09/05/2009

Victor Hugo aux pays des Helvètes

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1869. Le 13 septembre de cette année-là, un fringant barbu-chenu se fait acclamer triomphalement en gare de Lausanne. La foule dense crie «Vive Victor Hugo! Vive la République!» Il s’agit bien de l’auteur de Notre-Dame de Paris et des Misérables. Du républicain français qui a bravé son empereur en le surnommant «Napoléon le petit». Il est en exil à Guernesey pour un an encore, et voilà que des Suisses démocrates de langue française l’accueillent comme le représentant le plus glorieux de la France du XIXe siècle. Il vient de publier L’Homme qui rit, lui qui obstinément refuse de sourire pour son photographe attitré Collot (un prophète, ça ne sourit pas). Mais c’est en tant que défenseur des droits de l’homme qu’il est l’invité d’honneur du Congrès de la paix. Son discours d’ouverture restera dans les annales du pacifisme: «Citoyens, vous avez eu raison de choisir pour lieu de réunion de vos délibérations ce noble pays des Alpes. D’abord, il est libre; ensuite, il est sublime. Oui, c’est ici, en présence de cette nature magnifique qu’il sied de faire les grandes déclarations d’humanité, entre autres celle-ci: Plus de guerre!» Le congrès se déroule, jusqu’au 18 septembre, place Saint-François, dans les lambris du Casino de Derrière-Bourg, un bâtiment à colonnes doriques qui avoisine l’église. A cette occasion, Victor Hugo déclarera que cette place est une des plus belles du monde! Précisons que monumental Hôtel des Postes n’y bouchait pas encore la vue du Léman…

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Durant ces cinq jours, séjourne-t-il au Beau-Rivage d’Ouchy, où notre peintre national Ernest Biéler l’aurait surpris tutoyant un coucher de soleil sur le Salève? Ou dort-il à l’Hôtel Terminus, plus prosaïquement vers la gare centrale? Cent quarante ans après, ces détails contradictoires relèvent de l’anecdote, mais chez Hugo comme chez Napoléon (le premier) ou, plus tard, chez un Churchill, un Chaplin, la petite histoire devient aussi intéressante que la grande.

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Ce n’était pas la première fois que l’écrivain venait à Lausanne. Premier «saut initiatique» à vingt-trois ans, pour se ressourcer comme tant d’autres préromantiques à la souveraineté de mère Nature. Plus remarquable et inspirante est sa visite de la capitale vaudoise en 1839. Une escale. Avant elle, il a exploré la Suisse rhénane, Zurich, Lucerne et le Pilatus, Berne et le Rigi, Fribourg, puis le château de Chillon et Vevey. Ce circuit helvétique de vingt jours s’inscrit dans un périple «virgilien» plus grand, qui passe par plusieurs provinces de France, par la Belgique aussi. Sa maîtresse Juliette Drouet l’accompagne. Dans la besace du flamboyant trentenaire, un carnet de dessins et de notes, qui lui permet d’emmagasiner des images instinctives et des émotions, tel «un antiquaire rêveur». Il y puisera plus tard beaucoup de sa fantaisie romantique. Il écrit de longues lettres à des proches, toutes mordorées de descriptions hugoliennes grand cru, et qui seront publiées dès 1842 sous un titre extensif: Le Rhin. Mais Pierre-Olivier Walzer réunira en 1982, à L’Age d’Homme, celles qui concernent surtout notre pays dans un poche intitulé Voyages en Suisse.

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De Vevey, Victor Hugo ne retient que trois choses. «Mais ces choses sont charmantes: sa propreté, son climat et son église.» Il s’agit de l’église Saint-Martin, un édifice trop martial à son goût. Et que la Réforme protestante a hélas «rapetissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté». Les rives veveysannes - très en friche au début du XIXe siècle –, et leur civilisation lacustre le séduisent davantage: «A l’ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l’aspect d’une énorme ardoise. Des bruits de voix m’arrivaient de la ville, et je voyais sortir du port de Vevey un bateau allant à la pêche. Ces bateaux pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée.»

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A Lausanne, il scrute d’abord le ciel depuis la terrasse de la cathédrale, ainsi que les nuages que la nuit froide élonge infiniment vers l’horizon, au point qu’ils «s’aplatissent et prennent des formes de crocodile (!)». Quant à l’église, il la préfère de nuit: «La lune est un cache-sottises des architectes. La cathédrale de Lausanne a besoin de lune.» Et la ville «n’a pas un monument que le mauvais goût n’ait gâté. Toutes les fontaines du XVe siècle ont été remplacées par d’affreux cippes de granit, bêtes et laids.» Encore une fois, c’est le protestantisme qu’il fustige. Non pour son culte, mais pour son esthétisme réducteur.

Il voyait tout en trop grand? Normal, c’était Victor Hugo.

 

 

14:36 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

A Genève, il s'est plaint des innovations qui imitaient le Paris de Napoléon III. Il aimait le gothique. A Chamonix, il a loué les légendes locales évoquant des démons et des spectres, mais aussi la procession de la Vierge, le 15 août, à laquelle il a assisté. Il est encore dans sa période royaliste, et il admire la façon dont une religion a pu instituer pour le même jour la même fête tant à Rome qu'à Chamonix. Il lisait alors Joseph de Maistre, mais il en a conservé d'une part l'universalisme, d'autre part le goût des images fortes, liées traditionnellement à l'iconographie catholique médiévale. Peut-être ses écrits ont-ils eu un écho, car le pasteur Paquier a lui aussi rejeté, quelque cinquante années plus tard, la nudité du style protestant, et exprimé sa nostalgie de l'art flamboyant qui avait cours au XVe siècle, au temps d'Aymon de Montfaucon et des Amédée. Le soin dont à Genève on entoure les tableaux de Konrad Witz montre que ce sentiment est resté assez fort.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/05/2009

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