26/09/2009

Octobre, ses fées cousettes, ses servans farceurs

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Dans cinq jours, c’est octobre. S'il fait soleil, je vous convie à une belle randonnée automnale dans le Chablais vaudois, dans les sentiers moites et odoriférants des Mi-Monts, entre Gryon et Panex.

On les appelle comme ça parce qu'ils appartiennent à la fois au monde alpin et à la plaine du Rhône (ou alors à aucun des deux, tout dépend, si j'ose dire, de la mentalité géographique du randonneur). En suçotant des pruneaux secs, on évolue à 300 mètres au-dessous des stations de Villars-sur-Ollon ou Chesières, et à presque autant de mètres au-dessus de la plaine mauve et grise.

Il fait frisquet, mais douillet. On a la goutte au nez. La tartine de Cénovis s'est imbibée de saveurs forestières.

La forêt, quant à elle, n'est peuplée que de conifères verts, plus verts que jamais en cette saison. Seuls les mélèzes y font flamboyer des frondaisons or et orange: leur rougeoiement insolite au milieu de tant d'obscurités, ainsi que leur majesté chinoise (le mélèze est un seigneur mandarin, un disciple de Confucius), éveillent une émotion singulière. Des visions surnaturelles: «Il doit bien y avoir une espèce de fée qui niche dedans», marmonne le promeneur en pénétrant dans le bois des Ruvines, juste après Huémoz, un nom de village que les autochtones prononcent eux l'Ouème.

Notre promeneur a raison: si l'arbre est incandescent, il est possédé. Pas par le diable, par quelque déesse païenne. Dans les histoires celtiques de Merlin l'enchanteur, c'est la fée Morgane qui propageait ses feux orangés dans les feuillus. Depuis qu'elle s'est installée dans nos conifères alpins - le mélèze en est un - on l'appelle autrement: la Fenette, la Joliette, la Nérine. Des prénoms de couturières. En Romandie, ils se précèdent obligatoirement de l'article défini la. Comme ceux des grandes cantatrices: la Callas, la Schwartzkopf, la Castafiore, etc.

A la fin du XIXe siècle, le mythologue vaudois Alfred Cérésole a inventorié, avec érudition et patriotisme, des centaines d'anecdotes liées justement aux fées, mais également à Satan, puis aux petits farfadets qui avaient hanté la tradition orale dans nos montagnes et par ces Mi-Monts cités plus haut.

Ses Légendes des Alpes vaudoises, parues en 1885, en recueillent les plus drôles, les plus enchanteresses, alors que, tout comme le soussigné - né à Téhéran, en Iran - Cérésole n'était Vaudois que par adoption. Né, en 1842 à Friedrichsdorf, en Hesse, dans les Allemagnes, il a été pasteur à Ollon. Et il raconte ses historiettes avec d'autant plus de bagout, de tchatche naturelle, qu'il a conservé jusqu'à sa mort en 1915, à Saint-Légier - donc sur une moraine souverainement lémanique - un coeur de garçonnet, une puérilité sauvage. Il suffit d'avoir été soi-même un enfant pour le comprendre.

En ce Chablais vaudois qui, m'assure-t-on, est toujours envahi de fantômes, de sorcières tantôt gentilles tantôt méchantes, la promenade est charmante en son camaïeu d’octobre, car elle remet en vie des figures que l'on avait crues évanouies pour toujours. La brume ensoleillée, lorsqu'elle se lie au froid du vent les fait même chanter au plus profond des ramures. Tendez bien l'oreille, s'il vous plaît.

Revoici le babil rocailleux du servan de nos montagnes vaudoises. Dans les hauts de Neuchâtel, on l'appelle le follaton. Dans le Jura bernois, il devient le foullta; en Valais le coqzwergi - c'est dire si les Valaisans sont des gens particuliers, tant par leurs moeurs que par leurs dialectes, mais nous les aimons quand même.

Je reviens au servan des Vaudois, qui est par ailleurs le petit-cousin du djinn des Arabies. C'est un petit faune absolument imaginaire. Son museau est pointu, ses oreilles aussi, à l'instar de l'écureuil de la forêt de Dominge, en contre-haut de Bex. Du bout de ses doigts fragiles, il lâche des sortilèges. Des sorts cruels ou bienfaisants. C'est un farceur. Le servan est un diable qui ne connaît pas la vraie méchanceté; il consacre son existence - ou plutôt son éternité - à glisser des pétards sous les fauteuils Voltaire du salon ovale de votre grand-mère, ou à faire crisser les chaises. Il joue du violon (en fait, il le racle)...

A l'Etivaz, par exemple, il a fait entendre des éclats de rire étranges dans les maisons les plus honorables et il a pris la silhouette du renard. D'un «renard assis», écrit Cérésole, et «filant tranquillement sa quenouille». Il nargue les humains par des grimaces comiques. Il ressemble comme un frère à un de mes meilleurs amis, qui est pourtant un père de famille respecté, bel époux, sérieux en son métier et propret sur lui.

Or quand je le revois, au petit café du matin, c'est lui le lutin, le renardeau espiègle. Moi, je reste une sorte de vague loup. Oui, l'homme est un goupil pour l'homme.

Commentaires

Le sarvan est connu en Savoie. Mais il a été assimilé à un démon, parfois, parce que, parfois, il peut réellement faire du mal: on dit que c'est selon les passions cachées des habitants de la maison, en fait: qu'il en dépend totalement, étant naturellement à leur service, quoiqu'ils ne le sachent pas. Car la plupart du temps, le sarvan est un lutin domestique, même si, selon les étymologues, son nom vient de "silventes", les esprits des bois. François de Sales a chassé les sarvans d'une maison où ils faisaient du mal, une fois. Ne soyez pas trop optimiste: en principe, le sarvan reflète l'état d'âme qu'on a soi-même, et ce n'est pas toujours joli joli.

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/09/2009

Me voilà très rassuré, moi qui me faisait traiter de groll par les partisans de l'udc. Je leur ait toujours répondu être flatté de cette appellation.
Selon Rémi, je dois avoir une jolie âme, car ces petits êtres m'ont toujours ravi et agréablement distrait.
Il est tellement vrai que sur les chemins des Ormonants, se faufils de nombreux gais lutins et quel plaisir de voir qu'ils font la joie d'autres que moi, mais parlons doucement, laissons les nous surprendre !

Écrit par : corto | 27/09/2009

Si vous montez d'Ollon à Huème (n'oublions pas que dans cette région les -az ou les -oz ne se prononcent pas) par le chemin des Isérables, par où passaient autrefois les diligences, tellement raide qu'à certains endroits les passagers devaient descendre et suivre à pied, vous arriverez juste avant Glutières vers de très beaux petits paturages qui entouraient ce chemin creux. Un pasteur d'Ollon rapporta qu'arrivé à cet endroit que m'a indiqué ma mère, il a entendu le bruit d'un chien qu'on arme, et une voix basse dire : "Tire pas, c'est pas lui...".
Chaque fois que j'y passe, je crois l'entendre. L'histoire ne dit pas si le crime a eu lieu...

Écrit par : Géo | 06/10/2009

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