24 Heures

29.08.2009

Colchiques, pavots et appels de l’automne

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L'été n'est pas encore fini, mais il évolue, il vieillit. Les champs de colza ne sont plus jaune soufre mais jaune paille, jaune chapeau de paille qu'assombrit le soleil du 29 août, jaune chanvre, jaune corde de pendu. Il s'en échappe des fragrances en même temps doucereuses et méphitiques qui rendent le bourdon nauséeux, et la corneille méditative: elle rumine, j'en suis certain, des pensées sur sa propre mort.

A celui qui se promène entre Onnens et Villars-Burquin, il ne vient que des idées associées à sa sienne de mort, à celle de ses proches, de des amis. A celle également des ultimes fruits du grand cerisier qui éploie ses branches par-dessus la fontaine du village traditionnellement peinte en bleu. Ils sont minuscules, noirs et froncés. On jurerait des notes de musique, que Gabriel Fauré lui-même aurait suspendues en cet endroit précis, dans le Jura vaudois. On croit entendre des accords de violons et de violoncelles. Mais il ne doit s'agir que d'un léger souffle au cœur. D'un chagrin personnel, c'est tout.

Or on m'assure que c'est ce jaune-là, douteux, un peu sale, que préfèrent les peintres paysagistes pour lier le fond de leurs tableaux. Le jaune de cadmium moyen, qui généralement sert à l'illumination d'un champ de blé en juillet, est trop vif, surtout quand ils souhaitent y faire éclater des fleurs bleues ou rouges.

Pas des mauves, c'est trop tôt: on n'est qu’à l’orée de septembre. Les colchiques viendront plus tard - une chanson enfantine certifie que le colchique est d'une nature exclusivement automnale, or rien n'est plus incontestable qu'une chanson enfantine. Faites donc chanter celle que je viens d' évoquer à votre entourage. Elle embuera les paupières même de présidents-directeurs généraux de sociétés très distinguées et multinationales. En l'entonnant, ils se souviendront du regard doux de leur grand-mère. Vous leur aurez octroyé quelques secondes d émotion - si vous êtes leur employé, profitez vite de la situation.

Donc peindre des fleurs mauves sur un fond jaune chanvre serait du plus mauvais style, et un tantinet anachronique. C'est pourquoi, je recommande à tous les peintres du dimanche (et, pourquoi pas? aux professionnels cotés en bourse) d'y éparpiller des coquelicots. Les plus beaux ont commencé à ensanglanter nos champs à partir de la fin juillet. Il en demeure quelques-uns sur les hauts de Montreux - dans les environs de l'Hôtel Montfleury.

Mais revenons à nos coquelicots. Sachons que leur nom mélodieux est une altération de cocorico, oui le chant du coq, leur corolle ressemblant à s'y méprendre à la crête de l'oiseau fétiche de la France. Perçus de loin, on dirait une éclaboussure très meurtrière, les taches d'un crime imaginé par Agatha Christie, et qu'un vent furieux aurait clairsemées à travers les saintes et pures campagnes du Nord vaudois. De près, et considéré individuellement, le coquelicot n'est plus sanguinolent du tout: c'est une petite danseuse de Degas. Les pétales rouges sont vulnérables et soyeux, et doivent dissimuler insidieusement une paire de gambettes féminines, gracieuses en diable. Sinon, pourquoi les cacher?

Il n'a point d'odeur caractéristique, ou alors elle se rapprocherait du sachet de poivre blanc de la Migros, de l' épervier (je pense au champignon: je n'ai jamais eu l'occasion de humer le plumage de l'oiseau), de l'odeur des projets insensés et vite avortés, de la désespérance qui laisse dans la bouche une fine trace d'amertume. Cela dit, sa décoction chasse les insectes les plus indésirables.

Ma tante Marie-Thé, qui vit près de Saint-Affrique, dans le département de l'Aveyron, m'avait fait savourer des bonbons au pavot qui avaient une flaveur délectablement diabolique.

«Tu n'en suceras qu'un par soir, avant de te coucher. Cela t'aidera à t'endormir plus vite, sans que tu doives misérablement grignoter ton pouce!» Marie-Thé avait raison. Le pavot est une très délicate, une très majestueuse invitation au sommeil. Il a été l'attribut du dieu antique Morphée, qui avait tout comme lui des ailes de papillon, et autant de pouvoirs hallucinogènes.

J'aimerais en cette chronique remercier chaleureusement Monseigneur Morphée. Car il a donné son nom à une fameuse opiacée qui a révolutionné la pharmacie palliative moderne: je veux parler de la morphine. On en a injecté plusieurs litres dans les avant-bras de ma chère amie Micheline, avant qu'elle ne meure sans trop de douleur il y a douze ans dans un hôpital du Nord vaudois. Elle s'est envolée toute jolie, toute frivole, comme les papillons, ou comme un coquelicot arraché par un vent d'orage.

27.08.2009

Caroline de Wattevillle, quand l'art ensoleille l'hôpital

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Cette gracile historienne d’art nous est arrivée des écoles exigeantes de Florence, où elle s’était spécialisée dans le maniérisme italien du XVIe siècle. Voilà plus de trois lustres que Caroline de Watteville est chargée des activités culturelles du CHUV. Une passion supplémentaire l’y accapare davantage: l’art contemporain, qu’elle favorise au plan local (lausannois, vaudois, suisse). Elle croit ferme aux gens talentueux de ce pays. Elle leur offre une surface d’accrochage de 200m2 – les cimaises du hall principal de l’hôpital. Et, en prime, une bouleversante expérience humaine.

L’art d’aujourd’hui se livre comme on sait à mille exubérances dans des foires bâloises, des biennales vénitiennes, etc. Il mérite mieux que la seule provocation sulfureuse, la glorification de ses auteurs, ou la course endiablée aux enchères. Il peut se revigorer sainement, en renouant avec sa vocation première qui fut de plaire tout simplement. Parfois d’étancher des larmes, de consoler des malades qui souffrent, pas seulement physiquement. Cette confrontation fondamentale est redevenue possible à Lausanne, où peintres, graphistes et autres designers, en exposant au CHUV, contribuent «à un idéal de démocratisation de la culture», écrit Caroline de Watteville dans un livre illustré, qui résume vingt-cinq ans d’une activité pionnière. Dans le sillage d’une activité similaire à Aarau, celle de Lausanne, inaugurée en 1983 par Alberto Crespo, demeure un modèle. Elle est encouragée par l’Unesco. Les Parisiens en sont un peu jaloux.

Auteur déjà d’une quinzaine de publications universitaires, l’actuelle Madame Culture du CHUV a conçu cette nouvelle plaquette avec un souci de bienfacture tout à fait remarquable*. L’univers hospitalier qu’elle décrit est un champ de bataille, un Solferino où l’on secourt les blessés avec la force poétique qui émane des œuvres. Quelques artistes qu’elle a exposés – dont Daniel Frank et Jean-Claude Schauenberg – expriment leur émotion de s’être aventurés hors de leur biotope, leur dialogue avec la souffrance humaine. «Je leur suis reconnaissante de ces témoignages: face à la fragilité des malades, ils se sont compris utiles. Là, on n’est pas dans l’arrogance.»

Une Florence Nightingale au pays des arts et des douleurs? Caroline de Watteville est une trop belle personne pour ne pas se moquer d’elle-même. Elle élude les questions sur le prestige international de son patronyme, ou sur de lointains cousins officiers qui firent florès jusqu’à à Versailles. Mais elle reste la fille du grand théologien Jean de Watteville (1925-1990), qui, durant vingt ans, fut pasteur à la cathédrale de Lausanne. Elle est née en Hollande, un paysage sablonneux de libertés enfantines qu’elle n’oublie point. Son corps en a conservé une grâce «tulipienne».

Caroline découvre Lausanne à ses 13ans, après un séjour terne à Paris: pour elle, la véritable Ville Lumière sera Florence. Elle y débarque à 20ans pour étudier l’histoire de l’art. L’air délicatement vicié de la Città radiosissima des Médicis, où elle vivra et travaillera durant seizeans, stimule d’emblée son épanouissement intellectuel. Sentimental aussi: «Mais j’ai préféré ne pas me marier et je suis célibataire.»

Au bord de l’Arno, elle étudie, enseigne (en italien), trime en free-lance durant deux ans pour un guide exhaustif de la fameuse collection Thyssen-Bornemisza. Elle consacre sa thèse de doctorat à Mirabello Cavalori, un peintre employé à la décoration du Studiolo de François de Médicis. «Cette époque du XVIe siècle toscan fut une période de remise en question, de détournements, de créativité affranchie. L’art contemporain que j’essaie de promouvoir aujourd’hui à Lausanne n’est pas dissemblable. Les grands artistes du maniérisme continuent à être présents dans l’art contemporain.» Au CHUV règne donc un esprit d’émulation. «Pour défendre les artistes, je deviens une militante!» Et ses prunelles sombres de luire en citant Cesare Pavese: «L’art est la preuve que la vie ne suffit pas.»  

 

* L’art et la culture au CHUV, 172 pages.

25.08.2009

Suzi Pilet, l’alouette aux fulgurances espagnoles

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Depuis un an, les badauds sont déçus ou inquiets de ne plus apercevoir sa crinière argentée derrière la vitre de son atelier, rue du Grand-Saint-Jean. Qu’ils soient rassurés: la grande photographe Suzi Pilet se porte plutôt bien, dans ce que les Vaudois appellent euphémiquement «une maison». Elle surmonte les asthénies de ses 93 ans avec l’étincelance de son esprit. Les flammes de son cœur d’amoureuse ne cessent de renaître. Il y a de la pierre à feu dans cette femme menue, svelte et aérienne comme l’alouette.

Née à La Tour-de-Peilz, elle perd sa maman à onze ans, séjourne souvent à Sierre, dans le Valais sauvage où, en 1941, elle devient la complice de Corinna Bille et l’amie du frère de la romancière, René-Pierre Bille qui vit dans une grotte du bois de Finges.

Son cœur battra pour d’autres hommes: des poètes disparus (Rilke), des photographes qui l’encourageront, des conteurs, des peintres verriers, des théologiens mystiques de la dimension d’un Abbé Zundel, ou des baladins au long cours avec lesquels elle échangera une correspondance tauromachique.

Désormais, les nuits et les rêves de la petite Boélande sont des férias espagnoles. Suzi Pilet est devenue la Carmen du microcosme culturel romand. Les feux de la rampe l’attirent, mais elle ne s’y risque pas: «Jeune, j’aurais voulu faire du cirque, mais mon père n’a pas voulu. Alors je me suis mise à la photographie, en me disant qu’on devait se promener au soleil en faisant un tel métier.»

 

Toute technique la passionne - sauf celle de l’évolution de son gagne-pain. Elle aimait le mécanisme de la bicyclette, en sa période sierroise: «Mon vélo, c’était mon cheval!» Elle fit des portraits presque humanisés de hauts pylônes bordant le Rhône, c’étaient ses archanges du monde. Mais elle reste fidèle au noir-blanc, format 6x6,  de son prédiluvien Rolleiflex. «Il oblige de travailler le regard baissé» ; il permet «la contemplation plus que l’action».

Découvrez le site qui vient de lui être consacré sur la Toile:

 

http://www.associationsuzipilet.ch

 

 

 

22.08.2009

La canicule, la petite chienne et le loup

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Dans quelques jours, tout le monde se plaindra de l’air qui fraîchit trop, de la pluie, de la bise. Que sais-je? d’une grêle dévastatrice qui affligera nos vignes et nos vergers. Mais qu’il a fait chaud la semaine passée! Quand ce maudit anticyclone des Açores décide de prendre ses quartiers dans le ciel de nos Alpes à la mi-août, toute la Suisse souffre comme un chien. Elle tire la langue, à la façon d'un gros labrador de pure race qu'on aurait implanté dans la zone la moins épargnée par l'ensoleillement de quelque émirat du golfe Persique. Bref, notre pauvre patrie suffoque, elle pantèle: au fond, ce n'est pas tant de la fraîcheur qu'elle réclame, mais un tout petit peu plus de vent. De l'air en mouvement, s’il vous plaît, Oh! seulement une brise de par chez nous, une vaudoise, une lémanique, suffirait: il y a bien le Morget de Morges, il y a aussi la Fraidieu de Nyon.

Non, nous n'en demandons pas davantage. Soyez cléments, Messieurs les météorologistes de Cointrin, qui pouvez tout déclencher depuis vos puissants ordinateurs rien qu'en appuyant un index sur votre clavier. Ou alors, laissez le firmament se déchirer, permettez à l'orage d'éclater par sa propre volonté. Après quoi, on recommencera à respirer, à battre des ailes comme les moineaux.

Par un ensorcellement qui nous a été inoculé naturellement, via l'histoire et les mythologies; aussi par le truchement endiablé des mots qui naviguent à hue et à dia dans les langues depuis des siècles, il s'avère que le terme de canicule vient du latin Canicula, l’autre nom de l’étoile Sirius.

Les Anciens la voyaient comme une «petite chienne», jappant et glapissant dans les abysses interstellaires, entre le 24 juillet et le 24 août. Son ridicule remue-ménage de levrette en chaleur sur les trottoirs du ciel serait à l’origine de ces insupportables insomnies que près d’un milliard de l’humanité, subit chaque été, à l’époque des moissons. Les sécheresses subséquentes peuvent être catastrophiques: en 1666, toute la ville de Londres fut en flammes par manque d’eau.

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Le chien hurle à la lune, dit-on, puisqu'il est un arrière-cousin du loup. De ce loup dont on a secrètement décrété la mort, et qui ne hurlera bientôt plus jamais dans nos bois. Jeudi, on en a tué triomphalement un dans le val d’Illiez, qui aurait dévoré en quatre mois une quarantaine de moutons. Les gardes-chasses ont jusqu’au 19 septembre pour tirer un autre loup qui, lui, préfère la chair plus tendre et aux saveurs moins boisées de l’Entlebuch, dans le canton de Lucerne.

Mais il paraît que les loups de Sibérie sont encore plus gourmands : ils se mettent en embuscade dans la taïga pour guetter les chevaux de trait. Le froid (quelle chance ils ont!), les rend terriblement audacieux. Il suffit d’une seule manœuvre maladroite du cocher de la troïka pour qu’ils aient droit à un bon festin.

Qu’on se rappelle ce vieux dicton russe:

-      Le loup a eu pitié de la jument! Il a laissé les sabots, la selle et la crinière.

 

 

21.08.2009

Nostalgies olfactives de la rentrée

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Quelle est la saveur d’une calculatrice d’écolier? Mon oncle Emile m’a dit que son boulier en bois d’hévéa avait un goût de fourmi écrasée. Il y a 40 ans, la reliure safran de ma table de logarithmes sentait le moisi des galetas - je l’avais dégotée sous la Grenette, à Vevey. A présent la rentrée scolaire réserve d’autres rendez-vous olfactifs, tactiles et auditifs. L’ardoise laiteuse et plastifiée qui a supplanté nos vieux tableaux noirs ne crisse pas comme eux sous la craie blanche. Elle couine, aussi désagréablement, sous la fibre poreuse de feutres rouges ou bleus. Un coup de chiffon suffit pour tout y effacer. Aux oubliettes l’éponge jaune humide qui pendait comme un lichen joufflu au bout d’une ficelle! Son auxiliaire parallélépipédique à semelle de caoutchouc, que les Vaudois appellent «frottoir», va disparaître à son tour: nos petites classes seront équipées d’écrans à cristaux liquides sur lesquels le maître projettera des vidéos, des programmes interactifs. (Accessoirement, des équations algébriques, de la scansion latine, un sonnet d’automne de Baudelaire.)

Des Anciens préconisèrent une éducation qui serait sèche, visant immédiatement l’esprit et boycottant les sens. Ce tout-électronique aseptisé qui s’ingère dans nos écoles exauce-t-il leur vœu? Ce serait sans compter avec la saveur de la colle, extraite de tiges d’acacia; et ignorer la puissance de l’odeur de la gomme, qui se marie si mystérieusement dans les sacs à dos à la sueur des quetsches de la fin d’été, et à la tartine beurre et cerfeuil des dix heures. Dans les gibecières dorsales en plastique modernes, les fruits de récré deviennent plus vite blets que dans ma vieille besace à moi, qui était en vache.

L’univers sensoriel de tout élève, même du XXIe siècle, évolue. Or l’encaustique des parquets des collèges lui saisit pareillement la gorge à chaque retour de ses vacances. Pour la conjurer, il peut recourir à une trousse intime qui, elle, a franchi tous les âges: elle contient du poil à gratter, du fluide glacial, de la poudre à éternuer. Du génie juvénile.

13.08.2009

Le prince Gabriel de Rumine

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L’avenue de Rumine est un tronçon qui relie depuis 1872 celles du Théâtre et du Léman, via le carrefour septentrional de Georgette. Son nom, à consonance singulière, fait sourire les visiteurs étrangers qui l’associent à une certaine fonction physiologique des ruminants. Or au mitan du XIXe siècle cet endroit n’était pas un pré à vaches mais un vignoble périurbain qui déferlait jusqu’aux voies du chemin de fer, à Jurigoz. Quant au nom de Rumine, une francisation de Roumine, il fut celui d’une famille fortunée de Russie qui avait vendu ses terres, affranchi ses serfs et débarqué en Suisse vers 1840 pour recouvrer une «santé chancelante».

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Le prince Basile et son épouse Catherine habitèrent d’abord en amont de la Vuachère, à Pully. Puis rue Sainte-Luce, sous le Petit-Chêne, où leur naquit en 1841 un fiston fragile, promis à un lumineux destin lausannois. Enfin, ils firent construire, plus à l’est, une opulente villa baptisée l’Eglantine, démolie en 1959, mais qui céda son toponyme à une rue. Ainsi, leur mémoire reste honorée par deux plaques bleues dans leur ville d’adoption.

Pourquoi tant d’égards? Dès son veuvage en 1848, Catherine de Rumine protégea les artistes du pays, aida les pauvres et contribua à la création de l’Asile des Aveugles. Son fils Gabriel, qui avait eu pour mentor un pédagogue vaudois, fut élevé en pur Lausannois. Devenu ingénieur diplômé à 23 ans et membre de la société de Zofingue, il voyagea beaucoup après le décès de sa mère en 1867. Passionné par la photographie, il s’intéressa surtout aux sites de Pompéi et de Jérusalem. Il mourut à trente ans à Bucarest, en léguant 1, 5 million de francs aux Lausannois. Il souhaitait que cette somme, une fois doublée par la Ville, serve à une construction d’utilité publique.

Et c’est pourquoi le palais des musées et de la BCU, à la Riponne, porte aussi le nom de Rumine.

 

12.08.2009

Quand Lausanne attirait de grands auteurs anglais

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L’humour britannique a toujours séduit les Vaudois. Par son cynisme aérien, battu en neige. Et par ses raccourcis aristocratiques qui le rapprochent curieusement de leurs ataviques matoiseries et litotes paysannes. Rappelons que ce sont des Anglais qui ont inauguré le tourisme alpin, quand la clé des Alpes était la région de Montreux. Entendez le château de Chillon, mythifié par le génie de Lord Byron (1788-1824), et qui devint un lieu de pèlerinage romantique très couru vers la fin du XIXe siècle.

Or c’est à Ouchy que le poète au front d’argent écrivit son épopée dédiée à Bonivard. Avec son ami Shelley – l’auteur de l’Hymn to Intellectual Beauty -, de quatre ans son cadet et tout aussi diaphane, il était descendu en été 1816 à l’Hôtel de l’Ancre (à présent d’Angleterre). Coiffés de hauts-de-forme, suant dans leurs redingotes et ballottant leurs cannes à pommeau, les deux milords zigzaguèrent le 27 juin dans les vignes pentues qui conduisaient à Saint-François pour se recueillir dans le domaine de la Grotte, où trente ans plus tôt un précurseur, un des plus illustres de leurs compatriotes, avait passé des années essentielles. L’humaniste à perruque chantillée Edward Gibbon (1737-1794) y avait parachevé sous un ombreux acacia son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain. Une somme qui influença les romantiques anglais autant que les œuvres de Rousseau. Byron y déroba une ramille de l’arbre fétiche de Gibbon. Une relique.

La Grotte se situait en contrebas du bâtiment de la banque UBS, côté sud. Sa colonnade néoclassique est le vestige d’un vaste Hôtel Gibbon qui dura royalement  de 1839 à 1920, et où s’arrêtèrent d’autres seigneurs des lettres anglaises: Thomas Hardy, qui venait d’éditer son chef-d’œuvre Jude l’Obscur, et même Charles Dickens dont le séjour à Lausanne, avec sa femme, six enfants, quatre domestiques et un chien, se prolongea. L’inventeur de Mr Pickwick, d’Oliver Twist, loua pour six mois une villa dans le quartier sous-gare, où une timide venelle porte son nom universel.

 

04.08.2009

L’île de La Harpe fut bâtie sur un site néolithique

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Ainsi l’argus d’un moteur de recherche californien a rayé de la carte du Léman la plus grande de ses îles: celle de Rolle a une surface de 2368 m2, soit 110 mètres sur 30 – trois fois la largeur de la muraille de Chine qu’un spationaute aurait discernée à l’œil nu depuis la lune, donc à 380 000 km de distance... Or c’est à une distance mille fois plus courte que les satellites de Google Earth photographient le plancher des vaches, tout outillés qu’ils soient de lunettes sophistiquées.

Mais qu’importent ces menus calculs cosmiques ou les zoomages des logiciels du ciel, du moment que notre cher îlot de La Harpe nous est perceptible par toute saison depuis le Quai-Promenade. En été, il est chevelu comme une grosse gerbe de cressons tandis que le cri des goélands leucophées hante ses feuillus centenaires. En hiver, il n’accueille que des fuligules, des canards siffleurs, et ses arbres nus évoquent les nervures au fusain d’une planche anatomique, des lignes émaciées, les cordes tendues d’une harpe dans laquelle s’engouffre la bise noire avec des complaintes anciennes.

L’île ne tire pas son nom de cette métaphore instrumentale, mais du plus illustre des Rollois - avant Godard. D’un artisan de l’indépendance vaudoise, ami des libertés et des lettres. Frédéric-César de La Harpe (1754-1838) avait été le précepteur du futur tsar Alexandre Ier. Il mourut et fut enterré à Lausanne peu après que l’île de Rolle fut édifiée sur un haut-fond, afin de faciliter le transbordement du bois. Un obélisque à la mémoire du patriote s’y élève, autour duquel les étudiants de la Société de Belles-Lettres se réunissent pour de rituelles libations.

Sous leurs pieds gît une civilisation qui remonte à 2500 ans avant notre ère: en le consolidant, les ingénieurs du début du XIXe siècle ignoraient que le banc sablonneux conservait les vestiges d’un hameau lacustre. Leur remblayage sauvage a effacé un pan de la mémoire archéologique du Léman.

Une maladresse qui préfigura, plus tragiquement, celle des grands myopes de Google Earth.

 

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