24/10/2009

Barbus de jadis et de maintenant

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Il m’est souvent arrivé de parler de la barbe dans mes chroniques – surtout depuis que la mienne m’impose des soucis d’émondage quotidiens. Ce fut pour évoquer des figures aussi contrastées que Moïse, le capitaine Haddock ou le gypaète du Valais. J'y reviens, d'abord parce que la barbe est un sujet éternel - ne fleurit-elle pas sur les frises antiques de Babylone, sur les rondes-bosses de Persépolis? Ou sur les joues de nos politiciens vaudois des années vingt, comme en témoignent les portraits officiels couleur sépia parus dans Patrie suisse?

Les actuels, avec leur frimousse uniforme de bébé maigrichon, sont nettement moins impressionnants. Ils ont même moins d’autorité que nos politiciennes - qui, elles, ont en tête bien d’autres priorités à faire accepter.

La barbe est essentiellement masculine. Rappelez-vous L’Ecole des femmes, et le vieil Arnolphe s’adressant à la petite Agnès: «Votre sexe n’est là que pour la dépendance, du côté de la barbe est la toute puissance»… Cet appendice et son symbole faisaient déjà rire au XVIIe siècle, or voilà qu’il revient à la mode en Suisse romande; à Lausanne, et un peu partout dans le village mondial. Autant les jeunes hommes que je croise sur les terrasses automnales de Bourg de Four, à la rue Enning, à la Mercerie ou à Ouchy, s'épilent à vingt ans chaque matin bras et jambes afin que leur corps ressemble aux mannequins à moitié nus des affiches publicitaires (ou à ceux, en cire rose chewing-gum, qu’on habille de neuf dans les vitrines). Autant ils s’évertuent à se faire pousser une vague barbichette.

Oh! Au bout du menton juvénile, ce n’est qu’un petit bouquet clairsemé et frileux. Tel le duvet des chatons du vieux coudrier du jardin de leur tante Alice, à Villars-le-Modzon. Mais c'est déjà un beau début dans une vie de matou. Plus tard, ils deviendront les sosies d'un Garibaldi, d'un Auguste Forel (le savant qui figurait sur nos anciens billets de 1000 francs), ou d’un certain de mes amis qui fut prof au Gymnase de la Cité, et dont l'appendice fleuri a pesé, paraît-il, plus d'un kilo. Les malappris qui osaient attenter à un seul des poils de son noble apanage assyrien étaient punis dare-dare. De quelle peine? Je l’ignore. Mais ses élèves m’ont assuré qu’il avait de la mansuétude. Jusqu'à un certain point…

 

D'autres gymnasiens optent pour la barbe éparse à la Gainsbourg. Pour l'apprêter, ils ont recours à un drôle d'ustensile de plus en plus en vogue qui marie le peigne au rasoir. L'objet coûte 20 francs à peine, mais permet de programmer une barbe d'un jour, de deux jours, de trois jours. Il est même pourvu d'un guide-poils… Quelle ingéniosité, quelle sophistication technique: et cela pour donner un effet de négligé! En fait, ces jeunes barbus me rendent malade de jalousie: quand j'avais leur âge, à l'orée des années septante, j'étais désespérément glabre comme une pomme, une nectarine. Nous allions en bande de collégiens, le samedi soir, à une surprise-partie (une surboum, qu’on disait) organisée par des collégiennes d'un établissement voisin. Dans une arrière-salle paroissiale, décorée pour un soir de guirlandes et de calicots, les demoiselles accueillaient les garçons en les embrassant à tour de rôle, en criant à chaque fois: «Ah tu piques! Tu piques!» Quand mon moment arrivait, elles ne criaient plus. Un silence gêné suivait.

Nos aïeux portaient la barbe tantôt longue, tantôt carrée. Ou alors en royale, en éventail, à la Souvarov, à l'impériale, en fer à cheval, en collier, en pointe fourchue. Quant à la barbe à tous crins, elle était l'exclusivité des sapeurs, des artistes et des patriarches. Selon la rigidité du poil, ils la taillaient à l'aide d'un sécateur, d'un sabre militaire, ou de petits ciseaux courbes et chromés d’un figaro très façonnier.

Bien avant ces célébrités de l’Histoire, il y eut un certain empereur Charlemagne. Contrairement à sa légende, il a été un moustachu, point du tout un barbu. Quant aux nains de Walt Disney, ils sont des barbus, pas des moustachus.

Moi, la moustache que je préfère reste celle des chats de ma rue. Elle est électrique en diable. Elle capte toutes les humeurs du quartier, elle frôle le chambranle des fenêtres des couples bien mariés ou non, elle se profile en ombre chinoise sur la vitre unique des célibataires pauvres.

Quant à la barbe de Dieu le Père. Elle est blanche comme dans les peintures de la Renaissance, comme les plus hauts de nos sommets. (Ceux que le réchauffement fatidique de la planète épargne encore).

Elle est même utile, car fibreuse: elle peut servir d'échelle.

 

Commentaires

Merci Gilbert. Qu'il est bon de commencer un samedi matin par la lecture de votre article.

Écrit par : Jérémie | 24/10/2009

Oui, la barbe de Charlemagne est une légende. Il portait en fait une moustache depuis sa tendre enfance. Comme les Dupondt. La vérité est que son menton était glabre naturellement, qu'il n'avait pas même besoin de se raser.

Écrit par : rm | 24/10/2009

Alors que nous attend un peu de douceur …Cet « effet » négligé est très inconfortable, fait office de râpe, et laisse une couleur tomate aux peaux fragiles.
Messieurs de grâce épargnés nous s’il vous plait !... Laissez cette mode de côté, cela n’empêchera rien à votre charme, bien au contraire nous aurons sans doute plus envie de nous rapprocher.

Écrit par : elfine | 24/10/2009

C'est assez "piquant" (comme ma barbe de mal rasé...) que vous ayez réussi à écrire tout ça sans nous parler des Barbus. Oui, eux. Parce qu'à mon avis, si les djeunes d'Echallens ou de Onnens (soit qui mal y pisse) parlent avec l'accent des beurs du 9-3, si ils ont le crâne rasé, s'ils se laissent pousser la barbichette, c'est qu'ils cherchent ce look-là...
On s'en fout : la casquette de traviole des gars du Bronx semble avoir de moins en moins la cote chez les élites de Peney-le-Jorat.

Écrit par : Géo | 26/10/2009

Mais pourtant, à l'époque de Kaédi, vous portiez une barbe nettement plus triomphante.

Écrit par : ولاية كركول‎ | 27/10/2009

Ahem, euh euh. Je sais que c'est très mal vu de la blogosphère d'être à ce point hors sujet. Mais bon, s'il y a un avantage des blogs, c'est qu'il est un peu possible de communiquer avec ceux qui ont le droit de publier leurs...humeurs? dans nos journaux.
Ce matin, qqn signant G.SM a signé une critique cinématographique en p.41 de 24 Heures. La probabilité qu'il s'agisse de vous étant plutôt très élevée, je me permets de vous demander s'il serait possible de nous donner quelques précisions sur cette affirmation :
"Davos était une enclave nazie, contrôlée financièrement depuis Berlin. Idéologiquement aussi. Berne fermait les yeux..etc..."

Quelles sont vos sources ? Cela intéressera sûrement aussi beaucoup notre cher ami David Laufer, et peut-être mon ex et sa famille, de Davos précisèment...

Écrit par : Géo | 28/10/2009

Je reviendrai plus amplement sur Davos samedi prochain, dans la page Histoire du supplément de 24 Heures, où je parlerai aussi des sanatoriums de Leysin, un de vos fiefs cher Géo.
Dans son film documentaire, Danielle Jaeggi interroge plusieurs historiens patentés, de la Suisse, de la médecine et de la ville de Davos.
En attendant, voici le site du film:
www.alombredelamontagne.ch

Gilbert

Écrit par : gilbert salem | 28/10/2009

Merci

Écrit par : Géo | 28/10/2009

"sanatoriums de Leysin, un de vos fiefs cher Géo."
A propos, ne manquez pas d'aller visiter le carré français du cimetière, où reposent les gazés de 14-18 que l'air de nos montagnes n'a pas guéri...
Il est à côté du carré anglais...

Écrit par : Géo | 28/10/2009

Le cimetière des Larrets, mon article de samedi l'évoquera, merci.
G

Écrit par : gilbert salem | 28/10/2009

Aïe, excusez-moi. Je ne voulais pas marcher sur vos plate-bandes...

Écrit par : Géo | 28/10/2009

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