26/10/2009

La Harpe, notre homme des Lumières

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1782. Cette année-là, un fringant avocat vaudois de 28 ans, diplômé de Tübingen, prend la mouche lorsqu’il s’entend dire par un notable Bernois: «Ignorez-vous peut-être que vous êtes nos sujets?» Voilà onze ans que Frédéric-César de La Harpe s’inspire de ces idées nouvelles qu’on appelle déjà les Lumières. Elles viennent de France, le pays de Montesquieu, mais émaillent toute l’Europe. En bretteur intellectuel respecté, ce patricien s’irrite ouvertement des obstacles imposés par Leurs Excellences à l’évolution sociale et politique des Vaudois. Celles-ci, très matoises, l’ont laissé dire et faire. Jusqu’à cette injonction comminatoire qui le décidera à s’exiler sans barguigner. D’abord en «réfugié républicain» (!) à la cour de Catherine II où il devient le précepteur de deux petits-fils de l’éclairée mais despotique tsarine: les grands-ducs Alexandre, âgé de six ans, et son puîné Constantin. Le premier sera en 1801 le tsar Alexandre Ier. Il n’oubliera jamais l’humanisme de ce maître de français qui n’était point de France. Ce lettré qui était plus juriste qu’académicien, sec comme une loi grammaticale mais charismatique comme un vieux philosophe, alors qu’il n’avait que 25 ans de plus que lui. Un révolutionnaire. Entre l’empereur de toutes les Russies et son mentor, se tissera un échange épistolaire ininterrompu – elle est dûment consignée dans les quatre volumes d’une correspondance générale du Rollois, cousue et annotée par Marie-Claude Jequier et Jean-Charles Biaudet, nos principaux repères pour cet article.

 

 

En son refuge doré de Saint-Pétersbourg, La Harpe n’oublie pas les siens. Par des libelles anonymes, il les exhorte à réclamer des droits politiques aux Bernois. Ceux-ci, qui le lisent et le reconnaissent, le jugent par contumace. Si bien qu’en 1795, après douze ans d’exil en Russie, il doit s’installer hors de leur portée à Genthod, en pays genevois; à dix lieues seulement de son bourg natal, Rolle, où il avait vu le jour le 6 avril 1754. La même année que son cher cousin Amédée de La Harpe, un patriote vaudois comme lui, lui aussi banni par LL. EE, qui tombera en 1796 en Lombardie pour la France, et pour la réhabilitation duquel il fait feu des quatre fers. Dans ce but, il s’est établi à Paris où il crée un Club helvétique. C’est l’occasion de défendre la cause de ses compatriotes: il publie son Essai sur la Constitution du Pays de Vaud.

En 1797, il remet au Directoire une pétition souhaitant une protection de la France. La France accepte, mais c’est un prélude à une invasion: le 24 janvier suivant, l’indépendance vaudoise est déclarée; quatre jours après les troupes françaises pénètrent en Suisse. La Harpe, qui siège au Directoire helvétique, s’en scandalise vertement. Il est destitué lors du coup d’Etat de 1800, et, la mort dans l’âme, doit se rendre aux Tuileries pour promettre à Bonaparte qu’il ne se mêlera plus de politique. Mais quand, en 1803, ce dernier proclame l’Acte de Médiation, notre homme écrit: «Que de peines on s’est données pour faire une détestable besogne, tandis que huit jours eussent suffi pour suppléer tout ce que requerrait un gouvernement unique et central!»

 

 

Car ce père de la patrie vaudoise ne cachait pas sa préférence pour un régime unitaire. Prenant le nouvel empereur des Français en grippe, il ne cessera de dresser un autre empereur, son ancienne pupille Alexandre Ier de Russie, contre les menées de Napoléon.

En remerciement de ces conseils, le tsar convaincra ses alliés vainqueurs de la France, qui ont dans la foulée envahi la Suisse, de conserver sa structure en 19 cantons. L’identité vaudoise est sauvée, elle sera entérinée au Congrès de Vienne, en 1815.

La Harpe, qui devra siéger douze ans au Grand Conseil, s’établit l’année suivante à Lausanne. Il y meurt le 30 mars 1838. Sa tombe se trouve encore au petit cimetière du Calvaire à La Sallaz. D’autres grands défunts vaudois y reposent, dont le poète Eugène Rambert et le peintre Charles Gleyre.

Au colloque* qui s’ouvre samedi prochain à l’UNIL, on rappellera peut-être que ce grand homme des Lumières avait un tempérament fort qui desservit parfois les causes qu’il défendait.

Son ami d’études Henri Monod, l’autre père de l’indépendance vaudoise, le décrivait comme un homme «actif et grand travailleur, mais vif et impétueux. Il entreprenait avec feu et ne jugeait pas toujours avec assez de calme les moyens de succès: son imagination ardente nuisait quelquefois à son jugement, et le portait à l’exagération.»

 

www.unil.ch

 

17:58 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

J'ai de la peine à comprendre pourquoi on ne respecte pas la volonté de Laharpe d'avoir abandonné la particule. Son cousin, par contre, le général Amédée de Laharpe la garda.

Une très bonne biographie pour connaître Laharpe c'est le livre de Arthur Boehtling, petit-neveu de Mme Laharpe, née Boehtling.

Frédéric César Laharpe
A. Boehtling
Traduit de l'allemand par le Dr. Oscar Forel
A la Baconnière 1969

Écrit par : Christian Favre | 27/10/2009

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Écrit par : Cma Avocats | 13/05/2013

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