moment que son mandat de député la rend publique, d’intérêt général: en 2003, Grégoire Junod est foudroyé par la leucémie en même temps qu’il apprend que sa compagne est enceinte. Ce cancer-là est cruel, mais il est un des seuls qui promet encore la rémission.  Durant de longs mois, le cénacle de la Palud souffrira de l’absence de ce conseiller communal unanimement apprécié. Mais il pourra y revenir peu à peu, enhardi par l’amour de son bébé Alice, par sa confiance en la médecine, et par une envie de se battre qui l’étreint depuis ses 18 ans. Depuis le jour où il s’inscrivit de son propre chef aux Jeunesses socialistes.

«De cette maladie, il me reste une cicatrice quand même.» (Le spectre d’une rechute). Elle s’effacera avec le temps. Pour les leucémiques, les oncologues avisés parlent d’une barrière de cinq ans. Faites le compte depuis 2003: on y est. Quand on a une âme de telle trempe chevillée au corps, «c’est le mental qui fait la différence,  la gagne», disait Françoise Giroud. Nul ne doute que Grégoire Junod siégera un jour dans un Exécutif.

 

 

BIO:

 

 

 

1975. De souche neuchâteloise, il naît à Genève. Jusqu’en 1981, il vit à Strasbourg ou son père, futur recteur de l’Unil est chercheur pour le CNRS. Enfance lausannoise à la Pontaise.

 

1993. Entre en politique: jeunesses socialistes.

 

1994. Gymnase de la Cité, après des études latin-grec à Villamont .

 

1997. Secrétaire du PSL, il entre au Conseil communal de Lausanne l’année suivante.

 

2001. Sa licence en histoire porte sur la stratégie publicitaire de Nestlé durant l’entre-deux-guerres. Début de son expérience syndicale.

 

2004. Assure la prédidence du PSL, jusqu’en mars 2008.

 

2006. Epouse Géraldine Savary en Arbois. Leur fille Alice a deux ans.

 

2007. Député au Grand Conseil, il devient président du groupe socialiste en janvier 2008.

 

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