30/05/2009

Claude Hagège, don juan des langues et des mots

 

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En albanais ça se dit bie shi («tombe pluie»), en russe dodz’idjot («pluie va»), en hongrois esik az esö («tombe la tombante»)… Bref, il pleut. Il suffit de comparer les structures syntaxiques étrangères d’une locution aussi banale pour fixer le vertige de la diversité des langues vivantes. «Passe-moi le sel» avait disparu de l’hébreu après la destruction du second temple de Jérusalem par Titus pour ressusciter 2000 ans plus tard avec Israël. Durant ce laps de temps, l’idiome des grands prophètes avait perduré en écritures liturgiques, rabbiniques, d’étude théologique. On n’y se passait pas le sel, on n’y disait pas non plus «je t’aime». Or c’est redevenu possible! D’où l’enchantement que cette langue opère sur Claude Hagège, outre le fait qu’elle soit celle de ses ancêtres, des juifs de Tunisie dont la dispersion remonte au VIe siècle avant J.-C. A l’instar du chinois classique, elle aurait peu perdu de sa morphologie millénaire. «Un enfant israélien, aujourd’hui, peut lire les livres bibliques d’Esther et de Jonas, sans avoir recours à un dictionnaire.»

Mais toutes les langues du monde séduisent le titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France. Et à 73 ans, lui-même séduit les jolies femmes. Drague à l’ancienne, amusée, inoffensive. Hagège est un homme aux yeux doux: jolie tête de renard, sourcils et zygomatiques expressifs, voix flûtée à la Guitry, élocution impeccable, volubile, qui claque au vent. Il joue de son charme avec autodérision: s’il arrête une belle, c’est pour découvrir qu’elle est d’origine hongroise. Alors il lui cause en magyar, une langue qu’il chérit et maîtrise, parmi une dizaine d’autres - il en parle aisément une cinquantaine. Mais il reste fidèle à la dédicataire de son dernier ouvrage paru, et dont le titre sonne comme une offrande: Le dictionnaire amoureux des langues. Septiani Wulandari, sa très jeune nouvelle amie, est une Indonésienne avec laquelle il ne supportait plus de converser en anglais. Hagège ne méprise pas l’anglais - qu’il articule d’ailleurs avec l’accent d’Oxford, prouesse rare chez un Parisien… Il s’insurge contre l’hégémonisme de l’anglo-américain, auquel «s’attache une connotation de puissance», qui reste «une menace redoutable contre la diversité des langues et des cultures.» Aussi, pour sa compagne. s’est-il mis à étudier l’indonésien. En retour affectueux, elle étudie le français, à Paris.

 

Paris est le port d’attache de Claude Hagège le nomade. «Nomade par profession, car linguiste de terrain». Au Cameroun, il a exploré les dialectes muindang, tuburi et guguiza. Dans le Caucase septentrional, le tcherkesse abszakh. Au Mexique, le chinantec. Il a décortiqué le guarani paraguayen, le navajo de l’Arizona ou l’odyssée du peul «toucouleur», sur lequels il revient dans son dico amoureux. Celui-ci s’annonce non pas comme une encyclopédie des langues et des idiomes, mais «une promenade sentimentale». Un itinéraire gourmand au pays des mots, des prononciations, ou des régions à particularités, telle la Suisse alémanique soumise à une diglossie: en l’occurrence à la pratique du Hochdeutsch en même temps qu’au schwytzertütsch. (Un dialecte que, selon lui, tout Romand devrait apprendre avant l’anglais…)

 

Dans la centaine de chapitres du Dictionnaire amoureux des langues, il en est où Hagège épanche librement sa nostalgie. Chatoyantes évocations de sa terre natale, où ses plus lointains aïeux furent victimes de la République romaine au dénouement des guerres puniques. Dans le quartier de son enfance, des voisins italiens le hélaient: «Vieni Bambino! Des Russes blancs le mêlaient à leurs festins lyriques où leur belle langue carillonnait.

«Dans ce port de mer cosmopolite, propice au lyrisme comme le fut Alexandrie, j’étais ainsi prédisposé à apprendre plusieurs langues: le français, l’arabe, l’italien, l’hébreu. Puis le russe, le grec. Plus tard, le chinois. Car jusqu’à ses onze ans, l’oreille de tout enfant est avidement perméable aux langues. Comme à la musique. Mes parents adoraient la musique de chambre.» Car Claude Hagège joue aussi du violon!

 

 

 

Dictionnaire amoureux des langues. Ed. Plon/Odile Jacob, 734 pages.

 

Son site personnel:

http://claude.hagege.free.fr

 

 

BIO

 

 

1936

Naît à Carthage. Etudes secondaires au Lycée Carnot de Tunis.

 

1953

Etudes supérieures à Paris. Hypokhâgne à Louis-le-Grand. Ecole normale. Il est l’élève de linguistes éminents, dont Emile Benveniste, André Martinet et, en 1969 à Harvard, de Roman Jakobson.

 

1956

Jusqu’en 1970, une brochette de licences et diplômes: français classique, arabe, hébreu, chinois, russe, linguistique générale…

 

1966

Dès cette année, il prospecte linguistiquement le Cameroun, Haïti, le Caucase, la Chine, le Canada, le Mexique, la Micronésie, etc.

 

1982

Titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France.

 

1986

Grand prix de l’Essai, puis celui de l’Académie française pour L’homme de paroles.

 

2006

Parution de Combat pour le français, au nom de la diversité des langues et des cultures.

 

 

13:26 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

"en russe dodz’idjot («pluie va»), en hongrois esik az esö («tombe la tombante»)… "

Plus exactement, l'expression russe serait "дождь идёт", "dozhd' idjot" et l'expression hongroise "esik az eső", avec un ő long, pas un ö bref.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 30/05/2009

Grand merci, cher Stéphane!

Écrit par : Gilbert Salem | 30/05/2009

A trop suivre l'actualité (celle des média) on en vient à oublier que des hommes de cette tradition intellectuelle existent. Il est vrai qu'ils ont mieux à faire que perdre leur temps dans les divertissements dits populaires que nous offrent la plupart des journaux et des chaînes de la télévision.

Écrit par : Mère | 31/05/2009

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