24 Heures

30.05.2009

Claude Hagège, don juan des langues et des mots

 

HAGEGEE.jpg

En albanais ça se dit bie shi («tombe pluie»), en russe dodz’idjot («pluie va»), en hongrois esik az esö («tombe la tombante»)… Bref, il pleut. Il suffit de comparer les structures syntaxiques étrangères d’une locution aussi banale pour fixer le vertige de la diversité des langues vivantes. «Passe-moi le sel» avait disparu de l’hébreu après la destruction du second temple de Jérusalem par Titus pour ressusciter 2000 ans plus tard avec Israël. Durant ce laps de temps, l’idiome des grands prophètes avait perduré en écritures liturgiques, rabbiniques, d’étude théologique. On n’y se passait pas le sel, on n’y disait pas non plus «je t’aime». Or c’est redevenu possible! D’où l’enchantement que cette langue opère sur Claude Hagège, outre le fait qu’elle soit celle de ses ancêtres, des juifs de Tunisie dont la dispersion remonte au VIe siècle avant J.-C. A l’instar du chinois classique, elle aurait peu perdu de sa morphologie millénaire. «Un enfant israélien, aujourd’hui, peut lire les livres bibliques d’Esther et de Jonas, sans avoir recours à un dictionnaire.»

Mais toutes les langues du monde séduisent le titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France. Et à 73 ans, lui-même séduit les jolies femmes. Drague à l’ancienne, amusée, inoffensive. Hagège est un homme aux yeux doux: jolie tête de renard, sourcils et zygomatiques expressifs, voix flûtée à la Guitry, élocution impeccable, volubile, qui claque au vent. Il joue de son charme avec autodérision: s’il arrête une belle, c’est pour découvrir qu’elle est d’origine hongroise. Alors il lui cause en magyar, une langue qu’il chérit et maîtrise, parmi une dizaine d’autres - il en parle aisément une cinquantaine. Mais il reste fidèle à la dédicataire de son dernier ouvrage paru, et dont le titre sonne comme une offrande: Le dictionnaire amoureux des langues. Septiani Wulandari, sa très jeune nouvelle amie, est une Indonésienne avec laquelle il ne supportait plus de converser en anglais. Hagège ne méprise pas l’anglais - qu’il articule d’ailleurs avec l’accent d’Oxford, prouesse rare chez un Parisien… Il s’insurge contre l’hégémonisme de l’anglo-américain, auquel «s’attache une connotation de puissance», qui reste «une menace redoutable contre la diversité des langues et des cultures.» Aussi, pour sa compagne. s’est-il mis à étudier l’indonésien. En retour affectueux, elle étudie le français, à Paris.

 

Paris est le port d’attache de Claude Hagège le nomade. «Nomade par profession, car linguiste de terrain». Au Cameroun, il a exploré les dialectes muindang, tuburi et guguiza. Dans le Caucase septentrional, le tcherkesse abszakh. Au Mexique, le chinantec. Il a décortiqué le guarani paraguayen, le navajo de l’Arizona ou l’odyssée du peul «toucouleur», sur lequels il revient dans son dico amoureux. Celui-ci s’annonce non pas comme une encyclopédie des langues et des idiomes, mais «une promenade sentimentale». Un itinéraire gourmand au pays des mots, des prononciations, ou des régions à particularités, telle la Suisse alémanique soumise à une diglossie: en l’occurrence à la pratique du Hochdeutsch en même temps qu’au schwytzertütsch. (Un dialecte que, selon lui, tout Romand devrait apprendre avant l’anglais…)

 

Dans la centaine de chapitres du Dictionnaire amoureux des langues, il en est où Hagège épanche librement sa nostalgie. Chatoyantes évocations de sa terre natale, où ses plus lointains aïeux furent victimes de la République romaine au dénouement des guerres puniques. Dans le quartier de son enfance, des voisins italiens le hélaient: «Vieni Bambino! Des Russes blancs le mêlaient à leurs festins lyriques où leur belle langue carillonnait.

«Dans ce port de mer cosmopolite, propice au lyrisme comme le fut Alexandrie, j’étais ainsi prédisposé à apprendre plusieurs langues: le français, l’arabe, l’italien, l’hébreu. Puis le russe, le grec. Plus tard, le chinois. Car jusqu’à ses onze ans, l’oreille de tout enfant est avidement perméable aux langues. Comme à la musique. Mes parents adoraient la musique de chambre.» Car Claude Hagège joue aussi du violon!

 

 

 

Dictionnaire amoureux des langues. Ed. Plon/Odile Jacob, 734 pages.

 

Son site personnel:

http://claude.hagege.free.fr

 

 

BIO

 

 

1936

Naît à Carthage. Etudes secondaires au Lycée Carnot de Tunis.

 

1953

Etudes supérieures à Paris. Hypokhâgne à Louis-le-Grand. Ecole normale. Il est l’élève de linguistes éminents, dont Emile Benveniste, André Martinet et, en 1969 à Harvard, de Roman Jakobson.

 

1956

Jusqu’en 1970, une brochette de licences et diplômes: français classique, arabe, hébreu, chinois, russe, linguistique générale…

 

1966

Dès cette année, il prospecte linguistiquement le Cameroun, Haïti, le Caucase, la Chine, le Canada, le Mexique, la Micronésie, etc.

 

1982

Titulaire de la chaire de linguistique au Collège de France.

 

1986

Grand prix de l’Essai, puis celui de l’Académie française pour L’homme de paroles.

 

2006

Parution de Combat pour le français, au nom de la diversité des langues et des cultures.

 

 

28.05.2009

Le nouveau sérieux culturel et les texticules de Buache

BUACHHH.jpg

Il y a une semaine, d’aucuns paradaient sur la Croisette en short, en tongs et en pérorant à vide. Pendant ce temps Freddy Buache, le plus ancien des défenseurs du 7e Art- un patriarche du Festival de Cannes - révélait chez lui, en Romandie, de belles aptitudes pour la poésie pataphysicienne. Vous savez, cette magique scribouillure qui «apporte des solutions imaginaires aux problèmes généraux». Noble devise pour un cinéphile enragé!

 

Erudit autodidacte, sartrien, il publia déjà de la poésie à ses trente ans: Contre-chants (1956). Suivirent plusieurs essais sur le monde du cinéma. Quant à sa chronique dans Le Matin-Dimanche – qui a juste un demi-siècle - elle a d’innombrables lecteurs fidèles hors de Suisse aussi.

 

Poète, il l’a toujours été. Par sa posture de franc-tireur éclairé, ses mèches en poil de sanglier et la liberté de ses choix quand il tenait le timon de la Cinémathèque. Dans son blog*, Jean-Louis Kuffer rappelle l’indélicatesse d’un officiel lançant, en 1996, quand il fallut quitter le vaisseau: «M. Buache, vous avez fait de la poésie. A présent, on va tâcher d’être un peu sérieux.»

 

Vive donc la poésie, qui vomit les tièdes et les goujats! D’essence enfantine (divine donc), elle tire la langue aux sérieux trop serrés de l’esprit. Buache publie maintenant Répertoire après la tempête. Soit 32 notes en vers prélevées dans ses carnets. Illustrée par Valentine Schopfer, la mise en pages fut conçue par le maître imprimeur Nicolas Chabloz, pour le compte de l’Atelier de Saint-Prex. La calligraphie de l’auteur y est livrée au naturel, en fac-similé: une ronde académique, un chouia débraillée, comme brodée au crochet. Allitérations à la Lewis Carroll, ou inspirées d’un Benjamin Péret – auquel un texte est dédié.

On y joue sur les mots sans vulgarité, mais sans les mâcher non plus: Buache qualifie ses sonnets tronqués de «texticules»… A bon entendeur.

 

 

(*)

http://carnetsdejlk.hautetfort.com 

Un livre de poche à l’Age d’Homme vient de réunir ces blogs-notes de Jean-Louis Kuffer. A l’enseigne éloquente et justifiée, de Riches Heures.

 

25.05.2009

Vertus et perversions de l’argent de poche

ARGENTDEPOCHE.jpg

«Un sou est un sou!», ressassaient les mamans. Au début des années soixante, ce fut pourtant une pièce d’un franc que la mienne m’octroya chaque semaine. J’avais sept ans. Emmitouflé jusqu’aux oreilles dans un manteau en élytres de hanneton, les joues rosies par le froid de janvier et par la gourmandise, je courais au kiosque du carrefour pour acheter des bonbons-escargots, de la réglisse en spirale, des tikis et des carambars.

«T’es tout botzard, va te laver le museau!», mugissait le concierge de l’école. Les sanitaires de celle de Montchoisi embaumaient le savon noir. Il fallait s’y débarbouiller seul. Or elle était bougrement tenace, la mélasse cacaotée du carambar!

A mes treize ans, j’eus droit à une pièce de cinq francs hebdomadaire. Quelqu’un avait expliqué à ma famille que l’argent de poche avait des vertus éducatives - apprentissage de l’autonomie et du sens de responsabilités.

Elles étaient éblouissantes les thunes, avec leur avers estampé du profil de Guillaume Tell, et le grènetis historié de leur tranche qu’on caressait du pouce. Plus elles étaient lourdes, luisantes, plus on les thésaurisait. Et quel crève-cœur c’était de s’en séparer quand il devenait urgent de s’offrir le dernier 33 tours de Brel, un livre de poche, une loupe d’apprenti philatéliste.

 

Un demi-siècle plus tard, les habitudes ont forcément évolué. Je questionne un buraliste lausannois qui en a vu défiler des écoliers dans son échoppe, qu’il occupe depuis 38 ans au cœur de la ville. Si le prix du carambar a grimpé de cinq centimes à vingt, cette papillote lilloise demeure la friandise favorite de vos enfants. Sauf qu’à présent ils en achètent non plus avec des picaillons, mais en brandissant un billet de vingt francs!

Quant aux ados, leur choix se porte de plus en plus sur une bagatelle incomestible: le papier à rouler, dont la vente n’est pas interdite aux mineurs comme le tabac. Quel usage en font-ils? On se le demande bien.

Oscar Wilde: «Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie, l’argent était le plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais!»

 

 

21.05.2009

Jouer avec le sable

SABLELL.jpg

En nos régions alpines, le sable fin naturel affleure rarement les nappes d’eau. Certes, on en trouve au bord du lac de Neuchâtel, sur la grande plage publique d'Yvonand - où des haut-parleurs ne diffusent que de la variété allemande. Et un peu plus à l'ouest, dans certaines criques sacrées et secrètes, où le Vaudois du Nord se rend en été avec la discrétion de la couleuvre, par crainte qu'un touriste en chemise hawaienne ne les repère.

Autour du Léman, les modestes rivages sablonneux grèges des Grangettes, vers Villeneuve, d'Excenevex, en France, sont eux aussi des lieux de détente et de décongestion. L'estivalier aux pieds nus y est surpris de ne point se tordre les orteils sur des galets en allant faire trempette dans de l'eau qui est douce - les sables véritables doivent avoir obligatoirement une saveur marine, une odeur d'huître, ou de palourde desséchée.

Quand un grain entre dans tes yeux, brave baigneur, ça pique fort. Sur ta langue, c'est salé. Au bord de la Méditerranée ou des océans, ces mêmes sables forment de vastes bancs rectilignes que le flux et le reflux des eaux ont défroissés pendant la nuit. Défroissés et aplanis comme seule une pâtissière du Gros-de-Vaud pourrait le faire à l’aide d'une pâte à gâteau, ou une repasseuse de Moudon sur un couvre-pied d'édredon.

Or le vacancier modèle se fait une joie infantile de démolir ce splendide cadeau nocturne de la mer. Il y imprime la trace de ses deux gros nougats à cinq branches. Les petits petons de sa fiancée Valentine suivent, en zigzag. On décrypte dans les entrelacs l'ébauche d'une histoire d'amour qui hélas finira mal: les crèmes à bronzer ont souvent des relents inconvenants. Elles en ont brisé des ménages! Mais à la nuit tombante, voilà déjà la mer de Jacques Prévert qui vient tout effacer.

Palette de l'arénophile

Les collectionneurs sont des êtres que ravage un joli virus qui grignote méthodiquement leurs méninges puis grimpe jusqu'au cervelet. Il y en a qui thésaurisent les étiquettes de crème de gruyère: on les appelle les microtyrosémiophiles; d'autres préfèrent les étiquettes de fond de chapeau: bonjour les capillabélophiles! Ceux qui vouent leur existence à la collection de sables provenant de tous pays, et les mettent en valeur dans des tubes en verre renversables à la façon des sabliers, sont les arénophiles.

Cette matière fascinante, tout à la fois sèche et fluide, raconte par elle seule l'histoire des continents, leur dérive et leur diversité: quand le sable est blanc, il est grec, mexicain ou de Floride. Noir, il est guadeloupéen, sicilien, ou de Tahiti. Rouge, le voilà australien, saharien, américain des déserts. En France, il est ocre dans le Lubéron (où il n'y a pas de mer), bisque à Biarritz, amande blanchie aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

Dans le bac à sable du jardin pour mioches de mon quartier, à Lausanne, il avait une teinte de caramel attiédie, mais quand nos petits doigts le portaient à nos lèvres, il  avait un goût de fourmi écrasée.

Ecritures balnéaires

Sur le sable des plages de l'été, on peut dessiner du bout de l'index des formes imprévisibles, surtout si l'on est désœuvré, et qu'on n'a pas envie d’entamer le deuxième chapitre du best-seller recommandé avec ferveur par les meilleurs chroniqueurs des journaux les plus recommandables. On peut y retracer, comme le chanteur belge Adamo, le visage d'une bien-aimée.

Ou, à l’instar de Jésus, des signes énigmatiques que seul le ciel comprend. La femme adultère était aux abois quand elle vint se blottir contre son épaule, car les défenseurs de la loi de Moïse voulaient la lapider à mort. Que signifiaient ces idéogrammes christiques, probablement liées à la sagesse du pardon mais que les témoins oculaires n’ont pas eu l’idée de reproduire? 

Les analystes les plus farfelus jurent que leur mystère se libérerait via le karma oriental, d'autres par les symboles du silence - puisque Jésus n'aurait voulu transcrire les choses que par la voie orale. Une troisième approche affirme, avec poésie et, en passant par de hautes joutes théologiques, que l'homme de Nazareth voulut ce jour-là relier la femme meurtrie au limon ancien. Lui offrir une renaissance.

Trois siècles et demi plus tard, saint Augustin, baguenaudant et philosophant sur une berge sablonneuse de son Maghreb natal, rencontra un enfant qui voulait transvaser l'eau de toute la mer, rien qu'avec une coquille, dans un trou minuscule qu'il avait lui-même creusé sur la rive.

- Tu n'y arriveras jamais, fit le patriarche.

- Toi non plus, rétorqua l'ange, si tu tiens absolument à résoudre le mystère de la Sainte Trinité. Ta tête, c'est ce trou dans le rivage. Le mystère, c'est la mer.

Jouer avec le sable rend humbles même les dieux et les saints.

 

17.05.2009

Le crime impuni de Maracon

MARACON1.jpg

1949. Le dimanche 19 juin de cette année-là, après le crépuscule et en contrebas de la route de Palézieux, un paysan découvre les corps de deux jeunes femmes assassinées quelques heures plus tôt: la putréfaction les a épargnées, et le ruisseau du Corjon gargouille bucoliquement autour de leurs chevelures défaites. Des oiseaux trillent dans la frênaie. On se trouve sur le territoire communal vaudois de Maracon, mais le canton de Fribourg est limitrophe. Et ces demoiselles Marie-Thérèse Bovet et Hélène Monnard sont Fribourgeoises. Des filles «de bonne conduite», âgées respectivement de 18 et 17 ans. La première travaille dans une boulangerie de Semsales, la seconde est couturière dans la même commune. Elles n’ont pas été violées ni volées – les sacs à main n’ont pas été délestés de leurs centimes jaunes. Mais elles ont été abattues par une arme à feu de petit calibre, puis achevées avec une brutalité rare par un instrument contondant. Peut-être une manivelle d’automobile.

Telles sont les premières observations des émissaires de l’identité judiciaire, débarqués de Lausanne. Par le truchement d’un reporter de la même ville, et dont les révélations essaimeront jusqu’en des journaux français et anglais où la tendance est de pousser le tableau au noir, on apprendra sur cette affaire des détails qui mettront en relief avant tout les impérities des polices vaudoise et fribourgeoise. Leur mauvaise coordination, leurs rivalités burlesques, leurs orgueils respectifs. Mais rien de plus.

 

Dans ce pays aux mœurs calmes, on n’aime pas les faits divers retentissants. Les tollés régionaux suscités par le livre de Jacques Chessex sur l’immolation «pour l’exemple» d’un Juif à Payerne en 1942 nous l’ont récemment démontré. Perpétré sept ans plus tard, le double crime de Maracon avait choqué davantage. Plus particulièrement, on s’en doutait, celle de la campagne valdo-fribourgeoise. A l’embrouillamini policier, et aux informations à hue et à dia de la presse, succéda le ouï-dire local, dont le venin fut plus insidieux encore: souffrance des familles concernées - qui continuent de fleurir aujourd’hui la sépulture des deux victimes au cimetière de Semsales. Malaise de l’entourage des personnes qui furent présumées coupables du forfait, ou déjà soupçonnées - ce qui est pire dans une contrée isolée qui se complaisait depuis des siècles dans son isolement, où l’on se saluait quotidiennement avec amitié. Du jour au lendemain, voilà qu’on s’ignore et qu’on se fuit. Tout le monde suspecte tout le monde, la solidarité villageoise vole en éclats. La rumeur pourrit l’atmosphère. Elle vise tour à tour un boucher, un prétendant éconduit, un paysan du coin féru de lectures malsaines, un notable important, et même un homme d’église que d’aucuns jugent du coup trop papelard pour être «honnête». Que de pistes éparses! Si soixante ans après il n’est pas décédé, l’assassin court toujours…

 

 

Ce fait divers de 1949 se révéla un véritable nid à échardes. Il enfiévra tellement les esprits, que les autorités en plombèrent le dossier, tel un secret d’Etat! Il a fallu attendre le printemps 1999 pour que journalistes, historiens et documentaristes y aient accès. Ceux qui auparavant l’en approchaient étaient rembarrés, ou menacés de procès. Cinquante ans pile après le massacre au bord de la rivière, chacun pouvait enfin consulter sans entrave les traces écrites du crime de Maracon aux archives cantonales.

Le cinéaste vaudois Stéphane Goël y a puisé en 2003, pour une émission de la TSR, un documentaire socio-ethnologique qui donne aussi la parole aux sœurs et frères des deux filles assassinées. En 2006, l’historienne bulloise Micheline Repond a publié un livre retraçant les péripéties de l’enquête. Mais dans ce cas comme dans le précédent, cette affaire ne ressemble qu’à un «bon polar à rebondissements». A une fresque qui ne jette des lumières intéressantes, utiles,  que sur  le climat social de l’après-guerre dans nos campagnes.

Ainsi, même après ce demi-siècle quasi horodaté, un trouble initial demeure: qui a tué ces gentilles demoiselles? Et pourquoi?

14.05.2009

La tour Eiffel: quelques curiosités

effeil.jpg

 

 

 

C’est ce vendredi 15 mai qu’on fête son 120e anniversaire. Le monument qui, pour le monde entier, symbolise la France et sa capitale, vient d’être repeint pour la 19e fois. Depuis son inauguration, le 31 mars 1889, la tour Eiffel a reçu quelque 243 millions de visiteurs. En gros, six millions par an.

 

Autres chiffres:

Elle mesure 300 mètres (324 mètres avec l’antenne). Pour son assemblage, il a fallu 12 000 pièces métalliques et 2 500 000 rivets. Elle pèse 10 100 tonnes. Edifiée en 26 mois, elle avait coûté 7 800 000 francs de l’époque, mais Eiffel, en gestionnaire de génie, la rendit tôt rentable et parvint à rembourser les actionnaires en une année seulement.

.

Si elle a été courageusement promue et financée par le célèbre constructeur qui lui a donné son nom, elle a été imaginée et calculée par les ingénieurs Emile Nouguier et Maurice Koechlin (d’origine zurichoise) et l’architecte Stephen Sauvestre, qui ont vendu leurs parts du brevet en 1894.

Or on oublie souvent qu’elle avait failli s’appeler la tour Boenickhausen, le véritable patronyme de Gustave Eiffel, descendant de drapiers allemands installés dans le quartier du Marais au début du XVIIe siècle. En optant pour le nom d’Eiffel, plus facile à prononcer par les Parisiens, il rendait aussi hommage à la terre de ses lointains aïeux rhénans, le plateau de l’Eifel, près de Cologne.

En remportant en 1886 le concours de l’Exposition universelle, pour le centenaire de la Révolution française, le projet d’Eiffel souleva une tempête de protestations dans le milieu des arts et des lettres: Maupassant, Dumas Fils, Gounod, Leconte de Lisle, Meissonnier et quelques autres signèrent dans les gazettes une pétition qui jugeait l’érection d’un tel édifice monstrueux, enlaidissant.

Huysmans le comparait à un «suppositoire solitaire», à «un chandelier creux».

Léon Bloy à «un lampadaire véritablement tragique».

Verlaine à un «squelette de beffroi».

 

Autres anecdotes:

 

-      La première femme qui fit l’ascension des 1665 marches de la tour Eiffel, en 1889, fut une certaine Madame Sommer, de Paris.

 

-      Sur le registre ouvert au public durant la première exposition universelle, on lut d’amusants commentaires: «Pour une fois, je suis au-dessus de mon colonel», signe un caporal du 24e R.I. «Plus je vois la tour Eiffel, plus je reconnais l’inutilité décourageante des hauts talons», écrit Bloumette, piqueuse de bottines. «Du haut de cette tourelle, je vois le dos de l’hirondelle» (Adam Louis).

 

-      En 1912, un tailleur de Longjumeau expérimenta, à partir du premier étage de la tour, un costume d’homme-oiseau doté de voiles en caoutchouc et de courroies de cuir. En s’écrasant sur le sol, il fit un trou de 37 cm.

 

-      Pour le 85e anniversaire de la tour Eiffel, une éléphante du cirque Bouglione en grimpa les marches jusqu’à ce même premier étage. A pattes.

 

-      Parmi les nombreux suicidaires qui ont enjambé ses rambardes, les annales retiennent un miracle. Le cas d’une chanceuse anonyme, que la presse baptisa Christiane. Le 6 novembre 1964, elle atterrit, après un saut de 57 mètres, sur le toit d’une Dauphine qui amortit le choc, ce qui lui sauva la vie…

13.05.2009

Traditions nuptiales du mois de mai

Le Vaudois moissonne en août, vendange en octobre, s’offre le dernier iPhone tactile avant Noël, et ne se marie qu’au printemps. A la saison des asperges. Héritée de ses géniteurs, cette coutume devient une loi absolue. Découle-t-elle de l’énergie thermique ambiante qui d’avril à mai fait s’accoupler chats de gouttière, lièvres et bouquetins? La question reste ouverte, mais, avec Pierre Louÿs, je crois que «l’amour humain se distingue du rut stupide des animaux par deux fonctions divines: la caresse et le baiser».

 

En être civilisé, le Vaudois refrène ses pulsions. Il ne se montre que caressant et bécotant. Surtout si sa promise - attifée en haie d’aubépines - se voile du blanc lilial de la virginité. Et qu’au premier banc de l’église, une aïeule par alliance aux yeux de mygale le jauge: il n’est pas vêtu de l’habit rituel à basques sur col plastron en piqué, mais d’un col mao sous un deux-pièces en lin imprimé de motifs groseille! Ses mocassins beiges sont d’un vulgaire! Sa coupe gominée en houppe torsadée l’apparente au grèbe huppé des roselières d’Yvonand. Et il a oublié d’éteindre son portable. Quoi de plus gênant que le klaxonnet d’un SMS à l’instant culminant où la mariée va dire oui devant Dieu?

 

Avant la bénédiction nuptiale (qui a lieu invariablement dans une église romane: Saint-Sulpice, Romainmôtier, «pourvu qu’elle soit pittoresque»), le mariage civil ne réunit autour des conjoints que leurs témoins. Le pétabosson a ceint l’écharpe verte et blanche de sa fonction. Son timbre monocorde entonne le libellé du contrat sous les plinthes de l’Hôtel de Ville. Il n’ose plus l’étoffer d’une touche personnelle, et sa ronde couperose s’en navre: jadis, il pérorait la moindre, lisait un cantique, une fable de La Fontaine.

Or il a même dû renoncer à un bel épithalame de Ramuz, à cause d’une strophe où il est question d’un banc conjugal devenu litigieux depuis l’émancipation de la femme, les épousées n’y étant invitées à s’asseoir qu’au crépuscule de leur vie.

La haute poésie a cédé le pas à de la courtoisie élémentaire. Ou rudimentaire, c’est selon.

 

09.05.2009

Victor Hugo aux pays des Helvètes

HUGHOOO.jpg

 

 

 

1869. Le 13 septembre de cette année-là, un fringant barbu-chenu se fait acclamer triomphalement en gare de Lausanne. La foule dense crie «Vive Victor Hugo! Vive la République!» Il s’agit bien de l’auteur de Notre-Dame de Paris et des Misérables. Du républicain français qui a bravé son empereur en le surnommant «Napoléon le petit». Il est en exil à Guernesey pour un an encore, et voilà que des Suisses démocrates de langue française l’accueillent comme le représentant le plus glorieux de la France du XIXe siècle. Il vient de publier L’Homme qui rit, lui qui obstinément refuse de sourire pour son photographe attitré Collot (un prophète, ça ne sourit pas). Mais c’est en tant que défenseur des droits de l’homme qu’il est l’invité d’honneur du Congrès de la paix. Son discours d’ouverture restera dans les annales du pacifisme: «Citoyens, vous avez eu raison de choisir pour lieu de réunion de vos délibérations ce noble pays des Alpes. D’abord, il est libre; ensuite, il est sublime. Oui, c’est ici, en présence de cette nature magnifique qu’il sied de faire les grandes déclarations d’humanité, entre autres celle-ci: Plus de guerre!» Le congrès se déroule, jusqu’au 18 septembre, place Saint-François, dans les lambris du Casino de Derrière-Bourg, un bâtiment à colonnes doriques qui avoisine l’église. A cette occasion, Victor Hugo déclarera que cette place est une des plus belles du monde! Précisons que monumental Hôtel des Postes n’y bouchait pas encore la vue du Léman…

.

 

Durant ces cinq jours, séjourne-t-il au Beau-Rivage d’Ouchy, où notre peintre national Ernest Biéler l’aurait surpris tutoyant un coucher de soleil sur le Salève? Ou dort-il à l’Hôtel Terminus, plus prosaïquement vers la gare centrale? Cent quarante ans après, ces détails contradictoires relèvent de l’anecdote, mais chez Hugo comme chez Napoléon (le premier) ou, plus tard, chez un Churchill, un Chaplin, la petite histoire devient aussi intéressante que la grande.

.

 

Ce n’était pas la première fois que l’écrivain venait à Lausanne. Premier «saut initiatique» à vingt-trois ans, pour se ressourcer comme tant d’autres préromantiques à la souveraineté de mère Nature. Plus remarquable et inspirante est sa visite de la capitale vaudoise en 1839. Une escale. Avant elle, il a exploré la Suisse rhénane, Zurich, Lucerne et le Pilatus, Berne et le Rigi, Fribourg, puis le château de Chillon et Vevey. Ce circuit helvétique de vingt jours s’inscrit dans un périple «virgilien» plus grand, qui passe par plusieurs provinces de France, par la Belgique aussi. Sa maîtresse Juliette Drouet l’accompagne. Dans la besace du flamboyant trentenaire, un carnet de dessins et de notes, qui lui permet d’emmagasiner des images instinctives et des émotions, tel «un antiquaire rêveur». Il y puisera plus tard beaucoup de sa fantaisie romantique. Il écrit de longues lettres à des proches, toutes mordorées de descriptions hugoliennes grand cru, et qui seront publiées dès 1842 sous un titre extensif: Le Rhin. Mais Pierre-Olivier Walzer réunira en 1982, à L’Age d’Homme, celles qui concernent surtout notre pays dans un poche intitulé Voyages en Suisse.

.

 

De Vevey, Victor Hugo ne retient que trois choses. «Mais ces choses sont charmantes: sa propreté, son climat et son église.» Il s’agit de l’église Saint-Martin, un édifice trop martial à son goût. Et que la Réforme protestante a hélas «rapetissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté». Les rives veveysannes - très en friche au début du XIXe siècle –, et leur civilisation lacustre le séduisent davantage: «A l’ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l’aspect d’une énorme ardoise. Des bruits de voix m’arrivaient de la ville, et je voyais sortir du port de Vevey un bateau allant à la pêche. Ces bateaux pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée.»

.

 

A Lausanne, il scrute d’abord le ciel depuis la terrasse de la cathédrale, ainsi que les nuages que la nuit froide élonge infiniment vers l’horizon, au point qu’ils «s’aplatissent et prennent des formes de crocodile (!)». Quant à l’église, il la préfère de nuit: «La lune est un cache-sottises des architectes. La cathédrale de Lausanne a besoin de lune.» Et la ville «n’a pas un monument que le mauvais goût n’ait gâté. Toutes les fontaines du XVe siècle ont été remplacées par d’affreux cippes de granit, bêtes et laids.» Encore une fois, c’est le protestantisme qu’il fustige. Non pour son culte, mais pour son esthétisme réducteur.

Il voyait tout en trop grand? Normal, c’était Victor Hugo.

 

 

06.05.2009

La guêpe est-elle un enfant du Bon Dieu?

GUEPPP.jpg

 

 

 

 

Scénario ordinaire de la belle saison: vous êtes attablé avec des amis sous un cerisier tout blanc. Le jardin sent l’oseille sauvage, l’herbette est constellée de boutons d’or, le vin clairet est rafraîchissant et la tourte au chocolat onctueuse. L’esprit est à la gourmandise, à la poésie peut-être. Et c'est à cet instant de bonheur partagé que la saloperie de bestiole survient.

.

 

Je parle bien sûr de la guêpe - du latin vespa, en vieil allemand wefsa, en allemand d'aujourd'hui Wespe, en anglais wasp. J'ignore comment cela se dit en bantou ou en indonésien, mais ça doit sonner aussi désagréablement: avec lettres sifflantes et fricatives. Bref, partout dans le monde, la guêpe s’annonce indésirable rien que par la consonance de son nom.

 

Elle ne ronronne pas comme l'abeille, elle vrombit. Et quand elle se met en grappe avec ses sœurs, ses cousines, ses arrière-petites-nièces et ses tantes, de manière à former un guêpier, la musique qui émane de l’effrayant attroupement (en tignasse de sorcière) a des tonalités médiévales. On croit entendre des instruments anciens à anche double, telle la bombarde du XIVe siècle qui est l'aïeule du basson. Ou comme le théorbe, un luth à deux manches dont le son est plus grave que le luth commun. (Remarquez qu’avec un simple violon, on peut parvenir à un effet semblable par des vibrations en double corde.)

La guêpe s'annonce par un chant tellement ancien et liturgique qu'on est en droit de se demander, lorsqu'elle nous pique, si elle n'est pas un émissaire du ciel. Et si sa piqûre n'est pas une punition divine. Sinon, elle serait l'incarnation ailée du Mal, la cruauté gratuite…

 

D'ailleurs elle ne pique pas, elle harponne. Selon la quantité de venin qu'elle injecte, elle peut même tuer: des gens sensibles du cœur et les grands allergiques sont avertis: ils conserveront jusqu’à l’automne dans leur sac à main une seringue d'adrénaline. Les plus précautionneux se sont fait vacciner déjà en avril, période où la reine des guêpes, à peine revenue d'hibernation, fonde sa colonie, et son nid extraordinaire qui est fait de pâte de bois: du carton véritable. Certains nids peuvent s'élever jusqu'à deux mètres, à la lisière de nos forêts - disons du Risoux au Jorat - et héberger une population de 40 000 âmes.

.

 

Ainsi la guêpe, qui passe pour le plus malintentionné des insectes, serait un oiseau utile. C'est elle qui aurait inventé le papier: depuis la nuit des temps, elle racle du bois sur les arbres, enduit de salive les raclures, puis les malaxe jusqu' en faire une sorte de pâte qui a même impressionné, au XVIIIe siècle, le physicien-naturaliste René-Antoine de Réaumur. En observant les étapes intelligentes de l'élaboration d'un de ces cartons à chaussures par des hyménoptères, il a eu l'idée de proposer, à l'Institut, une fabrication du papier à base de bois plutôt qu' partir de tissus et de chiffons…

 

On décrit l'abeille jaune ocre, voire bronze, couleur de cuivre. La guêpe, elle, a un habit aux teintes plus éclatantes, plus sommaires et mieux délimitées. Elle porte une gaine de femme. Ce qu'on a appelé longtemps une guêpière, justement. Elle est définitivement jaune et noire, avec des stries régulières. Sa tête, agrandie au microscope, est patibulaire comme celle du plus cruel des assassins du Texas et de l'Oklahoma réunis. Mafflue à souhait, hérissée de poils, ce n'est pas une figure que je souhaiterais rencontrer de nuit dans mon quartier.

 

Mais sa réputation de cruelle et de nocive a été exagérée: des savants nous assurent qu’elle capture, entre juillet et août, jusqu' 4000 mouches par jour. Et, quand elle est mâle, elle se précipite dare-dare sur certaines orchidées, dont le pétale inférieur est habilement orné d'un dessin jaune imitant une guêpe femelle. Deux boules de pollen invisibles se collent aussitôt à ses tempes d'amoureux. Et quand, un peu plus tard, le galant butinera une autre orchidée de la même espèce, il lui transmettra la semence sacrée, sans le savoir.

La guêpe est donc un agent essentiel de la pollinisation, de la biodiversité. Un messager des fleurs. Oui, un enfant du Bon Dieu.

03.05.2009

L’île de Peilz: mystères et boules de guano

ILDEPEILZ.jpg

 

 

Enfants, une brique d’argile dans une flaque de pluie sous la gouttière suffisait pour nous enflammer de rêves robinsonniens ou de corsaires. On la baptisait Ile de la Tortue, et on y faisait voile en soufflant sur une armada de vaisseaux-cocottes.

A dix-sept ans, nous affrétions moins belliqueusement une barque ou un pédalo (avec sandwichs, guitare sèche & limonade) pour cingler vers l’île de Peilz, au large de Villeneuve.

A quatre encablures du rivage, c’est la plus éloignée des six ou sept que compterait le Léman. Avec ses 40 m2, elle est la plus petite, mais un platane géant - planté en 1851, avec deux autres qui ont disparu – l’isole en lumière. D’autant plus qu’il est blanc par toute saison: même en été ses ramures sont comme chapelurées. Au cœur de la baie bleue des Grangettes, on jurerait une meringue vanillée. Hélas, dès l’accostage (opération risquée, car les branches du platane avancent à fleur d’eau et forment une barrière circulaire) la métaphore s’étiole: l’arbre n’est pas blanchi par de la chapelure pâtissière mais par la fiente granulée de cormorans qui s’y soulagent depuis des lustres. Et en commensalité avec une population d’araignées! De près, l’îlet semble asphyxié, moribond.

 

Il n’existe que pour être admiré de loin – un trompe-l’œil de théâtre romantique, l’aiguillon de fantasmagories populaires. Ce n’était qu’un haut-fond moussu quand Lord Byron l’avisa en 1816: «Il y avait une petite île qui semblait me sourire, à peine paraissait-elle plus grande que ma cellule», fait-il dire à son prisonnier de Chillon. Ce fragment poétique allait inspirer aux autochtones une légende mettant en scène un autre Anglais qui se noya dans le Léman, laissant une jeune veuve éplorée. C’est elle qui aurait érigé ce récif en mausolée.

La fascination des Vaudois pour l’Angleterre s’enflant davantage, d’aucuns prétendirent qu’il fut offert vers 1900 par le Conseil fédéral à la reine Victoria. La fable persiste: l’île de Peilz appartiendrait aujourd’hui encore aux Windsor...

 

Elle est notre Sainte-Hélène à nous.

 

 

Toutes les notes