25/05/2009

Vertus et perversions de l’argent de poche

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«Un sou est un sou!», ressassaient les mamans. Au début des années soixante, ce fut pourtant une pièce d’un franc que la mienne m’octroya chaque semaine. J’avais sept ans. Emmitouflé jusqu’aux oreilles dans un manteau en élytres de hanneton, les joues rosies par le froid de janvier et par la gourmandise, je courais au kiosque du carrefour pour acheter des bonbons-escargots, de la réglisse en spirale, des tikis et des carambars.

«T’es tout botzard, va te laver le museau!», mugissait le concierge de l’école. Les sanitaires de celle de Montchoisi embaumaient le savon noir. Il fallait s’y débarbouiller seul. Or elle était bougrement tenace, la mélasse cacaotée du carambar!

A mes treize ans, j’eus droit à une pièce de cinq francs hebdomadaire. Quelqu’un avait expliqué à ma famille que l’argent de poche avait des vertus éducatives - apprentissage de l’autonomie et du sens de responsabilités.

Elles étaient éblouissantes les thunes, avec leur avers estampé du profil de Guillaume Tell, et le grènetis historié de leur tranche qu’on caressait du pouce. Plus elles étaient lourdes, luisantes, plus on les thésaurisait. Et quel crève-cœur c’était de s’en séparer quand il devenait urgent de s’offrir le dernier 33 tours de Brel, un livre de poche, une loupe d’apprenti philatéliste.

 

Un demi-siècle plus tard, les habitudes ont forcément évolué. Je questionne un buraliste lausannois qui en a vu défiler des écoliers dans son échoppe, qu’il occupe depuis 38 ans au cœur de la ville. Si le prix du carambar a grimpé de cinq centimes à vingt, cette papillote lilloise demeure la friandise favorite de vos enfants. Sauf qu’à présent ils en achètent non plus avec des picaillons, mais en brandissant un billet de vingt francs!

Quant aux ados, leur choix se porte de plus en plus sur une bagatelle incomestible: le papier à rouler, dont la vente n’est pas interdite aux mineurs comme le tabac. Quel usage en font-ils? On se le demande bien.

Oscar Wilde: «Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie, l’argent était le plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais!»

 

 

Commentaires

Bravo les parents... bravo....

Écrit par : Patrick | 25/05/2009

à la ferme jurassienne d'il y a 80 ans +, pas d'argent de poche. Quand maman rentrait des "commissions" elle nous donnait une tablette de chocolat. Nous la partagions en carrés pour la famille de 6 à l'époque.
Une fois, vers 13 ans également, on me donna 2 francs pour en faire ce que je voulais. A la librairie du "Pays" à Porrentruy, j'ai exploré les livres. Longtemps. Je les caressais. Enfin c'est Bernard de Clervaux qui attira mon attention. Je l'ai acheté. Il fallait couper les pages avant de les ouvrir. J'ai dévoré ce livre et ce dont je me souviens clairement: "Pour se mortifier, disait ce saint, il méditait et priait en se promenant sur les rives du Léman, sans y jeter un coup d'œil!" Je ne sais ce qu'il ferait ou dirait aujourd'hui. Je pense qu'il ferait l'expérience de Dieu en unissant sa pensée à celle des vagues et sa prière serait simplement l'émerveillement.

Écrit par : cmj | 28/05/2009

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