20/10/2009

Le Major, un Vaudois bien singulier

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1670. Un 20 octobre de cette année-là, François Davel, pasteur à  Morrens, dans le Gros-de-Vaud, annonce à ses fidèles la naissance de son fils cadet Jean-Daniel-Abraham. Des prénoms dûment inspirés de l’Ancien Testament qui, alors prévaut sur le Nouveau. Ni lui, qui mourra six ans après, ni son épouse Marie, une fille Langin, ne peuvent imaginer que ce troisième garçon deviendra un rebelle, un héros régional. Puis un martyr qui versera son sang pour un idéal foldingue: l’invention d’une identité vaudoise… Voyez ça!

 

Mais tournons une page d’un demi-siècle. Quand la foule rassemblée sur la berge de Chamberonne le voit monter sur l’échafaud de Vidy, ce samedi 24 avril 1723, Jean Daniel Abraham est un cinquantenaire de taille avantageuse, un athlète que vingt années de guerre ont bien charpenté. Les interrogatoires qu’on lui a infligés dans son cachot ne l’ont pas affaibli. Le major se tient droit, dépasse d’une tête les aumôniers et même le bourreau. Sous sa perruque en fer à cheval, le front est buté, les sourcils et moustaches en bataille, trahissant une âme plus militaire que philosophe. Ou un esprit fort? A la lecture de son virulent manifeste, que des félons firent parvenir à LL. EE de Berne, celles-ci ont décrypté le langage d’un hors-la-loi illuminé.

Pourtant, à l’heure de son ultime discours - avant qu’on lui tranchât un poing*, puis la tête - ce trublion-là ne hurle pas à la manière des enragés. C’est d’un son de voix «doux et insinuant», qu’il remue le cœur de tous, même des gens indignés par son insoumission, et qui l’ont dénoncé:

 

-        C’est ici le plus beau de mes jours, dit-il. Je rends grâce à Dieu de la grâce qu’il me fait de me sacrifier pour la gloire et le bien de ma patrie.

 

L’assistance reste perplexe: quelle mouche a piqué cet officier émérite, que Berne avait récompensé en 1717 en le nommant grand-major et commandant de l’arrondissement de Lavaux? Voilà onze ans qu’il a repris son activité de notaire baillival à Cully. Il y mène un train de vie confortable. Or, le mercredi 31 mars 1723, il a convoqué au pied levé 600 de ses hommes pour marcher sur Lausanne, puis offrir au Petit Conseil son appui militaire afin de chasser des terres vaudoises l’occupant bernois, dont les vices administratifs seraient devenus iniques et insoutenables!

Les édiles de la Palud l’écoutent comme un homme frappé de délire. Il ne leur réclame qu’un aval, un passe-droit légal, fort duquel il pousserait sa petite armée jusqu’au Guminen, un pont frontalier:

 

-        On n’a qu’à vouloir, le Pays de Vaud deviendra le 14e canton. Ce que je fais, n’est pas l’ouvrage d’un jour, et jusqu’à cette heure, j’en suis resté maître, absolument seul.

 

Cette solitude-là, imprudemment avouée, sera fatale à Davel: les Deux-Cents alertent leurs suzerains à la dérobée et chargent en même temps un officier de son rang, le major de Lausanne Jean-Daniel de Crousaz, de lui offrir le gîte et le couvert. Le même le fera arrêter le lendemain matin à 7 heures, puis incarcérer au château Saint-Maire. Quant aux 600 soldats que le «traître» avait recrutés en Lavaux, ils seront tous libérés, car ils ignoraient les desseins de leur chef.

Seul à son procès, n’incriminant personne d’autre que lui-même - même sous la torture - Davel s’étendra, pour un peu se disculper, sur des «circonstances» de sa lointaine jeunesse: appel de Dieu, apparition d’une belle inconnue (lui qui est resté célibataire!) Seul il sera en écoutant la sentence des juges du Tribunal de la rue de Bourg, le samedi 17 avril, sans se douter qu’un jour l’Histoire les jugerait à leur tour.

 

Quand son père meurt à Morrens, il a six ans. Sa famille s’installe à Lausanne où suit une éducation latine. Apprentissage de notaire chez son parrain Vullyamoz. Il ouvre une étude à Cully, au pied de Riex dont son père était originaire. Mais le voici appelé par les armes et le service étranger, dans le sillage de son frère Pierre. Il sert d’abord Guillaume de Hollande, roi d’Angleterre, sous les ordres du général Jean de Sacconay. Puis, changeant de camp (c’est un mercenaire) sous les bannières fleurdelisées de Louis XIV. A 42 ans, il retourne à la guerre, mais cette fois en Suisse sous la bannière bernoise pour écraser les catholiques à Villmergen.

La reddition de la ville de Baden est son œuvre. Un triomphe. Il en sera félicité par Leurs Excellences, ses futurs ennemis mortels...

 

Nos références:

Etude historiographique et archivistique des documents de l’affaire Davel, par Gilbert Coutaz, Revue historique vaudoise, 1989.

Le mercenaire, par Olivier et Jacques Donzel, Georg, 2009.

 

  

(*) Un de mes lecteurs, M. John-Henri Perreaud, que je remercie, m’a envoyé cette notice importante, qu’il a puisée dans le tome IV de L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, p.153 : «LL.EE. lui firent grâce du poing."

 

08:42 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

merci pour ces informations , je lie vos articles tous le temps , merci beaucoup !

Écrit par : relocation | 16/04/2012

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