21/06/2009

Les 150 ans de Conan Doyle

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1965. Cette année-là, le fils d’Arthur Conan Doyle, Adrian, racheta un des plus beaux châteaux médiévaux du Pays de Vaud, dont les murs étaient savoureusement humectés d’une tragédie historique. L’anecdote, véridique, est un chouia shakespearienne: c’est dans cette résidence secondaire de Lucens qu’en 1406, le prince-évêque de Lausanne, Guillaume de Methonay avait été assassiné par son barbier - aussitôt supplicié dans la cour avec des tenailles rougies au feu.

Quel cadre propice,  sulfureux à souhait, pour un hommage filial en forme de musée dédié au personnage de Sherlock Holmes, le détective de fiction le plus britannique de l’histoire!

Le plus adulé aussi: ses admirateurs se comptent par millions . En Europe ou au Japon, ils se déclarent «holmésiens»;  en Amérique du Nord, «sherlockiens». Ils se sont constitués en quelque 800 sociétés où l’on se réunit pour se déguiser en silhouettes gourmées de l’ère victorienne et résoudre ensemble des énigmes selon la méthode ternaire de l’infaillible limier: observation des indices, induction, synthèse logique. Le fin du fin est de croire à la réalité de l’idole, avec un sérieux très pataphysicien.

Ils font souvent des pèlerinages: à Londres, 221b Baker Street, une adresse inexistante mais où des jobards continuent d’expédier un courrier abondant. C’est celle, comme on sait, de Sherlock Holmes lui-même - qui serait ainsi toujours vivant 108 ans après sa mort dans les chutes fulgurantes de Reichenbach, dans l’Oberland bernois, après une lutte avec son ennemi mortel, le professeur Moriarty.

Cette scène survient dans Le dernier problème (1891), une aventure où l’écrivain voulut s’affranchir une fois pour toutes de cette «littérature alimentaire», dont le succès faisait de l’ombre à d’autres écrits qu’il jugeait plus importants – récits historiques, de science fiction, essais sur les phénomènes paranormaux, etc. Or la consternation des «holmésiens» fut si houleuse que dix ans plus tard, Sir Arthur Conan Doyle ressuscita le Sherlock pour 34 nouvelles énigmes. La pression de son éditeur y fut pour beaucoup: alimentaire, mon cher Watson.

 

 

Si cette résurrection rassura tous ces illuminés, ils n’en négligèrent pas pour autant dans leurs pèlerinages la cascade où leur héros périt une première fois. A Meiringen, sa casquette et sa pipe ont été immortalisés en 1957 par les sculpteurs Huguenin sur une plaque commémorative, en face de l’église anglaise. Près de là, un funiculaire vous hisse jusqu’à la plateforme où se déroula son duel fatal par dessus les chutes de Reichenbach, et sa fausse sortie vertigineuse. Depuis, chaque année, la Société Sherlock Holmes de Londres y organise des expéditions en costumes.

Créé peu après, le musée de Lucens devint à son tour une escale holmésienne très prisée.  Dans une cave du château, Adrian Conan Doyle reconstitua  le salon de Baker Street, avec un mobilier et des objets qui avaient appartenu à son père: livres, bustes et tableaux, cannes ouvragées, jumelles et revolvers Belle époque. Sans oublier une pipe qui aurait appartenu à l’écrivain, mais qu’il est convenu d’admirer comme celle de son immortelle créature.

Sir Arthur Conan Doyle, lui, mourut en 1930 dans le Sussex. Son fils, en 1970. Depuis, le château de Lucens changea souvent de propriétaire. Son musée fut fermé en 1994, pour renaître en 2001 un peu en aval, dans les locaux de la Maison rouge, en face de l’Hôtel de Ville – pour la plus grande joie et la fierté des Lucensois. Son conservateur, Vincent Delay, est juriste à la Police cantonale vaudoise.  Il préside la Société d’études holmésiennes de la Suisse romande, qui compte une quarantaine de membres. Un passionné d’affaires policières vraies, mais aussi d’énigmes imaginaires.

 

Les aventures de Sherlock Holmes continuent d’inspirer des études novatrices et insolites dans des clubs de fans éparpillés sur tous les continents. Désormais, ils se retrouvent et se consultent aussi sur l’hypertoile. Ainsi, ils ont été les premiers informés en 2004 de la pose d’une plaque municipale lausannoise à la mémoire du Dr Watson, à l’avenue de la Gare. Le fameux biographe (lui aussi fictif) du détective aurait séjourné  1895 à l’Hôtel National qui se trouvait devant la tour Edipresse. L’hôtel a bien existé, mais n’existe plus. (L’épisode se trouve dans La disparition de Lady Frances Carfax.)

Pour la bonne bouche, sachez qu’en aucun de ses soixante récits Sir Arthur Conan Doyle ne fait dire à Sherlock Holmes: «Elémentaire, mon cher Watson!»  Cette réplique célèbre est posthume et apocryphe. Une invention de cinéastes.

 

 

10:31 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Monsieur Salem,

Vous ne nous laissez plus le choix du rêve...
Quoi? La fameuse pipe de Holmes ne serait pas la sienne! Mais alors?... On ne peut vraiment plus croire en rien! J'ai bien peur qu'un jour vous nous expliquiez sans ménagement que l'objet qui n'est pas une pipe de René Magritte en est pourtant une!

Si, dans le même registre, vous pouviez dessiller les yeux des "grands de ce monde" qui, gonflés d'orgueil, s'imaginent être importants, persuadés qu'ils sont de nous être indispensables.

Si vous pouviez expliquer à ces vaniteux que bien qu'ils nous racontent être continuellement aux fourneaux, que grâce à des tuyaux obtenus par des pairs, ils vont faire un tabac...
La bonne blague! En fait, ils ne font que des écrans de fumée.

Et surtout, rappelez à ceux-ci que, contrairement à Holmes, ils n'auront pas la faculté de se casser la pipe plus d'une fois, que la première sera la bonne et la dernière, qu'elle sera définitive. Et surtout, qu'ils ne sont pas immortels!... Ils l'oublient trop souvent et pourtant c'est élémentaire!

Écrit par : Père Siffleur | 21/06/2009

Bel envol stylistique, mon cher Révérend!

Écrit par : Gilbert | 21/06/2009

Dans l'iconographie holmésienne, les éléments essentiels sont la pipe calebasse, la casquette et le macfarlane. Il semblerait que cet habillement et ces objets aient comme origine les premières adaptations théâtrales des aventures de Sherlock, notamment parce que le comédien William Gillette aurait adopté la pipe courbe qui ne cachait pas son visage aux spectateurs.

Écrit par : inma abbet | 23/06/2009

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