24 Heures

29.06.2009

Audrey Hepburn aurait eu 80 ans

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1969. Le 18 janvier de cette année-là, elle n’a que 40ans. Rue Saint-Louis, à Morges, une foule s’aligne avec une discipline exemplaire à la porte en ogive du bâtiment de l’état civil. En jaillit enfin l’efflorescente Audrey Hepburn, qui vient de se remarier. Oui, c’est bien la princesse nigaude de Vacances romaines, la Natacha de Guerre et paix, la Holly qui miaule si joliment les accords de Moon River dans Diamants sur canapé. Elle est au bras d’un psychiatre italien, le Dr Dotti, qui sera le père de son deuxième fils, Luca, né à la maternité de Lausanne. Le premier, Sean, gardera le patronyme d’un conjoint précédent, l’acteur Mel Ferrer, auprès duquel elle avait vécu à Lucerne. C’est pour panser la douleur de leur divorce qu’elle vient de racheter, à Tolochenaz, une maison de maître du XVIIIe siècle, La Paisible, et qu’elle y installe sa famille recomposée. Elle ne quittera plus cette demeure, sauf pour quelques tournages en Amérique.

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Durant près de trente ans, Audrey Hepburn taille elle-même ses rosiers, promène ses chiens dans le village en répondant au salut des Tolochinois, qui ont la sagesse de ne pas être envahissants. Ils la croisent poliment à la pharmacie, voire au supermarché. A l’exemple de toutes les mamans vaudoises, elle vient chaque jour recueillir son cadet à l’école de Lully. Elle l’accompagne même une fois, avec d’autres familles, jusqu’au Creux-du-Van. L’éducation et le bonheur de ses enfants sont devenus des priorités. Elle leur transmet sa passion adolescente pour les arbres, les chats, les chevreuils et les lapins; des êtres furtifs et, comme elle, vulnérables.

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Née à Bruxelles en 1929, elle avait découvert ce goût pour la nature en Hollande, la patrie de sa mère, une descendante d’aristocrates, mais elle y connut aussi la maladie et la pénurie alimentaire imposée par l’occupant nazi. A la Libération, ce fut grâce aux ravitaillements de l’UNRRA, un ancêtre de l’Unicef, qu’elle put retrouver des forces, se rendre à Londres pour y devenir d’abord ballerine, puis comédienne, avec les triomphes internationaux qui s’ensuivirent.

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«Un animal vulnérable», c’est ainsi que les cinéastes américains définissaient la plus atypique des actrices-étoiles des années 1950, la plupart des autres s’affirmant alors par des formes plus charnues… «Audrey, elle, charmait la caméra sans s’en rendre compte.» «Audrey ne se regardait jamais dans les miroirs.» «Elle ne jouait pas la star, mais tout le monde était amoureux d’elle.»

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Une biche effrayée? Non, une biche apprivoisable et affable, pourvu qu’on l’apprécie de loin, dans sa liberté un rien sauvage. Un tact que les habitants de Tolochenaz surent observer jusqu’au décès de leur discrète voisine, le 20 janvier 1993. En larmes, ils allumèrent une cinquantaine de bougies à la porte de La Paisible. Les obsèques eurent lieu dans l’église, puis au cimetière du village: couronnes de fleurs à profusion, caméras de médias accourus de tous les continents, de nombreuses personnalités prestigieuses, dont Roger Moore, Hubert de Givenchy, Alain Delon, l’Aga Khan, l’ex-mari de la défunte, Mel Ferrer.

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Mais aussi des représentants de l’Unicef, venus rendre hommage à une de leurs plus actives ambassadrices: durant l’ultime décennie de son existence, Audrey Hepburn défia son cancer en s’impliquant dans des missions en Somalie, en attirant l’attention du monde sur des enfants souffrant de la faim. D’émouvantes images la montrent au milieu de ses protégés, presque aussi amaigrie qu’eux, les consolant, leur souriant avec ses yeux en papillons.

La dénutrition était une tragédie qu’elle avait elle-même éprouvée quand elle était ado, aux Pays-Bas, sous les bannières à croix gammée.

24.06.2009

La muraille de Chine n’est pas visible depuis la Lune

 

 

 

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En juillet qui arrive, la Terre entière commémorera - avec fastes, solennité et coups de marteau médiatiques réitérés sur nos pauvres crânes - le 40e anniversaire de la conquête de la Lune par l’homme, rien de moins.

 

 

Quelle victoire! Mais serait-elle plus noble que celle du cheval ou celle du feu?

Ce Monsieur Neil Armstrong qui, en juillet 1969, opéra tout au plus une vingtaine de pas sur le sable tristounet de notre satellite sera révéré derechef comme un héros.

Je dis derechef, car ça faisait longtemps qu’on se désintéressait de Lune – supplantée qu’elle a été par des odyssées sur Mars, sur Vénus, vers Jupiter, Bételgeuse, et j’en passe. Comme la tradition des anniversaires tient absolument la ressortir des vieux placards, cette pauvre Séléné, cette belle Hécate - un disque symbolique féminin sentimental qui inspira tant de poètes; voire Tino Rossi! – répand en 2009 un remugle de naphtaline.

Les plus nostalgiques de l’époque où la Lune était belle, car inaccessible, ont rendu leurs armes devant le triomphe de la lugubre mais irréfutable loi scientifique. S’ils prient malgré tout Isis, c’est en secret. Au défi du sens du ridicule.

 

Je viens ici à leur secours en leur certifiant que la science lunaire moderne (en tout cas celle de l’argonaute des sixties chewingumesques Neil Armstrong), n’est pas si irréfutable qu’on croit. Ce briseur de mythologies gréco-romaines n’avait-il pas eu le cran, en été 1969, de proclamer:

«Dans l’espace, je ne pouvais distinguer de mes propres yeux que deux ouvrages sur terre – les digues des polders aux Pays-Bas et la Grande Muraille de Chine»?

 

Cette formidable assertion a induit en erreur deux tiers de l’humanité, émaillant des conversations ordinaires, et - surtout - les prospectus touristiques de la République populaire de Chine…

 

Il suffit pourtant d’un zeste de bon sens (plus quelques notions élémentaires de calcul optométrique que je ne possède point) pour admettre que notre cosmonaute avait tort - ou qu’il avait ingurgité des euphorisants avant de monter si loin en l’air.

 

-         La Lune («sa Lune» à lui) se situe à 385 000 km de la Terre, et la muraille de Chine, toute longue qu’elle soit, n’a qu’une épaisseur maximale de 10 mètres.

-         A présent réduisons millimétriquement les proportions: reconnaît-on à 38 km un objet épais d’un millimètre?

-         Plus exigu encore: percevez-vous un cheveu à deux kilomètres?

 

 

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Pour accéder à des preuves plus scientifiques que les miennes, cliquez sur:

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www.sinoptic.ch/tuttifrutti/20020216.htm

 

23.06.2009

Ce sang du quart-monde qui nous revigorera

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Daniel Rausis na pas peur des métissages: «Je mange des rouleaux de printemps en hiver.» Dans un épatant album dédié aux familles cosmopolites de son canton, le plus Valaisan des humoristes dévoile d'abord un fond de conscience: «Jai tenté de lire le Valais comme une métaphore de toutes les tolérances, comme parabole de louverture, comme antidote à notre chauvinisme.» Passé l’acte de foi, il libère sa faconde élucubrative et enfile des aphorismes de son meilleur cru - cocasses et grinçants – qui légendent, en français et en allemand, seize portraits de groupe photographiés par Robert Hofer et Jean-Claude Roh. Minois basanés, yeux bridés, tignasses crépues et types «caucasiens» (on dit aussi «europoïdes»…) vont si bien ensemble dans un décor alpestre, ou sous les tours à coupoles baroques du château Stockalper. Ces photos avaient été tirées jusqu'à trois mètres de hauteur, pour une expo itinérante mémorable. «Tous Valaisans, tous différents»: la soupière millénaire du Vieux-Canton accepte de s'accommoder d'épices exotiques. Même si, rappelle Rausis, «aujourdhui saint Bernard aurait un permis B, saint Maurice lAfricain serait arrêté dans le train et saint Théodule interdit de séjour!»

 

Chez les europoïdes du Pays de Vaud, ce pari de la multiethnicité suscite des réactions tout autant contrastées. En musardant les dimanches d’été parmi les pique-niqueurs de Vidy, entre fumets de dolmas albanais ou cachupas du Cap-Vert, ils pressent le pas ou le traînent. Daucuns se pincent le nez, dautres acceptent de s’asseoir dans l’herbette et savourer de délicieuses bizarreries. (Qui devient l’invité de qui?) C’est Le plus jeune enfant de leurs hôtes qui sert de truchement – il a déjà l’accent vaudois; il est le greffon d’un grand arbre qui se régénérera jusqu’aux plus hautes ramures.

Pour ses 30 ans, lAssociation des familles du quart-monde de lOuest lausannois a aussi publié un livre sur la situation alarmante de ses protégés. Son titre chante une promesse: «Richesse invisible».

 

 

www.familles-valaisannes.ch

 

 

«Richesse invisible», Ed. dEn-Bas, 208 p.

 

 

 

 

 

21.06.2009

Les 150 ans de Conan Doyle

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1965. Cette année-là, le fils d’Arthur Conan Doyle, Adrian, racheta un des plus beaux châteaux médiévaux du Pays de Vaud, dont les murs étaient savoureusement humectés d’une tragédie historique. L’anecdote, véridique, est un chouia shakespearienne: c’est dans cette résidence secondaire de Lucens qu’en 1406, le prince-évêque de Lausanne, Guillaume de Methonay avait été assassiné par son barbier - aussitôt supplicié dans la cour avec des tenailles rougies au feu.

Quel cadre propice,  sulfureux à souhait, pour un hommage filial en forme de musée dédié au personnage de Sherlock Holmes, le détective de fiction le plus britannique de l’histoire!

Le plus adulé aussi: ses admirateurs se comptent par millions . En Europe ou au Japon, ils se déclarent «holmésiens»;  en Amérique du Nord, «sherlockiens». Ils se sont constitués en quelque 800 sociétés où l’on se réunit pour se déguiser en silhouettes gourmées de l’ère victorienne et résoudre ensemble des énigmes selon la méthode ternaire de l’infaillible limier: observation des indices, induction, synthèse logique. Le fin du fin est de croire à la réalité de l’idole, avec un sérieux très pataphysicien.

Ils font souvent des pèlerinages: à Londres, 221b Baker Street, une adresse inexistante mais où des jobards continuent d’expédier un courrier abondant. C’est celle, comme on sait, de Sherlock Holmes lui-même - qui serait ainsi toujours vivant 108 ans après sa mort dans les chutes fulgurantes de Reichenbach, dans l’Oberland bernois, après une lutte avec son ennemi mortel, le professeur Moriarty.

Cette scène survient dans Le dernier problème (1891), une aventure où l’écrivain voulut s’affranchir une fois pour toutes de cette «littérature alimentaire», dont le succès faisait de l’ombre à d’autres écrits qu’il jugeait plus importants – récits historiques, de science fiction, essais sur les phénomènes paranormaux, etc. Or la consternation des «holmésiens» fut si houleuse que dix ans plus tard, Sir Arthur Conan Doyle ressuscita le Sherlock pour 34 nouvelles énigmes. La pression de son éditeur y fut pour beaucoup: alimentaire, mon cher Watson.

 

 

Si cette résurrection rassura tous ces illuminés, ils n’en négligèrent pas pour autant dans leurs pèlerinages la cascade où leur héros périt une première fois. A Meiringen, sa casquette et sa pipe ont été immortalisés en 1957 par les sculpteurs Huguenin sur une plaque commémorative, en face de l’église anglaise. Près de là, un funiculaire vous hisse jusqu’à la plateforme où se déroula son duel fatal par dessus les chutes de Reichenbach, et sa fausse sortie vertigineuse. Depuis, chaque année, la Société Sherlock Holmes de Londres y organise des expéditions en costumes.

Créé peu après, le musée de Lucens devint à son tour une escale holmésienne très prisée.  Dans une cave du château, Adrian Conan Doyle reconstitua  le salon de Baker Street, avec un mobilier et des objets qui avaient appartenu à son père: livres, bustes et tableaux, cannes ouvragées, jumelles et revolvers Belle époque. Sans oublier une pipe qui aurait appartenu à l’écrivain, mais qu’il est convenu d’admirer comme celle de son immortelle créature.

Sir Arthur Conan Doyle, lui, mourut en 1930 dans le Sussex. Son fils, en 1970. Depuis, le château de Lucens changea souvent de propriétaire. Son musée fut fermé en 1994, pour renaître en 2001 un peu en aval, dans les locaux de la Maison rouge, en face de l’Hôtel de Ville – pour la plus grande joie et la fierté des Lucensois. Son conservateur, Vincent Delay, est juriste à la Police cantonale vaudoise.  Il préside la Société d’études holmésiennes de la Suisse romande, qui compte une quarantaine de membres. Un passionné d’affaires policières vraies, mais aussi d’énigmes imaginaires.

 

Les aventures de Sherlock Holmes continuent d’inspirer des études novatrices et insolites dans des clubs de fans éparpillés sur tous les continents. Désormais, ils se retrouvent et se consultent aussi sur l’hypertoile. Ainsi, ils ont été les premiers informés en 2004 de la pose d’une plaque municipale lausannoise à la mémoire du Dr Watson, à l’avenue de la Gare. Le fameux biographe (lui aussi fictif) du détective aurait séjourné  1895 à l’Hôtel National qui se trouvait devant la tour Edipresse. L’hôtel a bien existé, mais n’existe plus. (L’épisode se trouve dans La disparition de Lady Frances Carfax.)

Pour la bonne bouche, sachez qu’en aucun de ses soixante récits Sir Arthur Conan Doyle ne fait dire à Sherlock Holmes: «Elémentaire, mon cher Watson!»  Cette réplique célèbre est posthume et apocryphe. Une invention de cinéastes.

 

 

16.06.2009

Jeux de filles: de la marelle à la baston

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Rue du Vallon, Lausanne, vers l’aurore. Les roses trémières de Montmeillan la surplombent, mais l’odeur du pavé est triste. Il suffit de la respirer  pour avoir mal aux cheveux. Les pensionnaires de la Marmotte dorment. Sur le bitume du carrefour désert j’avise un dessin bleu dentifrice, tracé à la laque et tout en cases numérotées. Un cryptogramme codé par la CIA? Un message destiné aux extraterrestres. Un jeu divinatoire?

Non, c’est une marelle. Comme en esquissaient jadis à la craie les fillettes du village de L’Isle sous les marronniers du très louis-quatorzien château au bord de la Venoge - reconverti en école municipale déjà en 1877. Jupées de coutil bleu plissé, queue-de-cheval au vent et les joues empourprées par l’effort, elles réinventaient l’art du cloche-pied. Et celui des sauts «à l’écarté», «au serré», «au retourné». Bref, une science tout à elles, qui échappait aux garçons, confinés eux à des sports plus spectaculaires, et sommaires.

 

Divinatoire, la marelle? Des dames avisées qui y furent championnes me l’assurent, même si elles sont maintenant percluses de rhumatismes. Le corps ne suit plus? L’esprit si. Les astuces du jeu sont gravées dans la tête: «Il s’agissait de pousser subtilement notre palet en pierre d’une case appelée Terre vers une autre appelée Ciel, pour lui éviter de tomber dans celle de l’Enfer. N’avez-vous point observé que la forme de la marelle est celle d’une cathédrale simplifiée? Que son ciel en demi-cercle est une abside?»

 

Non, je ne l’ai pas vu. Honte à moi. Mais cette  inventive liturgie de préau intéresse-t-elle les adolescentes d’aujourd’hui? Réponse sans appel d’une jeune voisine aux yeux émeraude beurrés de noir:

«Non Monsieur, je ne me fais plus chier à ne plus imiter les mecs de la classe. Comme eux, je cogne! Entre filles, on se chope aussi le visage par les ongles, on se déchire la peau, on se pète les dents avec nos bagues. Ils appellent ça la baston des filles. Les garçons adorent. Nous aussi, car ils nous filment et nous youtoubent sur le Web.»

 

13.06.2009

Mots français du persan, mots persans du français

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Au gré des nombreux reportages radiophoniques qui ont jalonné les récentes présidentielles iraniennes, j’ai été ému d’entendre la noble sonorité cadencée du persan, tel qu’on le pratique dans les rues de ma ville natale. Je ne suis plus retourné à Téhéran depuis trente-deux ans, mais la langue de Hâfez et Khayyam, j’ai l’honneur et le bonheur de la parler encore.

 

Le persan (et non pas le farsi*) est comme on sait un idiome indo-européen, tels l’urdu, l’hindi, l’allemand ou l’anglais. Si sa graphie est celle de l’arabe, il diffère de celui-ci par sa structure grammaticale et son vocabulaire - dont les racines sont plus proches du germain et de l’anglo-saxon.

 

Exemples:

 

En arabe, mère se dit oum. En persan mâdar (en allemand Mutter, en anglais mother).

Frère en arabe: akhou. En persan barâdar (id Bruder et brother).

Fille en arabe: bint. En persan dokhtar (id Tochter et daughter), etc.

 

J’ai deviné, au cours de ces dernières semaines, que mes confrères reporters de la RSR et de Radio-France ont eu de la difficulté à trouver en Iran des autochtones parlant français – la mode de l’anglo-américain y ayant supplanté depuis longtemps notre bonne vieille langue internationale. Mais celle-ci a laissé en persan d’étonnants et indélébiles reliquats…

 

Exemples:

 

Les pays que les Anglais désignent par Austria, Germany, Japan, Sweden, Switzerland, les Iraniens les appellent Otrish, Âlmân, Jâponn, Sou-ed, Sou-iss.

 

En Iran, les mois se déclinent encore selon l’antique calendrier solaire des Zoroastriens: favardin, ordibehesht, khordâd, tir, mordâd, shahrivar, etc.

Cela dit, pour des raisons commerciales, économiques et touristiques, les Iraniens observent parallèlement le calendrier des Occidentaux. Et ils ont leurs propres mots pour traduire january, february, march, april, may, june, july, august, september, october, november, december: jan-vieh, fe-vriyeh, mârs, âvril, meh, jou-an, jou-iyeh, out, septâmbr, oktobr, novâmbr, desamr

 

Si ces vestiges francophones du vocabulaire persane ne remontent qu’à l’an 1941 – le commencement du régime de Reza Shah, qui voulut occidentaliser son empire d’une main de fer, la langue de Voltaire et de Proust est riche, souvent sans le savoir, de mots courants importés de la Perse médiévale séfévide.

 

Ainsi la couleur azur: en persan lazward (bleu clair intense).

 

Epinard et safran, deux plantes originaires d’Iran, viennent d’asfenâdj et zahfarân. Ainsi que jasmin: yasmin. Ou orange: nârandj.

 

Tambour procède de tabir.

 

Le persan kusk (palais) a donné le mot turc kösk (pavillon de jardin), puis le mot italien chiosco. Enfin, en français, kiosque.

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(*) Ce n'est pas la première fois, dans ce blog, que je précise que farsi n'est que le mot persan pour désigner le persan. "Parlez-vous farsi?" est une expression aussi ridicule que "Parlez-vous english?", "parlez-vous deutsch", ou "do-you speak français..."

 

 

 

10.06.2009

Quelle est la couleur du Léman?

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Qu’il était microscopique sur la mappemonde de notre salle de géo! Les cartographes des années soixante le réduisaient à une moucheture de moisi, à une moue menue et rechignée- la commissure droite tirant vers Genève. Avec ses 580 km² de superficie, le Léman est 43 000 fois plus petit que la Méditerranée, dont il est un lointain affluent, un arrière-grand-oncle en quelque sorte, mais d’eau douce - comme ses marins.

A nous, ses riverains, ses «travailleurs de la mer», dirait Victor Hugo (qui admira le tour de main de nos pêcheurs au filet, lors d’un séjour à Vevey), il paraît si ample, gorgé d’infini, tel un océan hugolien justement: ne suffit-il pas qu’une tenture de brume escamote la côte de France et ses montagnes pour qu’on se croie sur quelque rive anglo-normande?

 

Pour confondre ce Léman prestidigiditateur, il fallait la science aiguë et le bagout de Carinne Berola*, la conservatrice d’un musée de Nyon où on le résume en entier, lui, le moins résumable des lacs du monde: une météorologie amphigourique, une rose des vents qui évoque le chaudron des sorcières. Tout est affaire de proportion, de perception subjective. Mais c’est la question de sa coloration naturelle qui trouble le plus. Il y a dix jours, sa peau se froissait en soie turquoise. Sinon serait-il vert d’eau, tels ces échalas de vigne teints au sulfate de cuivre? Ramuz attribuait au Léman la couleur de la feuille, Georges Borgeaud celle d’une «robe du soir d’un rose rigoureux.» Il peut virer du blond tilleul au cerfeuil cuit, de l’azurite au bistre jaunisse. Pour annoncer l’orage, il devient violet prune, comme l’eau de l’aquarelliste quand il a fini d’y rincer ses pinceaux.

Mais quelle est la couleur exacte du Léman? L’éminent limnologue morgien François-Alphonse Forel (1841-1912), l’avait décrété indéfectiblement bleu. «C’est juste sa couleur superficielle qui se modifie au gré du temps, sous l’effet du vent et des réflexions du ciel».

Il reste intrinsèquement bleu, même quand il s’embrase - quand le crépuscule met le feu au lac.

 

*Lémanmaniac, Ed. Glénat, 200 p.

www.museeduleman.ch

 

08.06.2009

Les catholiques vaudois privés de clocher

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180 ans avant la polémique des minarets, l’église du Valentin fut autorisée à contrecœur...

1829. C’est le 4 avril de cette année-là que fut scellé le destin de notre basilique du Valentin. Le Conseil d’Etat vaudois approuva les plans d’un édifice à Lausanne, destiné au culte catholique à nouveau habilitée après trois siècles de prohibition. Or aux termes d’une loi votée en 1810 par les jeunes autorités du canton, «sur l'exercice de l'une des deux Religions, dans une Commune où cette Religion n'est pas actuellement établie» (sic), il devait être sans clocher, et sans aucun signe extérieur indiquant sa destination.

Ainsi, la première église romaine apostolique accréditée du chef-lieu depuis la Réforme ne devait pas ressembler à une église… Cette loi hybride,  libérale et restrictive - appliquée aussi en d’autres villes : Nyon, Morges, Yverdon, etc. – resta en vigueur jusqu’en 1970! Une loi boiteuse: en 1935, l’architecte Fernand Dumas, en agrandissant l’œuvre de son prédécesseur Henri Perregaux, édifia sans être inquiété un clocher de trente-deux mètres de haut.

S’élevant en retrait de la Riponne, c’est cette espèce de campanile parallélépipédique qui culmine à l’est du péristyle à colonnade et surplombe un embranchement de ruelles anciennes. Le clocher est sans majesté, un peu balourd. Trente-six arcades l’ajourent sous un faîtage plat surmonté d’une croix. Une croix latine - symbole proscrit des temples - et dans le ciel de la cité de l’étincelant et intransigeant  réformateur Pierre Viret! A la nuit tombante, elle s’allume de bleu et sert de veilleuse aux noctambules, aux égarés, aux sans-abri. On la voit même de l’esplanade de la Cathédrale, l’ex-Notre Dame de Lausanne, fief protestant depuis 1536, où la liturgie romaine est généralement mal accueillie.

Un défi papiste, ce clocher crucifère? Nul n’y croit: en Suisse, l’œcuménisme est bien implanté - en dépit de remous idéologiques récents dont l’épicentre est le Vatican. En 1992, sous Jean-Paul II, le Valentin fut consacré basilique, mais personne ne songea à une malédiction lorsque des portions du clocher se détachèrent, menaçant de tomber sur le trottoir du Pré-du Marché; révélant une pathologie du béton armé et des armatures insuffisamment recouvertes. Il fallait aussi restaurer ses cinq cloches – un cadeau du professeur Placide Nicod, oncle de Bernard. Bons princes à leur tour, les édiles de Lausanne octroyèrent en 2006 une subvention de 800 000 francs. Depuis, le «minaret des papistes» a une nouvelle jeunesse. Précision: aujourd’hui, à Lausanne, les contribuables catholiques (48 000 âmes) sont plus nombreux que les protestants (35 000). Et le temps est révolu où, pour la gouaillerie et la rime facile, on les traitait de «vieilles bourriques »…

 

L’héritage d’une baronne

 

Mais remontons dans l’ancien temps. En 1536, l’envahisseur bernois abolit la messe dans le Pays de Vaud, sauf dans dix communes de l’actuel district d’Echallens. Pas à Lausanne, ancien siège épiscopal. Le dimanche, les catholiques de passage prennent la diligence pour Assens. Cette règle durera 250 ans, jusqu’à la Révolution française et aux heures de la Terreur. Parmi les aristocrates qui se réfugient dans la capitale vaudoise, il y a une baronne d’Olcah. Elle arrive de Nancy avec des intentions de charité, mais laisse flotter un mystère sur ses origines. Dans la maison qu’elle loue dans le faubourg d’Etraz, elle aménage une chapelle où tous les catholiques en exil viennent entendre la messe. Berne se montre débonnaire envers elle. En 1798, elle tire parti de l’euphorie de l’indépendance vaudoise pour convaincre les nouvelles autorités de créer un lieu de culte enfin décent pour les catholiques de la ville. Le premier qui leur est accordé, en 1814, est l’église Saint-Etienne, rue de la Mercerie, ouverte aussi à d’autres confessions. En agonisant l’année d’après, à 61 ans, Marie-Eléonore d’Olcah fait brûler des papiers révélant ses origines princières et lègue sa fortune à l’église romaine de Lausanne ressuscitée.

 Son portrait est conservé à la cure de l’église Notre-Dame.

 

Celle-ci devait être édifiée rue de l’Université, or en septembre 1831 des pluies torrentielles et meurtrières la condamnèrent à être déplacée vers un terrain moins érosif en aval. Le choix fut porté sur un vieux pré Vallentin (rien à voir avec le saint des amoureux…), pour le rachat duquel des subsides affluèrent de toute l’Europe. La première façade de l’architecte Perregaux plut beaucoup à son auteur. Pas à notre écrivain cantonal Juste Olivier qui la trouvait moche. Elle lui faisait l’«effet d’un grenier».

Le clocher qui depuis la flanque n’évoque-t-il pas un silo?

 

03.06.2009

La Fête des pères

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En Suisse, elle aura lieu dimanche prochain, le 7 juin. Nos écoliers se sont déjà attelés à des dessins à la craie grasse où leur géniteur figure avec une moustache disproportionnée, un menton à la Dalton, des cheveux en fil barbelé, et un téléphone portable en forme de fusée interstellaire.

 

Les marchands de cravates, d’armagnac et de cigares bichonnent à qui mieux mieux leurs vitrines – je n’oublie pas les nouveaux experts en «masculinité»: cosméticiens, épilateurs, conseillers en crèmes antirides…

La Fête des pères a été créée aux Etats-Unis en 1912, un peu en contrepoint de celle des mères. En Union européenne, elle n’a jamais été décrétée, mais les Espagnols la célèbrent en mars, les Allemands le jeudi de l’Ascension. Français, Polonais et Lituaniens en juin.

 

Les Helvètes ne se sont mis dans le sillage de ces derniers qu’en 2007, mais d’une manière très sérieuse: «Il n’est pas seulement question de couvrir papa de cadeaux et de bisoux». Cette fête «vise à changer les mentalités», disent ceux qui l’ont promue (entre autres Pro Familia et masculinités.ch), en réclamant que le congé paternité soit enfin inscrit dans la loi. «Des pères actifs au foyer sont un enrichissement pour tous», pour eux-mêmes tout autant.

 

Alors, mon petit conseil aux enfants: dans la caricature de votre papa, vous effacerez son téléphone mobile, son ordi portable ou sa calculette de bureau. Vous les remplacerez par un fer à repasser, un aspirateur, un plumeau à poussière.

 

Autre petit conseil, à l’intention cette fois des adultes: pour fêter votre père – qu’il soit quadra, quinqua ou plus - ne vous sentez pas obligés de lui offrir un cadeau «de mec», car il ne fume plus, il boit moins d’eau-de-vie, il a trop de cravates dans sa garde-robe. Les beaux stylos, il les collectionne malgré lui, et il en utilise qu’un seul.

 

Apportez-lui plutôt une magnifique gerbe de fleurs. Oui, un cadeau pour dadames; par exemple des pivoines blanches, qui sont si gracieuses en cette saison; ou des roses bien sûr.

 

 

 

 

Du coup, une vieille comptine populaire française me revient:

 

Petit Papa, c’est aujourd’hui ta fête,

Maman l’a dit, quand tu n’étais pas là,

Voici des fleurs pour couronner ta tête,

Un doux baiser pour consoler ton cœur.

 

Car un père – même le plus grave, le plus moustachu, le plus autoritaire – a besoin d’être une fois par an, non seulement aimé, mais consolé.

 

02.06.2009

Juin, ses 4 fruits rouges et les tilleuls de Rimbaud

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Il est revenu le temps des tiédeurs jardinières et des floralies! Celles du château de Vullierens embaument l’iris bleu et l’hémérocalle à langue de caméléon. Petit mémorandum scolaire: le plus odoriférant des mois, le plus biquet, n’est pas celui de Junon, la déesse au paon – une mégère psychorigide qui lança la mode de la permanente indéfrisable. Juin tire son étymologie et sa diphtongue jaune pistil du prénom d’un mortel que les Romains saluèrent comme un libérateur: Junius Brutus aurait chassé de leur cité leur dernier roi, Tarquin le Superbe. Cinq siècles après, leur général Lucullus, vainquit, lui, les flottes de Mithridate. Mais sa plus grande gloire fut de rapporter d’Asie mineure la rubea margarita,  «perle rouge», soit la désaltérante cerise, dont la drupe atteint sa plus sucrée plénitude au cours du mois qui a commencé hier.

Avec la fraise, la framboise et la groseille, elle fait partie des quatre fruits rouges de juin. On en cultive plusieurs variétés: la cerise de Céret, la reverchon, la cœur-de-pigeon, la noire de Perse, ou la burlat, que les Vaudois déclinent au masculin. C’est notre graffion - un bigarreau grenat, joufflu comme un berger des Ormonts.

 

Jean-Jacques Rousseau raffolait tant des cerises qu’il en faisait son repas principal, entre deux séances d’herborisation sur les rives du lac de Bienne, ou dans les taillis d’Ermenonville. Pour «faire le fond », un quart de pain rassis. Pour se dessoiffer, l’eau pure des fontaines, que l’ermite buvait à la régalade.

Plus tard, Rimbaud célébrera l’approche du solstice d’été différemment - sans frugalité, et surtout sans méthode. La méthode étant l’ennemie de la flamboyance, du dérèglement de tous sens. Et aux sous-bois diurnes, il préférera la pénombre des tilleuls en ville:

 

Nuit de juin! Dix-sept ans! On se laisse griser.

La sève est du champagne et vous monte à la tête.

On divague, on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête…

 

Un hooligan, ce Rimbaud - le plus déconcertant, le plus «indémodable» des poètes.

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