30.09.2009
Le «Jeu de l’amour et du hasard » au CHUV

Cette grande pièce de Marivaux, actuellement mise en scène par Jean Liermier chez Mentha à Kléber-Méleau*, est une comédie «bourgeoise et légère». Elle a contribué, dès sa création en 1730, à forger le mot marivaudage, synonyme de badinage; d’amourettes faciles qu’un coup de dés dénoue du jour au lendemain.
Or, depuis deux semaines, elle se joue dans la vie réelle, sur un mode funèbre et dans la solitude endeuillée d’un homme: Monsieur N., de Bottens, pharmacologue à la retraite, est un veuf ténébreux, inconsolé. Je ne le connaissais pas, il m’a appelé pour épancher sa peine, qui vient d’être frappée de mystère. Il a été hospitalisé au CHUV pour être logé tout à fait fortuitement dans la chambre même où il avait accompagné sa femme vers la mort, il y a juste un an. Une aubaine? Pas vraiment.
En cette gigantesque cité hospitalière, qui héberge plus de 40 000 malades, cette intrusion du hasard est trop troublante pour ne pas ressembler à une fatalité. Au fatum des tragédiens antiques. Quant aux amours tristes qu’il est venu rebrasser, celles-ci avaient une quarantaine d’années. Soit la belle chanson des «Vieux amants» de Brel multipliée par deux.
La chambre privée 708 de l’Hôpital orthopédique, rue Pierre-Decker, est perchée au 7e étage. (La photo d’en haut ne la représente pas). Murs opalins, placards vert jade, plafond panneauté de pavatex blanc. Du balcon angulaire, l’épouse de Monsieur N. contemplait le Léman en sa corne occidentale. Quel ravissement quand le crépuscule du Salève cuivrait les saillies de la cathédrale et les grands feuillus du voisinage! Son époux admirait ce diorama rituel à ses côtés. A présent qu’il est seul, ça l’enfièvre. Il regarde descendre le soir, et sa douleur ne se tient pas plus tranquille. Sa Dame est-elle là? L’insomnie va l’étreindre une nuit de plus, jalonnée de vertiges que les médecins n’expliquent pas.
Mais honneur à eux, les bien nommés «hommes de l’art»: ils ont le respect du chagrin amoureux.
Marivaux: Le jeu de l’amour et du hasard, jusqu’au 11 octobre.
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26.09.2009
Octobre, ses fées cousettes, ses servans farceurs

Dans cinq jours, c’est octobre. S'il fait soleil, je vous convie à une belle randonnée automnale dans le Chablais vaudois, dans les sentiers moites et odoriférants des Mi-Monts, entre Gryon et Panex.
On les appelle comme ça parce qu'ils appartiennent à la fois au monde alpin et à la plaine du Rhône (ou alors à aucun des deux, tout dépend, si j'ose dire, de la mentalité géographique du randonneur). En suçotant des pruneaux secs, on évolue à 300 mètres au-dessous des stations de Villars-sur-Ollon ou Chesières, et à presque autant de mètres au-dessus de la plaine mauve et grise.
Il fait frisquet, mais douillet. On a la goutte au nez. La tartine de Cénovis s'est imbibée de saveurs forestières.
La forêt, quant à elle, n'est peuplée que de conifères verts, plus verts que jamais en cette saison. Seuls les mélèzes y font flamboyer des frondaisons or et orange: leur rougeoiement insolite au milieu de tant d'obscurités, ainsi que leur majesté chinoise (le mélèze est un seigneur mandarin, un disciple de Confucius), éveillent une émotion singulière. Des visions surnaturelles: «Il doit bien y avoir une espèce de fée qui niche dedans», marmonne le promeneur en pénétrant dans le bois des Ruvines, juste après Huémoz, un nom de village que les autochtones prononcent eux l'Ouème.
Notre promeneur a raison: si l'arbre est incandescent, il est possédé. Pas par le diable, par quelque déesse païenne. Dans les histoires celtiques de Merlin l'enchanteur, c'est la fée Morgane qui propageait ses feux orangés dans les feuillus. Depuis qu'elle s'est installée dans nos conifères alpins - le mélèze en est un - on l'appelle autrement: la Fenette, la Joliette, la Nérine. Des prénoms de couturières. En Romandie, ils se précèdent obligatoirement de l'article défini la. Comme ceux des grandes cantatrices: la Callas, la Schwartzkopf, la Castafiore, etc.
A la fin du XIXe siècle, le mythologue vaudois Alfred Cérésole a inventorié, avec érudition et patriotisme, des centaines d'anecdotes liées justement aux fées, mais également à Satan, puis aux petits farfadets qui avaient hanté la tradition orale dans nos montagnes et par ces Mi-Monts cités plus haut.
Ses Légendes des Alpes vaudoises, parues en 1885, en recueillent les plus drôles, les plus enchanteresses, alors que, tout comme le soussigné - né à Téhéran, en Iran - Cérésole n'était Vaudois que par adoption. Né, en 1842 à Friedrichsdorf, en Hesse, dans les Allemagnes, il a été pasteur à Ollon. Et il raconte ses historiettes avec d'autant plus de bagout, de tchatche naturelle, qu'il a conservé jusqu'à sa mort en 1915, à Saint-Légier - donc sur une moraine souverainement lémanique - un coeur de garçonnet, une puérilité sauvage. Il suffit d'avoir été soi-même un enfant pour le comprendre.
En ce Chablais vaudois qui, m'assure-t-on, est toujours envahi de fantômes, de sorcières tantôt gentilles tantôt méchantes, la promenade est charmante en son camaïeu d’octobre, car elle remet en vie des figures que l'on avait crues évanouies pour toujours. La brume ensoleillée, lorsqu'elle se lie au froid du vent les fait même chanter au plus profond des ramures. Tendez bien l'oreille, s'il vous plaît.
Revoici le babil rocailleux du servan de nos montagnes vaudoises. Dans les hauts de Neuchâtel, on l'appelle le follaton. Dans le Jura bernois, il devient le foullta; en Valais le coqzwergi - c'est dire si les Valaisans sont des gens particuliers, tant par leurs moeurs que par leurs dialectes, mais nous les aimons quand même.
Je reviens au servan des Vaudois, qui est par ailleurs le petit-cousin du djinn des Arabies. C'est un petit faune absolument imaginaire. Son museau est pointu, ses oreilles aussi, à l'instar de l'écureuil de la forêt de Dominge, en contre-haut de Bex. Du bout de ses doigts fragiles, il lâche des sortilèges. Des sorts cruels ou bienfaisants. C'est un farceur. Le servan est un diable qui ne connaît pas la vraie méchanceté; il consacre son existence - ou plutôt son éternité - à glisser des pétards sous les fauteuils Voltaire du salon ovale de votre grand-mère, ou à faire crisser les chaises. Il joue du violon (en fait, il le racle)...
A l'Etivaz, par exemple, il a fait entendre des éclats de rire étranges dans les maisons les plus honorables et il a pris la silhouette du renard. D'un «renard assis», écrit Cérésole, et «filant tranquillement sa quenouille». Il nargue les humains par des grimaces comiques. Il ressemble comme un frère à un de mes meilleurs amis, qui est pourtant un père de famille respecté, bel époux, sérieux en son métier et propret sur lui.
Or quand je le revois, au petit café du matin, c'est lui le lutin, le renardeau espiègle. Moi, je reste une sorte de vague loup. Oui, l'homme est un goupil pour l'homme.
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24.09.2009
Redécouvrir le Renoir "tardif"

Cet automne, une des plus importantes expositions rétrospectives de Paris est consacrée aux trente dernières années d’Auguste Renoir: une centaine de tableaux occupent, jusqu’au 4 janvier 2010*, quinze salles des galeries nationales du Grand Palais. Un Renoir méconnu, car longtemps mal-aimé.
En 1880, trois ans après avoir réalisé son chef-d’œuvre, le Bal du Moulin de la Galette, toile géante achetée par le mécène Gustave Caillebotte, Renoir vit dans la dèche. Les critiques l’éreintent, ses clients se font rares. Il souffre physiquement: ses doigts sont engourdis par la polyarthrite. Et moralement, au souvenir de la guerre: ses fils ont été blessés au front.
Il décide de ne plus travailler avec ses amis impressionnistes et de retourner au Salon officiel pour ne peindre plus que des portraits aux contours soulignés, à couleurs contrastées. Ce style, qui rompt avec sa veine fragmentée et vibrante, plaît à ses contemporains. Il reçoit de nombreuses commandes de portraits officiels. Il entre dès 1887 dans sa période «ingresque» ou aigre, (Les Grandes baigneuses) qui déplaît à l’avant-garde, mais aussi aux chantres de l’académisme.
Alors il optera pour une palette moins typée, mélangeant les méthodes, et réintroduira une belle fluidité dans ses toiles: cohortes de jeunes filles absorbées par la lecture, la broderie, faisant leur toilette ou jouant au piano. Des nus féminins, qui posaient pour lui allongées comme chez Titien. Quelques paysages méditerranéens, réalisés à Cagnes-sur-Mer.
En 1892, l’Etat français achète ses Jeunes filles au piano (exposés notamment au Grand Palais). C’est une consécration.
A 72 ans, c’est-à-dire en 1913, six années avant sa mort, Auguste Renoir dira: «Je commence à savoir peindre…»
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20.09.2009
Scènes de chasse à Beaulieu et royauté de la Bratwurst

Le Jeûne fédéral, c’est ce dimanche. Un rituel dont les origines remontent au Moyen Age catholique, que la Réforme protestante s’est approprié en le modifiant à peine, afin que l’esprit de mortification soit observé au moins un jour par an (contre 30 chez les musulmans.) Il y a peu, les Vaudois y jeûnaient vraiment, renonçant au gras du boutefas – tout en savourant de sirupeuses tartes aux pruneaux. Et en buvant l’eau des fontaines plutôt que leurs si bons vins. C’était cela «faire maigre».
Le lendemain, on rompait le carême patriotique pour se rendre en escadrons à Beaulieu et s’enivrer dans les caves du Comptoir. Ça commençait par des dégustations éclairées de grands crus qui ont une flaveur de poire, de coing; un «boisé bien vanillé» un tanin «caressant». Un goût «anguleux», mais surtout de revenez-y. Après quoi, on envoyait le jargon œnologique à tous les diables pour rivaliser d’alcoolémie dans des «chasses au schnaps» qui n’avaient rien à envier aux botellóns d’une certaine jeunesse espagnole actuelle. Au petit matin du mardi, les sols de Beaulieu évoquaient une banquise de bris de verre.
Heureusement, on s’y nourrit aussi: de beignets au fromage chez les Vaudois, de fricassées de porc et de longeoles chez les Genevois, de tripes à la neuchâteloise chez les Neuchâtelois, de fondue au vacherin à la Taverne fribourgeoise.
C’est aussi le seul moment de l’an où l’on ose manger en public des mets plus anodins, ordinaires, jamais réinventés, qu’on aime en cachette pour leur banalité justement. Je pense à la saucisse de veau de Saint-Gall, qui est la reine la plus adulée du Comptoir - après la vache du Simmental et l’épandeuse à fumier Huskersman YY 23 QS 167. Il y a trois lustres, j’y ai regoûté en compagnie d’un grand cuisinier romand, un étoilé du Michelin. Ce magicien du pigeon de Bresse aux truffes melanosporum commanda deux saucisses, de la moutarde mi-forte la plus courante, deux bêtes tranches de pain, plus de la pt’ite bière du peuple.
Et ce fut une agape inoubliable.
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12.09.2009
Chats de Steinlen et ronrons modulés

On se souvient de L’Œil de la rue, l’exposition que le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne a consacrée à Steinlen, au cap de l’hiver passé. Petites gens de Paris, soliloques du pauvre, idylle sous les réverbères à quinquets, et surtout sa Seigneurie le chat dans tous ses états. En affiches, en sculptures, en estampes.
Né à Vevey, mais tôt naturalisé français, Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) fut le raminagrophile le plus inspiré de l’Art nouveau. C’est lui l’auteur du poster, populaire dans le monde entier, de la Tournée du Chat noir. Nimbé d’un disque orange historié, vibrisses en étoile, échine hérissée et regard jaune d’enfer, le fauve est assurément en colère et se retient de vous bondir à la gorge.
Mais à l’expo de Rumine, d’autres chats de Steinlein moins belliqueux furent à l’honneur. Allongés sur un sofa, juchés sur un arbre au clair de lune, rassemblés en régiments sur les toits pour contempler la nuit, ils sont indolents, philosophes, tantôt électriques et flexueux, tantôt mignards. Ils sont baudelairiens, rossiniens ou presque doués de parole comme sous l’encre mauve de Colette.
J’en ai reconnu l’autre matin à Lausanne. Soyeux et élastiques à merveille, ils s’ensoleillaient sur le gravier blond du parc de Valency. Moins farouches qu’en peinture, ils se laissèrent caresser en ronronnant. D’un ronronnement exprimant la plénitude. Celle que leur mère leur avait enseignée dès leurs premiers jours en les allaitant. Cette vibration sourde n’est pas le produit d’un grelot, mais de membranes situées derrière leurs cordes vocales.
Or on apprend de félinologues patentés de l’Université du Sussex, en Angleterre, qu’il y a ronron et ronron. Celui du contentement ordinaire du chat quand on lui fait des chatteries, et celui d’une stratégie nutritionnelle. Jouant sur la psychologie de son maître pour qu’il lui resserve des croquettes au foie de lapin, il ajoute à son ronronnement un son à plus haute fréquence, «évoquant un demi-miaulement et déclenchant chez l’être humain un instinct parental».
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09.09.2009
Le dernier shah d’Iran étudia en Romandie

Chassé de son empire il y a 30 ans, Mohammed-Réza Pahlavi avait été collégien au Rosey, de Rolle.
A la fin de l’été 1931, un timide garçon à sourcils noirs vient de troquer l’uniforme militaire contre un trois-pièces cravate à l’européenne. Mohammad-Réza Pahlavi a 12 ans. Son père est Réza Shah, le fondateur d’une nouvelle dynastie perse, qui entend occidentaliser son pays par des mesures drastiques. Aussi envoie-t-il son propre héritier suivre une éducation à la française. Par souci de neutralité, ce n’est point en France que le futur dernier monarque iranien fera ses écoles, mais au Collège du Rosey, au bord du Léman. Le 7 septembre, il quitte en bateau le port caspien d’Anzali jusqu’à Bakou, alors en URSS, pour prendre le train qui va le conduire jusqu’en Suisse. Il est accompagné d’un précepteur - qui lui donnera des cours intensifs de persan -, ainsi que d’un ami intime, Hossein Fardoust qui, selon le vœu du dauphin, jouira des mêmes traitements que lui et son cadet, le prince Ali-Réza.
Après un séjour préparatoire de dix mois à l’Ecole Nouvelle de Chailly-sur-Lausanne, le trio étudie durant cinq ans au Rosey (qui accueillera d’autres célébrités du gotha, dont Rainier de Monaco, Albert II de Belgique). Quatre autres fils du shah d’Iran s’y inscrivent à leur tour. «Notre vie ressemblait à celle de tous les pensionnaires, se souvient l’un d’eux, Gholam-Réza, dans une biographie parue en 2006*. Lever matinal, coucher précoces, sport et discipline.» Son aîné, lui, s’applique dans toutes les branches, avec de bons résultats sauf en géométrie. Parallèlement, il pratique sa religion chiite scrupuleusement.
Devenu roi en 1941, il évoquera ces années scolaires avec une réelle nostalgie, et une admiration pour ces professeurs qui appliquaient «une règle démocratique sans tenir compte de la position sociale des élèves». De la part d’un autocrate, cet émerveillement vaudra son pesant d’or…
A Rolle comme à Gstaad - où de janvier à mars, le Rosey vit sur son campus d’hiver – Mohammad-Réza excelle dans les disciplines sportives: football, tennis, équitation, disque, javelot, ski de piste. En moins d’un lustre, ce «roséen oriental» acquiert une prestance athlétique qui ne le quittera plus. Il la met en valeur, en se faisant coudre par un tailleur lausannois des chemises cintrées, à couleurs vives. A son retour en Iran, le 11 mai 1936, il entre à l’Ecole militaire, suit une formation de pilote et de parachutiste.
Plus tard, il reviendra skier en Suisse, avec sa deuxième chabanou Soraya Esfandiari, puis la troisième Farah Diba. A Gstaad, la famille impériale préfère Saint-Moritz, où elle s’installe dans un luxueux chalet, tandis que les courtisans iraniens occupent avec ostentation les suites du Badrutt Palace. En 1975, le shah reçoit dans sa résidence grisonne Giscard d’Estaing. Les journalistes qui accompagnent le président sont frappés par l’excellence du français de leur hôte. Celui-ci s’en expliquera dans son dernier livre*, paru en 1979, l’année de sa mort en Egypte, l’ultime havre de son exil:
«J’avais six ans lorsqu’on me donna pour gouvernante une Française mariée à l’un de nos compatriotes. Grâce à elle, j’avais déjà une assez bonne connaissance de la langue française quand je commençai en Suisse mes études. J’étais un passionné de l’histoire de France. J’admirai saint Louis rendant la justice sous un chêne.»
Gholam-Réza Pahlavi: Mon père, mon frère, les shahs d’Iran, Ed. Normant.
Mohammad-Réza Pahlavi: Réponse à l’Histoire, Ed. Albin Michel.
Un «tyran éclairé» que ses jeunes concitoyens ont oublié
Le 16 janvier 1979, l’empereur déchu pleure pour la première fois en public. Un officier agenouillé lui baise la main. Derrière lui, sur le tarmac, vrombit l’avion de l’exil définitif. Le shah est déjà rongé par le cancer, mais il n’abdiquera jamais. Beaucoup d’Occidentaux se souviennent de ces images, mais peu d’Iraniens.
Certes, le destin complexe et tragique de leur nation intrigue tout le monde depuis la réélection contestée du président Ahmadinedjad, en juin passé. On est frappé surtout par la détermination de ses opposants, que les répressions les plus brutales ne découragent guère: beaucoup de femmes, beaucoup de jeunes. De fait, quelque 70% des Iraniens ont moins de trente ans, et n’ont donc point vécu les heures de la Révolution islamique, enflammées par la figure charismatique de l’ayatollah Khomeiny (1902-1989). A fortiori, ils méconnaissent davantage le destin de son prédécesseur couronné. Et un retour à la monarchie leur semblerait impensable, alors que les héritiers de ce dernier, éparpillés en Amérique et en Europe, s’évertuent à la promulguer.
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05.09.2009
Ces coquerets d’or qui évoquent des lanternes japonaises

Ce samedi matin, chez quelques fleuristes du marché, j’ai retrouvé une vieille et bizarre connaissance dont la silhouette rappelle que la fin de l’été est proche- avec sa météorologie indécise et ses ambiguïtés biorythmiques.
C’est le physalis, déjà un nom qui évoquerait quelque maladie vénérienne, mais il n’en est rien, c’est un végétal. Mais est-ce un fruit ou une fleur? Un légume comestible ou de la fibre chitineuse destinée à la décoration?
Un peu de tout ça: le physalis, alias le coqueret, est une solanacée qui fait cliqueter d’amusantes coques orangées autour d’une tige plus ou moins longue. Certaines dames de la Palud lui ont aussi donné le nom de lanterne japonaise, alors qu’il est originaire d’Amérique latine! C’est dire tout son exotisme. Après floraison, son calice s’accroît en une sorte de cage membraneuse couleur coucher de soleil. Son fruit est une baie charnue à pépins dont on peut faire des marmelades.
Depuis que les Espagnols l’ont importé de leurs eldorados, il a essaimé sur le Vieux-Continent et en Afrique du Nord en prenant d’autres noms, les uns plus pittoresques que les autres. Le plus courant, en langue française est d’origine arabe: alkékenge, vient d’al-kânanj (un emprunt au persan, comme tous les mots en – anj, dont naranj, qui a donné orange). Autre dénomination musulmane: karazu l’quds, soit la cerise de Jérusalem…
L’alkékenge, disent les adeptes de médecine naturelle, est un excellent antirhumatismal. En infusion, ou en décoction, il soulage la lithiase urinaire.
Un de ses lointains cousins, qui est resté dans le terreau originel du Nouveau monde austral, est surtout utilisé en cuisine comme un légume, ce qu’il n’est point. Il agrémente les sauces. C’est le tomatillo, dont la tige s’élève jusqu’à deux mètres de haut et les fruits violacés répandent, paraît-il, une fragrance de «fromage bien fait».
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02.09.2009
Le séjour de Simenon à Lausanne

Le 12 février 1983, il ne posa pas un lapin. La Municipalité de Lausanne fut inespérément enchantée d’accueillir à la Palud Georges Simenon en personne, à l’occasion de son 80e anniversaire. Au très affable et impressionnable syndic Paul-René Martin, qui le décorait de la Médaille d’or de la Ville, le romancier marmonna en gardant sa pipe au bec: «Je me considère Lausannois depuis 28 ans. J’ai toujours fait mon marché à Lausanne. Et puis je n’ai rien fait pour Lausanne, c’est Lausanne qui a fait quelque chose pour moi…»
A 53 ans, il est déjà une célébrité mondiale, un des auteurs les plus traduits, quand il décide de s’y établir après de longues années passées en Californie. En Suisse romande il trouvera le calme propice à son rétablissement: il est affecté du syndrome de Ménière – vertiges et acouphènes. C’est une petite nation stable, neutre, figée, «en retrait comme son image», dira Pierre Assouline dans une biographie exhaustive. Les avantages fiscaux ne sont pas négligeables: même s’il y sera un jour assujetti à l’impôt sur la fortune et les revenus, Simenon sait que durant cinq ans, on lui accordera un régime de faveur à condition qu’il n’exerce pas d’activités lucratives. Aussi, les manuscrits des 25 romans qu’il écrira dans ce laps de temps ne seront-ils point datés de Suisse, mais de Noland, pays imaginaire et introuvable - par les percepteurs parisiens notamment… Noland, ce néologisme pour désigner un refuge sans racine géographique sera parfois incompris, jugé méprisant. D’aucuns, peu avisés prétendent que Georges Simenon n’évoque jamais sa terre d’accueil dans ses romans. Nous les renvoyons à deux très grands Maigret, Le train de Venise et La disparition d’Odile, qui se déroulent en partie à Lausanne. Ainsi qu’aux livres autobiographiques, Dictées et Mémoires intimes, qu’il rédigera en fin de vie*.
D’Echandens à Epalinges
Après une année au Lausanne-Palace, Simenon emménage en juin 1957 au château d’Echandens, qu’il a repéré en sillonnant la région en Mercedes décapotable. De cette maison du XVIe siècle, où il vivra ses cinq premières années défiscalisées, il conservera des souvenirs marquants liés à sa famille – naissance d’un fils, problèmes conjugaux, ennuis de santé. (Un de ses médecins personnels est le grand interniste lausannois Samuel Cruchaud.) Des amis illustres y trouvent le gîte et le couvert: Federico Fellini, Somerset Maugham, Ian Fleming.
Dès 1963, le vent tourne. L’écrivain décide de rester en Suisse, mais il quitte le château pour édifier sur les hauteurs de Lausanne une villa moderne aux dimensions excessives: 26 pièces, salles de bains noires, une piscine, une infirmerie avec table de massage, et une façade lourdaude, qui lui vaudra le surnom de «bunker d’Epalinges». Simenon, qui en est pourtant le maître d’œuvre, éprouve lui-même des sentiments mitigés. Déjà qu’il déteste le nom de sa nouvelle commune, car il sonne comme salpingite, «une maladie honteuse». Cette espèce de sépulcre pharaonique, où il vivra avec ses enfants Marc, Johnny, Marie-Jo et Pierre, est disgracieuse mais solide:
«Pour ce maniaque de l’ordre et de l’organisation, écrit Assouline, la solidité de la construction importe plus que tout. Dans son idée, une maison est faite de murs et les murs sont faits pour le protéger, le défendre, le soustraire. Pour l’empêcher de succomber à ses vieux démons et de repartir.»
Sujette à des crises répétitives, son épouse Denyse Ouinet séjourne dans des établissements psychiatriques et, dès 1964, une autre femme devient discrètement sa compagne régulière: Teresa est une domestique italienne, au service des Simenon depuis trois ans. Elle l’accompagnera en octobre 1972 dans le quartier de Cour.
«Un beau jour, écrit-il, je pris la décision de quitter Epalinges, mais ce fut pour me réfugier dans un duplex de sept pièces au 8e étage d'une tour de béton. Du haut de notre tour, nous avons déniché une petite maison rose à l'ombre d'un vieux cèdre. Je sais que j'y ai mis le temps, mais j'ai trouvé à nouveau mon vrai nid, la maison où je pouvais vivre avec Teresa jour et nuit dans une pièce. L'homme n'est pas fait pour la parade et l'agitation». (Mémoires intimes).
Cet ultime séjour du romancier sera bouleversé par le suicide de sa fille Marie-Jo, en 1978, dont il répand les cendres sous le cèdre de son jardin. Les siennes les rejoindront onze ans plus tard.
L’auteur du Bourgmestre de Furnes, le père de Maigret, s’éteint le 4 septembre 1989 à Lausanne, des suites d’une tumeur au cerveau qui l’ont rendu paralytique.
(*) Les ouvrages cités ont parus aux Presses de la Cité.
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