12/10/2009

Les fantômes prestigieux de Mon Repos

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1909. Au cours de cette année-là, Lausanne était en négociation avec Gustave Perdonnet, fils d’un illustre agent de change, sur le rachat d’une propriété patricienne spacieuse et élégamment arborisée au Nord-Est de la ville. La «campagne» de Mon Repos, qu’elle a fini par acquérir l’année suivante pour le prix de deux millions de francs, est actuellement un des plus beaux parcs publics de Suisse romande. Un pur joyau patrimonial, pour son agencement à l’anglaise et ses essences variées (dont des marronniers bicentenaires), toujours artistement entretenues. Mais itou pour son bâtiment central, où nos édiles organisent depuis 1938 des réceptions officielles et dont deux étages sont occupés par le CIO. Pour sa rotonde néoclassique, son souterrain secret où l’on a trouvé le fossile d’une feuille de palmier. Pour sa fausse tour médiévale et sa cascade. Pour son orangerie où notre sculpteur national Yves Dana taille et cisèle. Enfin, pour ses anciennes écuries, reconverties en ateliers de peintres, et que flanquent des volières à perruches et aras.

A chaque printemps, des magnolias plantés en aval déploient leurs frondaisons rose-thé. En octobre, hêtres pleureurs et tulipiers de Virginie y roussissent jusqu’à l’or le plus étincelant. Il y a neuf ans, une espèce de guérite en retrait est devenue une maison de thé très prisée, à l’enseigne éloquente de la Folie Voltaire (image d'en haut): à l’ère classique, une «folie» était un pavillon de plaisance ombragé. Quant à l’auteur de Candide, il avait été en 1757, l’hôte le plus glorieux de cette thébaïde de verdure.

 

Voltaire sur scène

 

Avant de détailler cet épisode, sachons que le domaine de Mon Repos s’est constitué au début du XVIIIe siècle par l’achat de plusieurs parchets viticoles d’un tertre appelé encore Mont-Ribaud… Abraham Secrétan, contrôleur général, y édifie une maison en 1747 qu’il revend dix ans après, avec parcs et communs, à Philippe de Gentils, marquis de Langallerie, baron de Saintonge. Un ami de Voltaire. C’est à son intention que le nouveau propriétaire aménage dans une grange contiguë à la villa une scène de théâtre. Assis dans un salon dont une paroi a été percée, les spectateurs applaudissent en février 1757 le philosophe en personne, incarnant le personnage de Lusignan de sa tragédie Zaïre. L’auteur-acteur est enchanté. Il écrit à ses amis de Paris: «J’ai fait couler des larmes de tous les yeux suisses. (…) Il y a dans mon petit pays romand, car c’est son nom, beaucoup d’esprit, beaucoup de raison, point de cabales, point d’intrigues pour persécuter ceux qui rendent service aux belles-lettres.»

 

Trois frères de Napoléon

 

Langallerie meurt en 1773. Ses héritiers louent Mon Repos à une Lady anglaise, puis à des princes allemands de Waldeck, du Wurtemberg, de Reuss-Greitz, avant son rachat en 1802 par un négociant lausannois qui le revend à son cousin Vincent Perdonnet (1768-1850), le fameux financier cité plus haut. Cosmopolite, ami des idées libérales et des indépendantistes vaudois, ce Veveysan au passé rocambolesque et de goût raffiné fait appel à l’architecte du pays Henri Perregaux pour opérer dans le bâtiment central des transformations décisives. Mais c’est à un dessinateur paysagiste parisien Montsalier qu’il confie la métamorphose complète du parc alentour en jardins à perspective atmosphérique, inspirés de la peinture anglaise, lui conférant un cachet unique dans le canton.

Dans ses salons à parquet marqueté et au plafond en trompe-l’œil, Perdonnet reçoit la fine fleur du gotha européen. Entre autres, des frères de Napoléon: Jérôme Bonaparte, ex-roi de Westphalie, Joseph Bonaparte, ex-roi d’Espagne, Louis Bonaparte, ex-roi de Hollande, et le fils de ce dernier, le futur Napoléon III. Mais aussi la reine d’Espagne Isabelle II et son successeur Alphonse XII. Sans oublier un très libertin prince de Galles, qui deviendra Edouard VII d’Angleterre. Ces anciennes ou futures têtes couronnées musardèrent dans les allées romantiques de Mon Repos, qui n’était pas encore scindé par l’avenue du Tribunal fédéral, lors de l’édification de celui-ci en 1927.

Six ans avant cette année mourut Gustave Perdonnet - le fils du munificent amphitryon -, à l’usufruit duquel la propriété avait été soumise. La Municipalité de Lausanne se vit accorder par le Législatif la somme, alors considérable, de 50 000 francs, pour réaménager en espace public le domaine, ses bâtiments et surtout son exceptionnel arboretum, qu’elle ne cesse depuis d’émonder dans les règles de l’art ancien. De choyer comme un héritage sacré.

En même temps historique, écologique et urbain.

 

18:51 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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