04/07/2009

A Vidy, on nageait par hygiène

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Joyau de l’art fonctionnaliste, les bains lausannois de Bellerive, au bord du lac, furent conçus en 1934, année de crise économique.

 

 

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1914. Au printemps de cette année-là, une campagne de propagande prophylactique incite la population lausannoise à fréquenter assidûment le littoral de Vidy, entre les berges de Cour et l’embouchure de la Chamberonne. «Il n’y a pas d’endroit mieux approprié pour une cure de soleil, écrit un médecin des écoles*. Nous recommandons à tous nos élèves, filles et garçons, de profiter de leurs après-midi de congé pour aller au bord du lac prendre un bain d’air et de soleil. Nous leur recommandons aussi de se baigner au lac; car le bain et l’exercice de la natation sont de puissants adjuvants de l’air et du soleil.»

Du coup, des Lausannois de toute génération déferlèrent sur cette bande de rivage encore étroite, sauvage, et où jusqu’alors la trempette était interdite. Pour la première fois, hommes et femmes peuvent s’y délasser en tenue menue, et nager ensemble sans passer pour des dépravés. (Des réactions pudibondes ne se feront guère attendre, il va sans dire…) Si certains y appliquent à la lettre les exercices hygiéniques promulgués par les experts municipaux, la plupart découvrent simplement les joies nouvelles de la baignade. On suspend ses hardes aux branches des feuillus, et, pieds nus, on foule aventureusement le sable rugueux et les galets. Après quoi, on s’immerge un tantinet pour se faire chatouiller par les vengerons.

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Au même endroit, un siècle et quelque plus tard, le décor s’est métamorphosé: la rive a été élargie par des travaux de drainage et d’endiguement. Bellerive est aujourd’hui un complexe balnéaire avec bassin olympique, plongeoirs, piscine pour non-nageurs, vaste pataugeoire, surface gazonnée de huit hectares, cafés, équipements sportifs et une plage de 400 m de long. C’est la piscine la plus populaire et populeuse de la capitale vaudoise. On y débarque en famille, avec bouées canard, du spray solaire au carotène pour maman, le netbook de papa et des tartines au miel. Le décor est devenu routinier, avec ses vapeurs de chlore, ses cacas de mouettes et la clarté nue du béton armé qui semble une forteresse. Les usagers de Bellerive-Plage s’y sont peut-être trop familiarisés pour ouvrir les yeux: ils sont bien au cœur d’une des plus belles réussites de l’architecture fonctionnelle moderne.

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Au début des années trente, la crise économique a frappé durement la communauté lausannoise, et sa première Municipalité socialiste entend contribuer à juguler le chômage en ouvrant des chantiers d’intérêt public – où aucune machine ne serait admise, afin de favoriser l’emploi. La création des bains de Bellerive en sera le plus exemplaire.

Un concours d’idées est lancé en 1934. Le lauréat Marc Piccard (1905-1989), de Lutry, réalise en trois ans un chef-d’œuvre de l’architecture sportive qui sera salué dans plusieurs revues spécialisées internationales. Il y privilégie le béton armé, véritable pâte à modeler, d’une souplesse exquise, fiable, pas onéreuse, et si belle. A partir d’une rotonde d’entrée, des lignes s’étirent en géométrie hélicoïdale ou ondoyante, puis en sections fines, en porte-à-faux réitérés.

En 1964, à l’occasion de l’Exposition nationale, la plage est transformée en piscines, et la distance herbue entre les vestiaires et le rivage est spectaculairement triplée.

Entre 1990 et 1993, les architectes Inès Lamunière et Patrick Devanthéry sont chargés de restaurer ce joyau du patrimoine urbain. Ils en rehausseront avec sensibilité les valeurs esthétiques initiales. Non, le béton des bâtiments protecteurs qui longent l’avenue de Rhodanie n’est pas gris carcéral. Il est nu et lumineux, souple comme une peau. La sienne aussi appelle le soleil.

(*) Geneviève Heller: «Propre en ordre», Ed. d’Enbas, 1979. Lire aussi de Martine Jaquet et Jacques Gubler: «Bellerive-Plage, projets et chantiers», Ed. Payot, 1997.

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Santé, morale et séparation des sexes

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La santé par l’eau est un traitement qui remonte au XIXe siècle. Les Suisses n’étant alors pas plus propres que d’autres, on leur ouvrit des plages au bord de leurs lacs. A Lausanne, une grève réservée aux femmes existait déjà en 1860, à Cour, à l’ouest d’Ouchy. En 1884, une cloison la sépara d’une plage annexe fréquentée par des hommes.

Un même refus de la mixité prédomina, dès 1861, aux Bains Rochat plus à l’est, entre Beau-Rivage et Denantou. Par une passerelle on accédait à un édicule en bois sur pilotis qui surplombait d’un côté un bassin pour messieurs, de l’autre un bassin pour dames. D’un aspect rébarbatif, il fut démoli en 1895, avant la construction du pimpant quai aux fleurs et aux touristes qu’on sait.

13:25 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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